Les femmes dans 3 Billboards et Pentagon Papers

Une féministe fera toujours moins de mal qu’un misogyne

Quand apparaît pour la première fois Mildred Hayes à l’écran, ses cheveux longs tombent sur ses épaules, son visage est dur et fermé. La manière dont elle regard ces trois panneaux publicitaires décrépis la ramène à la vie. Ses yeux brillent de nouveau.
La première fois qu’apparaît Katharine Graham, elle étudie. Un homme l’interroge et elle répond juste, mais son ton est déjà peu assuré, son regard fuyant et son être tout entier est courbé, concentré. Elle est belle, bien maquillée et bien coiffée, nous ne pouvons pas en dire autant de Mildred Hayes. Elles représentent à elle deux l’identité de l’Amérique et de la femme américaine : soumise et insoumise, vulgaire et classe, polie et impolie. Elles représentent deux Amériques, deux classes. Sortis en janvier en France, 3 Billboard Outside Ebbing, Missouri et Pentagon Papers semblent plus éloignés que proches, pourtant à leur manière, ils parlent, d’un point de vue d’homme, de deux femmes fortes qui doivent se battre pour exister.

Comparer les deux films n’aurait pas grand intérêt, comme dire que ces deux femmes sont aux antithèses l’une de l’autre. Que ces deux monstres sacrés du cinéma représentent deux images opposées. Meryl Streep est l’amoureuse qui n’y croyait plus dans Sur la route de Madison et Frances McDormand est la femme enceinte partie sur la trace des tueurs dans Fargo. Steven Spielberg et Martin McDonagh représentent également deux styles. Spielberg fut de ceux qui révolutionnèrent le cinéma dans les années 1970, il est aujourd’hui dans une routine cinématographique qui fonctionne toujours aussi bien, toujours aussi efficace en matière d’idées et de portées des propos. McDonagh arrive avec un cinéma coup de poing qui repose sur un humour totalement décalé et avec des scénarios d’une grande intelligence. Il est beaucoup intéressant de voir comment ces deux femmes, portées par des actrices aux meilleurs de leur art se complètent et finalement se ressemblent.

Mère Indigne ?

Le personnage joué par Meryl Streep n’est pas une mère indigne. Épouse accomplie, elle a suivi le chemin que les hommes lui avaient tracé. Éduquée ainsi, elle a éduqué sa fille de la même manière : être une bonne mère. Elle ne s’est jamais plainte, toujours satisfaite de la vie qu’on lui avait offerte. La véritable mise en péril de son existence arrive avec la mort de son mari. Katharine Graham réalise alors les barreaux de la prison dorée dans laquelle elle vivait. Cette prison s’effrite et pour la première fois de sa vie elle a peur et se retourne naturellement dans une scène très touchante vers sa fille qui ne comprend pas. Elle s’épanche alors sur sa condition de femme, du rôle qu’elle a joué parce qu’on lui avait demandé. Elle révèle à sa fille son avenir. Elle lui montre qu’une vie sans réfléchir à ce qu’on veut peut parfois amener à des situations compliquées où l’on se sent prit au piège. Depuis qu’elle gère la société de son mari, Katharine est vu parmi ses paires – hommes qui la trouvent faible et trop sentimentale – comme une pièce inexistante, incapable de parler pour elle-même. Douce, aimante, Katharine sait l’être. Mais une mère doit aussi savoir se montrer forte pour défendre ses biens et ceux de ses enfants. Dans son moment de faiblesse maternelle, en se livrant à sa fille, en parlant de sa place de femme dans ce monde d’hommes, elle montre les failles d’un système qui pouvait encore fonctionner pour elle, mais qui ne pourra plus être avec sa fille. Elle l’appelle à se réveiller.

