[CRITIQUE] Jessica Forever

« Jessica Forever » est une bouffée d’air frais dans le cinéma français

Le premier long-métrage de Caroline Poggi et Jonathan Vinel est une expérience singulière et clivante qui trouble les codes du cinéma. Tant mieux.

Photo_article_ © Le Pacte

Quelque part dans le sud de la France, à une époque pas si éloignée de la nôtre, où les adultes semblent avoir disparu et l’ordre est assuré par des drones tueurs, Kévin (Eddy Suiveng) se jette à travers la fenêtre d’une maison de banlieue pavillonnaire. Il est rapidement trouvé et soigné par Jessica (Aomi Muyock, révélée dans Love de Gaspar Noé), madone en armure du titre. Jessica, avec son regard doux et son timbre apaisant, mène d’une main de velours un groupe de jeunes hommes comme Kévin ; « des orphelins, des monstres » abandonnés par la société à leur propre sauvagerie, qui commettaient les pires atrocités avant de la rencontrer. Ensemble, ils forment un groupe vivant en marge, qui s’entraîne et s’arme pour en découdre avec les « forces spéciales » qui les traquent.

Sur la base de ce pitch, difficile de mettre Jessica Forever dans une case, tant ses deux réalisateurs mélangent les genres pour composer un film unique sur une jeunesse en quête de repères.

Film d’[une] époque

Sous l’œil de la caméra et un soleil de plomb quasi permanent, les héros de Jessica Forever déambulent de foyer en foyer, la peur et la rage au ventre, à travers des déserts de béton, entre résidences occitanes et autres villas corses abandonnées. Si les personnalités des garçons sont peu approfondies individuellement, le groupe ne témoigne que plus fortement de sentiments caractéristiques d’une jeunesse ayant grandi dans les années 1990 : le confort matériel de la société d’hyperconsommation, la paranoïa persistante de la surveillance, la quête désespérée de sens dans la vie et au travail, l’irrépressible ouverture émotionnelle masculine, la socialisation adolescente particulière, entre réel et virtuel… Autant de sujets d’époque, ou plutôt de notre époque, qui n’étaient jusqu’alors que peu montrés au cinéma avec la justesse émotionnelle de Poggi et Vinel. Inutile de compter sur les héros monocordes du film pour vocaliser ces sujets et trouver des repères, il s’agit plutôt ici de comprendre où réside leur bien-être à travers l’imagerie du film.

T I M E  P A R A D O X

D’aucuns pourraient critiquer Jessica Forever pour ses personnages et un commentaire social peu approfondis, mais la grande force du film réside dans sa capacité à transporter émotionnellement ses spectateurs et leur communiquer par l’image un sentiment d’apaisement et de résolution au milieu du chaos et de la violence. Pour cela, ses auteurs empruntent des motifs aux jeux vidéo, à la publicité et à la culture internet afin de créer une nostalgie référencée mais subtile, à la différence de nombreux films et séries surfant à outrance sur la culture rétro (comme Stranger Things, parmi d’autres).

De la chorégraphie militaire de Metal Gear Solid aux mouvements capillaires tirés de pubs de shampooing en passant par des angles de caméra rappelant ceux des plus grands survival horror de la PlayStation One, pour n’en citer qu’une partie, le film abonde de clins d’œil et de situations qui rappelleront à certains le plaisir d’une journée de canicule passée à jouer à la console entre potes en écran partagé ou à discuter sur MSN. Dans cette perspective, les lieux du films prennent une dimension familière dans le contexte de l’adolescence, autant qu’ils ont été porteurs de sens pendant celle de Jonathan Vinel et Caroline Poggi : la salle informatique du lycée, la plage, le jardin, le supermarché ou encore, évidemment, la chambre.

Photo2_article_ © Le Pacte.jpg

L’amour comme étendard

Face à la violence « légitime » des forces spéciales (qui a dit « gouvernement » ?), les héros mi-enfants, mi-adultes sont retranchés dans leur propre violence, avec pour seul réconfort leurs possessions, leur musique et leurs souvenirs régressifs. Si Jessica est adulée presque naïvement pour leur avoir enseigné l’empathie et l’amour, elle ne leur indique pas pour autant le sens qu’ils cherchent dans leur vie mais leur donne une idée du chemin à suivre.

De la même manière, sans offrir de réponse claire à ses spectateurs désœuvrés, Jessica Forever reste malgré tout un récit d’initiation optimiste et profondément humain. À travers une narration rarement vue dans ce genre de films, faite de contemplation et d’imagerie nostalgique plutôt que d’une structure explicite, il rappelle que l’on a que ce que l’on a, et que, en ces temps troublés empreints de violence, on est toujours mieux accompagné que seul.

Sans surprise, par son fond et sa forme, Jessica Forever divise, mais son caractère unique et la confiance accordée par ses producteurs montrent que le cinéma français a encore de beaux jours devant lui grâce à des jeunes réalisateurs·ices qui osent et bousculent les codes pour donner à notre société une idée du sens qu’elle doit trouver.

Florian Mollard-Coulon

Jessica Forever
Réalisé par Caroline Poggi et Jonathan Vinel
Avec Aomi Muyock, Lukas Ionesco, Sebastian Urzendowsky
Drame, Fantasy, France, 1h371er mai 2019

 

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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