[CRITIQUE] Creed : l’héritage de Rocky Balboa

Just a man and his will to survive

En décembre dernier, Star Wars VII a ouvert les hostilités : sur le ring hollywoodien, plusieurs réalisateurs se lancent désormais dans le genre du « reboot nostalgique » et s’acharnent à ressusciter les cendres encore brûlantes d’une saga culte, des décennies après sa naissance sur grand écran. Si J.J. Abrams s’est clairement pris les pieds dans le tapis avec son opus désenchanté, tel n’est pas le cas de tout le monde. Ryan Coogler, un réalisateur à peine trentenaire remarqué en 2013 au Festival de Sundance pour son premier long-métrage Fruitvale Station, s’attaque aujourd’hui à la légende de Rocky Balboa. La saga étant entrée au panthéon des films de boxe et du septième art tout court, autant dire que le défi était loin d’être aisé. Pourtant, ce jeune cinéaste prouve qu’il détient la meilleure arme possible pour remplir son contrat, à savoir un véritable respect pour la franchise dont il s’inspire.

Il faut dire que Coogler dispose d’un bel atout dans sa manche : Sylvester Stallone. Ce dernier, contrairement à Harrison Ford et Carrie Fisher, ne se contente pas de montrer patte blanche pour créer la nostalgie, mais s’implique physiquement et mentalement dans ce film où il ne tient pourtant plus le premier rôle. Depuis le dernier épisode de la saga – Rocky Balboa, sorti en 2006 -, Stallone a largement passé la barre des soixante ans. Plus question pour lui de jouer les papis flingueurs et les gros durs : dans Creed, l’acteur assume enfin son âge avancé et s’illustre dans un rôle de boxeur à la retraite, dont la carrière et les beaux jours appartiennent aujourd’hui au passé. Loin des personnages risibles qu’il a pu incarner dans Expandables, Du Plomb dans la tête ou encore Match Retour, l’acteur n’a pas peur d’afficher une mine ridée, déformée par les années et la chirurgie ainsi qu’un corps fatigué, qui, à défaut de pouvoir remonter sur le ring, doit mener un autre combat contre la maladie et le temps qui passe. Dans ce rôle taillé sur mesure, force est de constater que, quarante ans après le premierRocky, Sylvester Stallone n’a rien perdu de son charisme, de sa touchante gaucherie et de sa puissance tragique.

Face à lui, Michael B. Jordan incarne la progéniture de son rival d’antan, Apollo Creed. Le jeune homme s’avère être une copie conforme de l’Etalon Italien : comme lui, il devra quitter son milieu d’origine pour vivre son rêve, sera confronté à lui-même et à son passé pour trouver la rage de vaincre et connaîtra une histoire d’amour un peu simplette, cependant bien moins poignante que celle qui animait Rocky et Adrian. Tant par cette ressemblance avec celui qu’il a choisi comme mentor que par sa ferveur de jeune premier, le poulain parviendra à susciter un certain attachement et à s’imposer comme un nouveau héros digne d’intérêt. Un héros afro-américain qui donne à Creed une dimension politique – déjà inhérente aux films précédents – et vient ancrer le film dans son époque : celle d’une Amérique post-raciale où un homme noir peut facilement succéder à un homme blanc, au cinéma comme dans la vie. Et c’est bien dans cette parenté de substitution que le film s’avère le plus réussi.

Contrairement à Abrams qui ne parvenait à tisser que des liens maladroits et grossiers entre anciens et nouveaux personnages, Coogler s’attache littéralement à filmer un passage de flambeau entre le maître et son élève, ce qui donne lieu à de très belles scènes où les deux générations s’entrechoquent. S’il n’entend rien aux nouvelles technologies utilisées par Adonis (en particulier le Cloud), Rocky s’efforce de former son disciple à l’ancienne, grâce aux techniques que lui a inculquées Mickey, son entraîneur d’autrefois. Là où le film fait mouche, c’est dans la transmission d’une philosophie qui innervait déjà la saga toute entière : Rocky enseigne à son apprenti que le seul adversaire à vaincre sur le ring, c’est lui-même. Dans une scène où Michael B. Jordan se place face à un miroir pour se confronter à son image, Creed rappelle de façon intense combien l’individualité et l’histoire personnelle du boxeur jouent un rôle primordial dans ce sport d’une beauté et d’une dureté sans pareilles.

Avec ce deuxième film d’excellente facture, Ryan Coogler se confirme comme un réalisateur à suivre. Il peint avec Creedune nouvelle facette de Rocky, confronté dans le passé aux aléas de la célébrité et qui, aujourd’hui, alors devenu légende en fin de vie, se doit de former son digne héritier. La thématique de la transmission résonne ici comme une question qui traverse tout le cinéma néo-classique, lui-même parti à la recherche de ses origines pour mieux perdurer dans le temps. Sur le ring hollywoodien, les reboots livrent bataille mais les rounds sont peu nombreux. Grâce à ses personnages incarnés avec brio, son énergie galvanisante et son sublime dernier plan empreint d’une nostalgie qui touche en plein cœur, Creed est tout ce que Star Wars VII n’est pas : un hommage honnête, intense et musclé à tous les épisodes précédents, ainsi qu’un recommencement qui a le mérite d’enthousiasmer les plus férus de la saga. Ryan Coogler, vainqueur par K.O.

Emilie Bochard

Réalisé par Ryan Coogler
Avec Michael B. Jordan, Sylvester Stallone, Tessa Thompson
Drame, Etats-Unis, 2h14
13 janvier 2016

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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