[CRITIQUE] The Neon Demon

Le Diable s’habille en Prada

Le cinéma de Nicolas Winding Refn n’a jamais été un exemple de subtilité : lourd de symbolisme, esthétisant à l’extrême, tapageur à chaque plan, le style du cinéaste suédois a surtout emballé les formalistes les plus invétérés, quitte à laisser sur le bas-côté les spectateurs en quête de sens. Drive et Only God Forgives, les deux dernières œuvres du réalisateur, se présentaient comme des films psychédéliques et envoûtants visuellement, mais incroyablement creux dans leur propos. Avec The Neon Demon, sélectionné en compétition officielle à Cannes, Winding Refn déjoue les attentes de ses fans comme des cinéphiles les plus sceptiques : s’il se montre toujours aussi attaché à la perfection visuelle et à l’élaboration d’une esthétique clinquante, le cinéaste calme quelque peu ses ardeurs et soigne son scénario dans les moindres détails, pour opérer une fusion quasi-irréprochable entre ses intentions et la beauté saisissante de ses images.

Pourtant, le sujet choisi par le cinéaste n’était pas une mince affaire : rendre compte des dérives de notre monde actuel par le cinéma, l’un des médias les plus populaires de notre temps, n’est jamais chose facile. Avec son histoire de jeune mannequin fraîchement débarquée à Los Angeles pour se faire une place dans le milieu de la mode, Winding Refn partait plutôt désavantagé, d’autant plus qu’il s’essaye pour la première fois à mettre en scène des personnages de femmes. La critique cynique et les propos aiguisés l’emportent cependant rapidement sur la perplexité générée par la bande-annonce et le scandale cannois : en nous tenant en haleine de la première à la dernière seconde, le cinéaste nous expose sans détour à la réalité de la mode, aux dangers de la poursuite de l’éternelle jeunesse et à l’aspect venimeux de la beauté physique, aussi pure et ingénue soit-elle, pouvant être à l’origine des convoitises masculines les plus animales et de jalousies féminines dévastatrices.

Là où The Neon Demon nous surprend surtout, c’est en intégrant cette vision désabusée de la place démesurée que les apparences tiennent dans notre société contemporaine au genre cinématographique le plus à même de réveiller les consciences, à savoir le film d’horreur. En faisant du mannequinat un véritable cauchemar, le film nous plonge dans les ténèbres de ce monde où l’amour propre n’a plus de limite et où chaque corps n’est qu’une enveloppe interchangeable, voué à un destin éphémère où il sera amené à se périmer avant d’avoir atteint ses vingt ans et à être remplacé par de la « chair fraîche ». Explorant tous les recoins obscurs de ce milieu artificiel, Winding Refn n’hésite pas à transformer ce qui est censé être beau en un spectacle terrifiant : vampirisme, cannibalisme et nécrophilie s’invitent dans ce mythe de Narcisse horrifique, où les effets hypnotiques se mêlent parfaitement à l’ambiance mortifère d’un microcosme de statues à la plastique si immuable qu’elles en deviennent inquiétantes.

Tout en créant l’étonnement par ses choix de mise en scène, Nicolas Winding Refn ne renonce pourtant pas aux tics qui ont fait de son cinéma un choc esthétique en même temps qu’une chorégraphie du vide. Sans perdre leur sens pour autant, certaines scènes se montrent bien plus aptes à déranger le spectateur qu’à l’interroger sur ce qu’il est en train de voir : que ce soit en filmant des corps masculins hyper virils et adeptes de violence (notamment dansBronson) ou des silhouettes féminines qui recèlent elles aussi une bonne dose de perversité, le cinéaste se montre parfois un peu trop imbu de sa personne et se regarde filmer avec complaisance, avec pour seule volonté de faire naître l’esclandre dans une oeuvre qui n’en avait pas forcément besoin. Heureusement, le style clipesque du réalisateur – qui lui a souvent valu de nombreuses critiques – se fond ici parfaitement dans l’univers qu’il entend dépeindre et la musique de Cliff Martinez, parfois étouffante dans les précédents films de Winding Refn – et ici accompagnée par la sublime chanson Waving Goodbye de Sia -, n’a jamais atteint une si grande puissance significative.

Avec cette oeuvre fardée avec précision, Winding Refn prouve qu’il n’est pas qu’un cinéaste obsédé par la joliesse de ses plans mais qu’il est également capable de creuser le contenu de son film pour livrer une histoire maîtrisée de bout en bout. Sa façon effective d’analyser le monde de la mode de l’intérieur pour mieux le déconstruire rappelle éminemment Night Call, un film au style radicalement différent mais qui entendait dénoncer par l’effroi l’immoralité de la télévision et de l’info-spectacle, en confrontant le spectateur aux méthodes peu orthodoxes d’un journaliste sans scrupule pour grimper les échelons et accéder à la reconnaissance. Ce regard sans concession sur la vacuité des apparences et l’absurdité d’une humanité qui manque cruellement d’envergure et d’esprit fait de The Neon Demon un long-métrage d’une profondeur inattendue et une oeuvre charnière dans la filmographie de Winding Refn. Après ce coup de maître – sûrement le plus beau film de sa carrière -, le cinéaste devra trouver une nouvelle piste à explorer en évitant absolument l’écueil de retomber dans ses vieux travers, pour ne pas nous perdre à nouveau dans les abysses d’une cosmétique stérile.

Emilie Bochard

Réalisé par Nicolas Winding Refn
Avec Elle Fanning, Jena Malone, Abbey Lee, Bella Heathcote
Épouvante-Horreur, États-Unis, Danemark, France, 1h57
8 juin 2016

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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