[CRITIQUE] Si tu voyais son coeur

Sombre folie

Si tu voyais son cœur commence par une musique lancinante. L’image est celle d’un mariage, les personnages sont joyeux, nous suivons un enfant, un petit garçon aux cheveux longs qui ressemblent à une petite fille, le doute est lancé. Le film se basera toujours sur une histoire binaire entre folie et abnégation. L’image montre donc un mariage où les gens dansent joyeusement et la musique est celle d’un drame, sombre et poignant. Elle insiste sur les basses et creuse le sillage du malheur pour la poignée de personnes présentes. En particulier Costel et Daniel, qui sont venus se présenter dans le tout premier plan du film, fixant la caméra, assis face caméra, expliquant que le drame les lie l’un à l’autre. L’image travaillée en décalage complet avec la musique présage un film fou, un film dur, un film beau. Très vite, le son revient et nous voilà intégré à la trame narrative. Pourtant très vite, la musique dramatique revient, partageant aux spectateurs la douleur intérieure de Daniel, que le visage beau et meurtri de Gael García Bernal arrivait très bien à transcrire. Le binaire devient doublon et le film perd son intensité.

Finalement le problème majeur de Si tu voyais son cœur est qu’il n’ose pas aller là où il s’engage. Il s’arrête à mi-chemin entre un film sur une personne devenant folle et un film sur une personne tentant de survivre malgré le drame. Il ne choisit pas vraiment l’un ou l’autre, ce qui casse la dynamique et donne un personnage en creux. Le film souhaite se rapprocher de la tragédie, avec Daniel perdu dans les tourments de son âme, il vit dans un motel obscur où la violence et la folie sont présentes dans chaque recoin. Il désire payer pour la mort de son meilleur ami, mort à cause de lui. Alors qu’il enchaine des petits boulots dangereux entre escroqueries et raquettes, d’une violence qui lui laisse des traces sur le corps, l’histoire s’achemine trop lentement vers une rédemption. Cela arrive beaucoup trop tard dans le récit et c’est comme si la noirceur avait déjà tout englobé, la lumière ne pouvait être que pollué. La folie du personnage féminin est esquissée, mais à demi-mot, le geste ne suit pas la parole. Francine, jouée par Marine Vacth, a beau avoir un visage cristallin, si fragile qu’on n’oserait pas le toucher, ne semble pas folle. Le film ne lui laisse pas l’espace dont elle a besoin pour s’exprimer, pour que son personnage vive. L’amour qui s’installe semble alors faux, comme si Daniel se raccrochait à la seule branche que le monde lui donne, lui autorise.

Tout comme les moments de folie qui ponctuent le parcours du personnage. La folie est omniprésente dans le quotidien de Daniel, que ce soit simplement ce motel glauque refuge d’êtres qui ont tout perdu, parfois jusqu’à leur dignité. Mais de vrais instants d’hallucination arrêtent son parcours : une course-poursuite avec un mafieux qui veut l’harponner ; Costel qui tombe au ralenti en arrière-plan. Ces séquences sont comme des cheveux sur la soupe : en trop. Ou alors il fallait prendre à bras le corps cette folie, l’empoigner avec fureur et rendre le film hallucinant. Joan Chemla a une multitude de bonnes idées qu’elle n’exploite finalement pas et donne un film bancal, peuplé de belles images et de musiques sourdes, de personnages balayés, et une fin qui frôle l’immoralité, là où il n’y avait aucune moralité avant.

Marine Moutot

Réalisé par Joan Chemla
Avec Gael García Bernal, Marine Vacth, Karim Leklou, Nahuel Perez Biscayart
Drame, France, 1h37
10 janvier 2018

 

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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