[CRITIQUE] Mektoub My Love : Canto Uno

Le tourbillon de la vie

Au fil des ans, Abdellatif Kechiche est devenu le vilain petit canard du cinéma français. Taxés de complaisance et de vanité, ses films ont toujours eu le pouvoir de déranger profondément le spectateur et de le sortir de sa zone de confort, avec des scènes qui s’étirent sur la longueur, un penchant un peu trop marqué pour l’anatomie féminine et une facilité déconcertante à capter le réel de façon brute. En 2013, le scandale autour de La Vie d’Adèle – non seulement à cause d’une scène de sexe interminable mais aussi pour les conditions de travail difficiles des techniciens et des acteurs sur le film – lui avait valu un désaveu public et critique, et surtout une non-reconnaissance du milieu artistique, qui lui refusait alors le César du meilleur film au profit des Garçons et Guillaume à table, un long-métrage plus consensuel et bien-pensant. Pourtant, à l’instar d’un Alex Garland ou d’un Clint Eastwood, qui ont récemment montré leur talent en-dehors des carcans hollywoodiens, Abdellatif Kechiche réussit à se désolidariser du système de production français, en gardant une intégrité artistique pleine et entière et en restant égal à son style, quels que soient les reproches qui jaillissent déjà de tous côtés. C’est alors tout naturellement qu’il revient sur nos écrans avec Mektoub, my Love : Canto Uno, faisant fi de ses problèmes de financement et d’une mésestime considérable de la part de nombreux spectateurs, pour clamer une nouvelle fois son amour inconditionnel du cinéma.

Kechiche est bien conscient de son statut de cinéaste controversé et il nous le fait savoir, non sans ironie et provocation, dès les premières minutes du film. Mektoub my Love s’ouvre sur les ébats passionnés d’une jeune fille et de son amant, filmés de façon crue et frontale. Avec cette scène débridée et dérangeante, Kechiche envoie non seulement un pied de nez à tous les spectateurs hermétiques à son cinéma, qui ne cesse de revendiquer sa liberté de ton et sa force d’évocation, mais se débarrasse également du plus graveleux pour s’intéresser de plus près à ce qui le passionne réellement : l’expression du désir et de la passion, le dessin de la vie dans son plus simple appareil. De La Faute à Voltaire à La Vie d’Adèle, en passant par La Graine et le mulet et L’Esquive, Abdellatif Kechiche s’est montré le digne représentant contemporain du naturalisme au cinéma, jusqu’à en devenir le plus talentueux. Au plus près des visages et des corps, le cinéaste s’attache à filmer une réalité sans filtre, sans apparats artificiels ni dialogues surécrits. Dans ce cinéma sensoriel et vibrant, qui se vit plus qu’il ne se voit, Kechiche, tout en nous présentant des situations et des personnages fictifs, parvient à transcender la facticité de ses oeuvres et à faire tomber le quatrième mur, à tel point que le spectateur se sent davantage acteur du film qu’il regarde et finit par totalement oublier la caméra.

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Dans Mektoub my Love plus que jamais, Kechiche, en seulement quelques plans, crée une véritable immersion. À l’été 1994, Amin, jeune étudiant parisien, vient passer ses vacances à Sète, sa ville natale, où il retrouve sa famille, ses amis d’enfance et rencontre de nouveaux visages. Durant trois heures solaires et sublimes, nous suivons cette joyeuse bande devenue inséparable, et vivons à ses côtés des moments d’une simplicité merveilleuse : rire aux éclats dans les vagues, discuter de tout et de rien, manger goulûment quelques pâtes à la bolognaise sur la plage, danser à corps perdus en boîte de nuit, s’échanger quelques marivaudages au creux de l’oreille. Dans ce film aux préoccupations hédonistes, Kechiche se pose entre les êtres et capte les lueurs timides ou aguicheuses au fond des pupilles, les silences qui en disent long, les conversations tonitruantes, les sourires en coin, et filme surtout les corps qui se découvrent, se touchent, s’enlacent puis se séparent pour partir à la conquête d’autres cœurs, d’autres peaux. D’un œil bienveillant qui caresse la beauté éblouissante de ses actrices et de ses comédiens, Kechiche sonde la jeunesse dans toute son insouciance et ses ardeurs, au cœur d’une époque dénuée d’Internet, et où tout – le désir, le rejet, la déception, la jalousie, l’excitation – passait par le contact humain, la mouvance des corps, l’électricité des regards et le pouvoir des mots.