Mildred, quant à elle est une mère indigne : injurieuse, indépendante. Elle n’hésite pas à insulter ses enfants tout en se faisant insulter. Cela ne veut pas dire qu’elle n’aime pas ses enfants et qu’aucune culpabilité ne la ronge quand elle voit que l’enquête de la mort de sa fille n’avance pas. C’est cette culpabilité avant son amour pour sa fille qui l’oblige à mettre ses trois panneaux sur une route abandonnée. À une fille auquel elle n’a pas pu dire : je t’aime. Mais finalement qu’est-ce qu’être une mère indigne ? Une mère indigne change en fonction des pays, des religions, des continents. Une mère indigne dans 3 Billboards, c’est une mère indigne selon la morale puritaine américaine. Il faut être effacée derrière un mari – à la manière de Katherine. Ainsi qu’aimer ses enfants en les éduquant selon l’Eglise : dans l’abnégation, dans le repenti, dans la piété. Au final, les femmes s’occupent de l’éducation des enfants, les hommes ramènent l’argent. Les enfants sont sages et n’insultent personne – encore moins leur mère – et rêve pieusement d’avenir simple. L’Amérique a prouvé que les enfants sont tous sauf sage et que les mères ne sont pas des saintes. Tant mieux, sinon cela ferait des films insipides. Avec 3 Billboards, Martin McDonagh rend enfin justice à l’homme et la femme, surtout, avec leur défaut, leur motivation, leur désespoir et au fond leur espoir, le tout dans un cocktail d’humour.

Un style bien à part

Ce qui marque le plus chez Mildred à part son franc-parler et la peur qu’elle inspire, est sa combinaison bleu gris qu’elle porte à longueur de journée pendant presque tout le film. Loin de l’image de femmes fatales ou de femme Pim-up, France McDormand aborde sa combinaison comme une seconde peau. Son style volontairement viril renvoie-t-il à un mal-être du fait de sa disparition de sa fille ? Au début du film, Mildred, les cheveux au vent trace son chemin avant de voir les trois panneaux laissés à l’abandon. Les trois panneaux seront pour elle une forme de repentir. Après cette ouverture, elle se coupe les cheveux, portent une combi masculine et frappe, brule, injure à tout vent pour réveiller cette petite ville du Missouri endormie. Finalement la femme, qui se faisait facilement insulter de « pute » pour son look et sans doute par sa manière de faire, change entièrement pour devenir une femme masculine. Sa virilité masquant entièrement sa féminité. L’un et l’autre ne pouvant pas faire bon ménage ensemble. Comme si être une femme qui recherche réparation n’était finalement pas une bonne chose : une proie trop facile. Le style change chez Mildred, mais fondamentalement pas elle : les mots crus qu’elle emploie sont les mêmes, et même en essayant d’être une femme forte, elle reste à la merci des prédateurs. Les gens changent et c’est en ça que Mildred est un personnage exemplaire, tant dans l’écriture que dans l’interprétation : une femme doit se travestir pour survivre dans ce milieu d’homme, mais cela n’empêche pas de rester une femme tout simplement.

Katherine Graham porte elle aussi une combinaison qui lui permet de cacher ses sentiments et surtout son impuissance face à ses adversaires. Incapable de parler, de s’exprimer ce que Mildred arrive trop bien à faire. Katherine bégaye, s’arrête entre les mots, hésite. Ou n’arrive tout simplement pas à défendre l’entreprise qui fut à son père, puis à son mari et aujourd’hui à elle. Sa combinaison qu’elle porte respire le luxe, la propreté, le pli est impeccable, les cheveux bouffants surélèvent son corps. Katherine porte un masque mondain. Que ce soit son amour-propre ou son ego qui soit blessé, elle ne le montre jamais, elle laisse faire, elle laisse les hommes décidés pour sa vie comme cela a été le cas pendant toute sa vie. Quels insupportables moments de la voir se taire, de la voir se faire insulter. Ses jupes, ses vestes de costumes, ses beaux chemisiers, ses riches bijoux n’y font rien, Katherine a toujours été une femme sans caractère. La reprise du journal au moment des Pentagon Papers est d’autant tragique plus pour elle, car pour la première fois de sa vie elle doit prendre un risque qui aura des répercussions sur toute sa famille. Famille qu’elle a toujours voulue et souhaitée protéger par-dessus tout. Ses enfants sont sa vie. Pourtant derrière cette combinaison uniforme, Katherine possède des valeurs, une idée de la justice bien à elle – et Ben Bradlee, joué par Tom Hanks. Cette scène où une femme prend enfin les décisions pour elle-même et prend des risques frôle la jouissance du spectateur féminin qui n’en pouvait plus de cette faiblesse bien propre au rang de Katherine. Femme de riche, enfant de riche, sa place est tracée d’avance et à cette époque, s’occuper des enfants et du ménage étaient les tâches et les seuls, pour elle. Contrairement à Mildred qui par sa situation peut se permettre son franc-parler et sa vulgarité, secouer les bonnes consciences par son comportement. La combinaison est là pour effacer sa féminité, là où celle de Katherine est pour l’exacerber.

