Le Diable s’habille en Prada

Du livre au film, ou la machine hollywoodienne qui broie le noir et le transforme en rose.

Qu’un film soit différent du livre dont il est tiré paraît évident. Un autre auteur passe par là et fait les modifications qui lui semblent importantes. Et quand une machine comme Hollywood s’empare du sujet, les changements prennent encore un autre sens. Que ce soit pour rendre le sujet plus agréable en enlevant les subtilités, en gommant des personnages pour rendre un film plus simple, en rajoutant de l’intrigue pour faire plus d’action… Mais dans l’adaptation du roman de Lauren Weisberger, Hollywood efface ce qui le gêne dans un monde trop semblable au sien.

Le film de David Frankel manque de subtilité et n’arrive pas à décrire et définir ses personnages rapidement. Ce qui fait que Anne Hathaway, Emily Blunt et Meryl Streep se débattent avec des personnages mal écrits, alors que pourtant le livre – simple, mais efficace – définissait les héroïnes par le biais de clichés, certes, mais de clichés qui prenaient un peu de profondeur au fils des pages. Le roman essayait de décrire et détruire le monde de la mode et ses faux semblants, son hypocrisie, son encrage à des années lumière du notre. Le film cherche juste à montrer la manière dont le monde jalouse la mode fait par l’élite et seulement pour eux.

Parmi les différences flagrantes, mais qu’on retrouve dans tous les films d’Hollywood : le personnage principale d’Andrea Sachs n’a pas l’air du tout d’avoir 23 ans et d’être une fraiche étudiante qui se cherche, que Miranda est belle a tombé – comment ne pourrait-elle pas l’être on parle de Meryl Streep – alors qu’elle ne devrait pas, les gays mystérieusement portés absents et autres petits détails qui fait qu’Hollywood est un monde lisse et sans vague !

L’amour plus important que l’amitié à Hollywood

Une des plus grosses différences scénaristiques qui frappent le visage du spectateur est le personnage de Lily. La meilleure amie d’Andrea Sachs – Andy pour les intimes – a tout simplement disparu. Enfin pas totalement, elle est là, elle a quelques répliques. Elle a même une exposition rien qu’à elle. Une véritable artiste quoi. Sauf que Lily ce n’est pas ça du tout. Lily c’est la fille seule qui ne s’en sort pas, c’est la fille qui a besoin d’Andy. Elle boit, elle couche avec n’importe qui, et surtout c’est l’une des principales raisons pour laquelle Andy quitte son boulot à la fin.

Dans le film, fini l’alcoolique, la meuf qui galère avec ses études de littérature russe, ainsi que la colocation entre les deux jeunes femmes. L’amitié, si forte qui unit Andy et Lily est passé au Karcher. Il ne reste plus que deux scènes : une scène où Lily se jette sur le nouveau sac qu’on lui offre et une autre où elle fait la morale à Andy qui se fait draguer par un bel écrivain célèbre. Nous n’avons même pas le temps de lire la culpabilité dans l’attitude du personnage principale que déjà la bonne marraine lui rappelle la marche à suivre.
Pour souvenir, dans le livre, Andy était vraiment attiré par Christian, l’écrivain, qui la pourchassait par jeu. Andrea, en fille sage, luttait en permanence entre ses désirs violents pour le corps, l’insolence de Christian et son amour sincère pour son petit ami qu’elle ne voyait presque jamais. C’était Lily qui insistait pour qu’elle saute dans les bras du bel homme ténébreux. Renversement de situation donc, Lily s’enflamme et lui fait une leçon de morale : « QUOI, tu regardes un autre homme ? Tu n’es pas la Andy que je connais ! » Et oh ! On se calme. Pourquoi la furie d’Hollywood se déchaîne ainsi sur le jeu – plutôt – innocent entre un homme et une femme ? Et ce ne sera qu’une fois qu’Andy et Nate seront séparés qu’Andy aura le droit de succomber au charme ravageur de Christian – plutôt fade dans le film au passage. L’amour est-il sacro sacralisé à ce point ?

