[CRITIQUE] The Florida Project

Moonee in Wonderland

Le cinéma s’est longtemps attaché à dévoiler l’envers du rêve américain. En se glissant dans les coulisses de la réussite professionnelle, d’histoires d’amour en apparence parfaites ou de paisibles maisons de banlieue, de nombreux films tels que The Social NetworkBlue VelvetAmerican Beautyet le plus récent La La Land ont su porter un regard lucide et dévastateur sur les travers d’une Terre promise bien loin d’apporter bonheur et prospérité à ses habitants. Dans son précédent film Tangerine entièrement tourné à l’iPhone, Sean Baker décortiquait déjà cet idéal trompeur, à travers le quotidien plutôt désenchanté de Sin-Dee Rella, une jeune transsexuelle extravagante arpentant les rues de Los Angeles à la recherche de son prince pas si charmant. Avec The Florida Project, le cinéaste s’intéresse de plus près aux laissés-pour-compte de la société américaine, à ces marginaux plongés dans la misère la plus totale restés sur le bas-côté de l’autoroute du bonheur.

À Orlando en Floride, la capitale mondiale du tourisme récréatif, une population défavorisée tente de joindre les deux bouts. Halley et sa fille Moonee vivent dans l’ombre de l’industrie du divertissement, à deux pas de Disney World, dans un motel modeste autrefois réservé aux touristes, le bien-nommé Magic Castle. L’ironie doucereuse du film s’exprime déjà en creux : tandis qu’Halley multiplie les stratagèmes pour s’en sortir, entre vente de parfums sur un parking, retards dans le versement de son loyer et petites astuces pour manger gratuitement, d’autres claquent leur fric chez Mickey et narguent les petites gens du haut de leur hélicoptère doré. Ces écarts entre deux mondes opposés, Sean Baker les dessine sans misérabilisme mais parfois avec violence, pour mieux pointer l’indifférence et le dégoût des classes supérieures, comme lorsqu’un couple de touristes brésiliens visiblement aisé se croit en terrain miné après s’être trompé de nid pour sa lune de miel.

Sans pour autant occulter les difficultés de ce milieu précaire, The Florida Project revêt une joyeuse parure aux couleurs chatoyantes, sublimée par l’insouciance et le rire des enfants. Pour Moonee et ses amis, l’environnement urbain regorge d’endroits où l’amusement est roi : un magasin en forme de gigantesque cornet de glace, symbole absolu d’une société capitaliste qui se noie dans le mauvais goût, offre aux enfants une sucrerie à partager ; une maison abandonnée, ancien repaire de prostituées et de toxicomanes, devient le lieu de toutes les libertés ; le motel surtout, immense terrain de jeux couleur pastel, voit les bêtises se multiplier sans oublier de sceller les amitiés. Le regard de l’enfant sur le monde se fait doux et bienveillant, éloigné des réalités les plus terribles qui se trouvent pourtant sous ses yeux. À travers le prisme merveilleux de l’innocence, les plus beaux moments du film peuvent ainsi naître : un « safari » où les créatures exotiques ne sont en fait que de banals bovins, un repas divin pris en toute illégalité, et un anniversaire fêté sur le bord de la route, à profiter de feux d’artifice destinés à une élite fortunée.

Dans ce monde édulcoré teinté d’amertume, The Florida Project glorifie la toute-puissance de l’imagination pour contrer les obstacles de la dure réalité. Pour perpétuer le rêve et préserver la candeur de Moonee, Halley fait tout pour cacher sa misère à sa fille, se démène pour subvenir à ses besoins et garantir son bonheur. Pourtant, quand l’inéluctable se produit, quand le royaume enchanté s’effondre, même l’enfance se retrouve touchée et peut-être même bouleversée à jamais. C’est alors dans les larmes d’une petite fille, qui inondait le film d’énergie et de joie jusqu’à se prendre le monde réel en pleine figure, que peut poindre une émotion universelle : celle qui nous a tous traversés le jour où nous avons réalisé que le pays des merveilles n’était qu’utopie. Mais à six ans, Moonee a encore un remède : rejoindre l’univers des contes, pour oublier un instant que la vie n’est pas faite que de châteaux bariolés et de gentilles princesses. Tout le propos du film est là, dans cette idée merveilleuse que face aux écueils de la réalité, la fiction offre toujours une échappatoire, certes illusoire et éphémère, mais éminemment réconfortante.

Dans le rôle du gardien du motel, veillant avec mansuétude sur la vie des locataires et évacuant les présences indésirables, Willem Dafoe incarne parfaitement ce concept : grande star hollywoodienne chaperonnant les deux actrices amatrices que sont Brooklynn Prince (incroyable de sincérité et de naturel pour son jeune âge) et Bria Vinaite, figure paternaliste pour Halley et Moonee, l’acteur, à travers le personnage de Bobby, enveloppe le film de son aura protectrice. Oscillant constamment entre fantaisie enfantine et capture brute du réel, où une large place est laissée à l’improvisation et aux imprévus du lieu – quel bonheur de voir Willem Dafoe demander poliment à trois oiseaux, arrivés sur le tournage par hasard, de décamper de son parking ! -, The Florida Project nous laisse avec cette idée que la misère n’est pas forcément moins pénible au soleil, mais que les films brillent davantage lorsqu’ils mettent en lumière de véritables héros du quotidien, condamnés à vivoter, le courage en bandoulière, au pied de l’arc-en-ciel.

Emilie Bochard

Réalisé par Sean Baker
Avec Brooklynn Prince, Bria Vinaite, Willem Dafoe
Drame, Etats-Unis, 1h51
20 décembre 2017

Retrouvez également cet article sur Airsatz

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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