Conclusion : Les hommes dans tout cela

N’oublions pas une chose importante, il s’agit de deux films d’hommes, écrits par des hommes, réalisés par des hommes. Même s’ils essayaient d’effacer leur genre, la femme de leur film serait toujours une femme d’un point de vue d’homme. Rien de mal à cela, il existe des très beaux portraits de femme, fort, indépendante, sensible réalisé par des hommes. Erin Brockovich était une femme qui acceptait sa féminité et sa vulgarité tout en se battant avec courage pour faire éclater la vérité. Ici les féminités de Mildred et Katherine sont des béquilles à leur émancipation. Les deux films montrent très bien comment des femmes doivent se travestir pour réussir à s’affirmer. La combinaison de Mildred, ni les jupes de Katherine ne sont des attributs de la gent féminine décidée par les femmes, mais par les hommes. Il fut un temps lointain où la jupe n’était porté que par les hommes et le pantalon considéré comme exclusivement féminin – cela remonte certes à l’époque des Amazones et des Romains, mais il permet de noter que les modes changent et que si aujourd’hui la jupe est une affaire de femme occidentale, cela n’a pas toujours été le cas.

Outre que les deux films étaient réalisés par deux hommes, la place des personnages masculins dans le film est importante et c’est là que les deux films tirent leur plus grande différence. Alors que Steven Spielberg fait de l’histoire de Katherine une trame secondaire de l’histoire qui vient rajouter du suspense. Une femme a la tête d’un journal qui doit prendre une décision pour l’avenir de sa famille et de son entreprise, le tout pris dans un engrenage d’un scandale politique. La mise en scène propre, avec des lumières surexposées qui rajoutent toujours un côté dramatique dans certaines séquences fait du film de Steven Spielberg un film sans émotion. Tandis que Martin McDonagh prend à bras le corps le personnage de Mildred et l’entoure de bras cassé repenti, d’un shérif au bord de la mort, d’un ex-mari violent, de personne de petite taille, de publicitaire véreux. À part, Mildred, les autres personnages féminins sont fins, effacés ou simplement stupide. Mais les personnages masculins en prennent pour leur grade : le bon shérif finalement n’est qu’un homme avec un cancer respecté par toute la ville, le policier raciste est juste stupide et pense que la haine le rend plus intéressant. Le film, très intelligent dans son écriture, a créé des personnages à multiples facettes torturés dans leur choix, têtus dans leurs actions. La différence et finalement qui rapproche Katherine et Mildred, est que l’une évolue dans un milieu exclusivement masculin et doit décider de se battre pour faire entendre ce qu’elle a dire et que l’autre s’est acclimaté au milieu masculin et à décider de faire exploser le tout.
Mildred et Katherine auraient pu être sœurs.

Marine Moutot

Three Billboards Outside Ebbing, Missouri
Film réalisé par Martin McDonagh
Avec Frances McDormand, Woody Harrelson, Sam Rockwell
17 janvier 2018

Pentagon Papers
Film réalisé par Steven Spielberg
Avec Tom Hanks, Meryl Streep
24 janvier 2018


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Publié par Phantasmagory

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2 commentaires sur « Les femmes dans 3 Billboards et Pentagon Papers »

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