Dans cette fresque estivale où la concupiscence est reine, chaque individu vit le désir à sa façon, selon son propre caractère et ses aspirations personnelles. Là où La Vie d’Adèle opposait l’intellect d’Emma aux besoins physiologiques de la protagoniste, Mektoub my Love dresse le portrait de personnages tous différents, sans jamais se montrer accusateur vis-à-vis des comportements de chacun. L’empathie et l’identification se dessinent alors tant Kechiche, en prenant le temps de développer les caractères, dévoile, au fur et à mesure que le film avance, les personnalités diverses de ses personnages : Ophélie, l’amie d’enfance d’Amin, fraîchement fiancée, avoue fréquenter un autre homme depuis plusieurs années, alors que son futur mari est occupé sur le porte-avions Charles de Gaulle ; Céline et Charlotte, deux amies venues profiter du soleil sétois, se révèlent très peu semblables, l’une ouverte à toutes sortes de nouvelles expériences, l’autre répondant à l’appel de la romance, quitte à s’y brûler les ailes ; pour mieux dissimuler sa relation secrète avec Ophélie, Tony, le cousin d’Amin, collectionne les jolies filles, tenant cette tendance de son père, qui était lui-même un séducteur né ; quant à Amin, protagoniste timide, presque effacé, son plaisir se révèle plus spirituel que charnel, puisqu’il semble se dérober à toutes les tentations auxquelles s’adonnent joyeusement ses camarades.

C’est d’ailleurs à travers lui que s’exprime, face à l’agitation des corps, une émotion pure et sensible. Spectateur discret, Amin est d’emblée présenté comme un observateur, qui déambule avec curiosité au milieu de ce déferlement de sensualité, sans jamais réellement y prendre part. Derrière son regard d’ébène aux abysses insondables, Amin, interprété par le charismatique Shaïn Boumedine, se trouve dépassé par les jeux de séduction qui prennent vie sous ses yeux et se montre en quête de quelque chose de plus profond, de plus tangible, de plus sérieux. Alors que sa mère voudrait qu’il profite de la plage et des filles, Amin préfère se cacher derrière son appareil photo pour capter la lumière du soleil, discuter peinture et littérature et regarder des films à longueur de journée. Artiste dans l’âme, Amin se met à distance des événements auxquels il assiste, se montre capable de recul pour mieux analyser le monde qui l’entoure, tandis que les autres mordent la vie à pleines dents. Avec douceur et retenue, il devient l’acteur modeste des trois plus belles scènes du film : lorsqu’il consolera Charlotte de son chagrin d’amour, de façon bienveillante et totalement désintéressée ; lorsque, en parlant simplement d’un plat de pâtes au basilic, il nous laissera avec un fort sentiment de nostalgie, celui qui nous agrippe pour ne plus nous quitter chaque fois que l’été touche à sa fin ; lorsque, patient et curieux, il assistera à la naissance de deux agneaux pour les photographier, dans une scène saisissante filmée en temps réel, véritable hymne à la vie et à la beauté du monde.

En restant fidèle à lui-même, Adellatif Kechiche nous livre une des œuvres les plus lumineuses, les plus sensuelles et les plus authentiques de ces dernières années. La force de ses dialogues, de ses acteurs et de sa caméra qui virevolte entre les corps est telle que l’on pardonne volontiers et sans hésitation à Kechiche ses petites manies de cinéaste. Recadrages incessants sur les parties intimes de ses actrices, séquences infiniment longues à la limite de l’étouffement, plans filmés en contre-jour, capharnaüm sonore mêlant musique et paroles sont autant de petites choses, tantôt agaçantes, tantôt splendides, qui font toute la beauté du cinéma de Kechiche et qui le font si bien ressembler à la vie, la vraie. Face à tant de maîtrise visuelle, face au naturel désarmant des acteurs, devant tant d’audace et de prises de risques pour secouer l’opinion publique et modifier de l’intérieur les codes encore trop guindés du cinéma d’aujourd’hui, nous, humbles spectateurs que nous sommes, ne pouvons qu’exprimer notre admiration pour ce cinéma différent, chaleureux, intensément vivifiant. En attendant impatiemment la suite de ce merveilleux film qui devrait se décliner en trois parties, nous replongerons avec bonheur dans ces festivités adolescentes et estivales, qui prouvent que seul Kechiche, rien qu’en faisant hennir les chevaux du plaisir, a cette capacité incroyable de nous redonner, pour des années durant, une foi indéfectible dans le cinéma.

Emilie Bochard

Réalisé par Abdellatif Kechiche
Avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Lou Luttiau, Alexia Chardard
Drame, Romance, France, 2h55
21 mars 2018

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Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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