Ainsi le film fait disparaître toute trace d’amitié dans le film et rajoute même un personnage – inconnu au bataillon des lectrices et lecteurs – qui a pour but de montrer à quel point son job est génial. Ce n’est donc pas par manque de temps, mais bien d’envie que le personnage de Lily disparaît pour n’être qu’une ombre castratrice dans la vie d’Andy. Intéressant. Le personnage de Nate, par ailleurs – qui s’appelle Alex dans le livre, mais on reviendra sur ça plus tard – prend de l’importance par rapport au scripte de départ. Tout d’abord ils vivent ensemble, et à la fin c’est grâce à lui que la vie d’Andy s’arrange. Ils arrivent à repartir sur un bon pied pour une – peut-être – nouvelle relation saine. Il est vrai que serait une bonne comédie romantique sans un happy end amoureux à la fin ? Le problème c’est que l’on ne peut pas vraiment qualifié Le Diable s’habille en Prada de comédie romantique, ou alors c’est entre la mode et Andy que cela se passe. Le roman se positionne en tant que livre léger qui dénonce, malgré tout, les abus de la mode et son monde hypocrite. Ce que ne fait pas le film, outre de passer sous silence l’amitié, ne montre pas le monde horrible qu’est la mode. La pression sur Andy n’est pas assez présente. La répétition aurait du être sur le fait qu’elle rentre tard tous les soirs, et pas seulement pour l’anniversaire de son copain. Que Miranda soit une vraie salope et non pas une dame de goût qui critique seulement les vêtements qu’elle porte. On peut reprocher au livre de ne pas faire dans la dentelle, mais il arrive à faire comprendre que si l’enfer existe, c’est bien dans des Louboutin dans lequel il faut courir pour aller chercher le café d’une patronne qui ignore votre prénom.

Tous les détails qu’ignorent le film et qui était instillé dans le livre : l’accent anglais de Miranda, l’alcoolisme de Lily, leur colocation ratée, les parents inquiets qui ne comprennent rien, étaient utile pour donner de la profondeur à Andy. Il y a d’autres exemples évidemment, mais le plus important est ce choix de faire disparaître Lily pour mettre au centre Nate. Ou comment mettre de côté l’amitié pour préférer l’amour. Et ce sera d’ailleurs un des arguments d’Andy pour défendre Miranda : son mari l’a plaqué. Même une femme comme Miranda peut avoir des sentiments. Mais on reviendra sur cela aussi.

D’Alex, prof engagé à Nate, cuistot délaissé

Dans le roman, Alex, petit ami d’Andy est un garçon passionné qui souhaite grâce à son savoir empêcher de jeunes défavorisés de tomber dans la délinquance. Soit un métier à l’exacte opposé de l’emploi que subit Andy tous les jours. C’est ce qui rend si intéressant la comparaison et permet d’avoir un encrage réel par rapport au boulot d’Andrea, qui paraît alors futile et vain. Même Andy réalise que ce qu’elle fait subir à Alex est horrible mais elle ne voit pas comment faire autrement : elle n’a qu’un an à tenir et pense qu’un accord tacite a été passé entre elle et ses proches. Elle se dit que cela ne doit pas être si horrible d’oublier ses proches pendant un an et de se concentrer sur un boulot affreux qu’elle n’aime pas. Mais voilà le film en a fait autrement. Alex est devenu Nate et le professeur engagé et convaincu par ses idéaux s’est transformé en un plongeur dans un restaurant qui fait de délicieux grilled cheese. Vous voyez le problème ?

Il n’y a plus de point de comparaison. Tout comme Lily qui est artiste, il n’y a plus le concret avec réel, de la misère qui sépare Manhattan du reste du monde. Finalement tout le monde est au même niveau : des jeunes qui galèrent certes, mais pas tant que cela. Les enfants délaissés par la société dont parle Alex dans le livre est un bon point pour montrer à quel point est futile le travail d’Andy, au service d’une femme sans cœur qui traite ses employées comme des moins que rien pour avoir un café, des steaks chauds, une voiture au garage ou le dernier livre d’Harry Potter alors qu’il n’est pas encore sorti. Pourtant, et le livre le montre beaucoup mieux que le film, Andrea est réellement cannibalisé par cette femme. Elle n’aime pas son boulot, mais par défi, pour faire que sa carrière soit une réussite, elle est prête à tout abandonnée, à tout laisser de côté pour ce boulot, cet enfer. Il y a un réel sadisme dans ces choix, ce que ne peut évidemment pas comprendre Alex qui voit la vraie misère de la vie. Il trouve qu’Andy se transforme en être superficielle sans accroche à la vie de tous les jours. Nate lui fait le reproche, mais quand on voit qu’Andy est couverte de magnifiques vêtements et qu’elle aime ça, que dire ?

Le film élude totalement ces questions. Le monde de la mode devient un univers fascinant, surtout mis en relief par le nouvel ami d’Andy dont on ignore le nom. Même Andy paraît aimer cela. Elle prend un réel plaisir à enfiler tous ces vêtements de marque, signés par des grands noms et surtout elle essaye sans cesse d’être à la hauteur de ce que veut Miranda. Elle ne critique pas. Ce job est dur oui, mais pas tant que cela. Elle voit moins son copain Nate ? Ce n’est pas grave. Il est devenu de tout façon moins passionnant. Il passe son temps à récurer des plats sales et à lui faire des grilled cheeses. Il est devenu le petit copain fade qu’aucune femme ne rêverait d’avoir, surtout quand en face il y a Christian, écrivain à succès et beau gosse – après chacun ses goûts, mais il est décrit comme cela. Ainsi, le film perd tout une dimension du livre : la réalité hors de la mode. Mais quand on y pense, le monde du cinéma est très semblable au monde de la mode. C’est un univers clos, surtout Hollywood, très sélectif, ultra médiatisé. Et si en critiquant le monde de la mode il s’autocritiquait ? Un peu trop peut-être pour un simple film pour faire plaisir les quelques accros qui rêvent du monde de la mode. Alors pour cela, le film s’en prend seulement au personnage de Miranda Priestly.

Miranda, un amour de bonne femme

Les changements que subissent Miranda entre le roman et le film sont de tailles. Mis à part sa nationalité et son amour pour le français, il en va de son caractère. Et Andy se voit ajouter d’un décodeur pour comprendre Miranda – très « utile » pour le spectateur également – Nigel.

Miranda est follement amoureuse de Steve, et il en va de même dans le roman. Son nouveau mari est parfait pour elle. Tout comme ses deux jumelles dont elle ferait n’importe quoi pour elle. Pour cela rien qui ne change. Non le plus gros changement et qui modifie la narration de l’histoire est qu’elle n’est pas si horrible que cela. Et ces exigences semblent même raisonnables. Elle ne fait plus craquer Andrea et elle réussit même à la faire passer pour la méchante. Pire, Miranda n’est plus méchante, elle est sadique et perverse. Son jeu est clair au bout de trente minutes. Dans le roman, elle avait le mérite de vraiment ressembler à un monstre. Ici, non, elle veut qu’on se plie à ses exigences. Elle vous menace de vous virer, elle jette son manteau sans un regard sur votre bureau, elle vous appelle le soir alors que vous êtes avec vos amis, mais il lui manque la touche finale du vraie monstre que décrit si bien Lauren Weisberger : on voit trop son univers derrière la femme frigide. Son amour qui se fissure, l’amour que lui porte Nigel… Elle existe trop pour être vraiment inquiétante.

Cette impression se confirme quand les deux protagonistes arrivent sur Paris. Miranda, les larmes aux yeux, annonce à Andrea qu’il y a des changements. Steven, son mari ne viendra pas. Cela permet de faire une bonne remarque – le film n’a pas que des défauts – à propos des femmes dans le monde des affaires. Miranda est dite sadique, mais si c’était un homme on ne remarquerait que son travail bien fait, pas la manière dont il traite ses employés. Bien envoyé ! Mais seulement cela ne suffit pas, la fin – avec une intrigue rajoutée un peu too much – prouve à Andrea que Miranda est bel et bien la sadique perverse que tout le monde clame. Finalement la phrase si bien envoyée qui montre qu’il faut noter le travail de la femme plutôt que ses humeurs est broyée par la méchanceté et l’hypocrisie dont fait preuve Miranda. La mode un monde de mec au final oui. Et même si la fin montre qu’une femme peut les surpasser en utilisant également des moyens de pression, et au final leurs techniques de guerre. Je trouve décevant que le film est comme conclusion : le monde de la mode est impitoyable, et les femmes sont les pires. Hollywood, un monde de mec ? Carrément.

Sont passés à la moulinette scénaristique hollywoodienne – d’un livre qui n’essaye pourtant pas de défendre grand chose, juste de raconter l’enfer d’une jeune femme dans l’univers de la presse de mode – les sujets qui dérangent en 2007 Hollywood, tels que les gays, les enfants défavorisés, l’alcoolisme, l’anorexie, la famille, l’amitié, pour ne garder que la mode et les beaux garçons. Finalement Le Diable s’habille en Prada devient une banale comédie hollywoodienne fade avec des grandes actrices, elles-mêmes plutôt fades.

Marine Moutot

Livre de Lauren Weisberger, 2003

Film de David Frankel, 2007
Avec Anne Hathaway, Meryl Streep, Emily Blunt


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Publié par Phantasmagory

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2 commentaires sur « Le Diable s’habille en Prada »

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