[CONSEILS DU VENDREDI] #56

Cette semaine dans les Conseils nous vous parlons de : Fête de famille,
Le Mariage de Verida, River of Grass, Liberté
et Les Hirondelles de Kaboul.


Fête de famille : Andréa fête son anniversaire entourée de ses enfants et petits-enfants. Sa fille aînée Claire, absente depuis plusieurs années, débarque à l’improviste et va semer une tempête émotionnelle qu’ils ne sont pas prêts d’oublier.

Cédric Kahn nous plonge une fois de plus dans la cellule familiale. Après Vie sauvage en 2014 et ses personnages à fleur de peau, toujours sur le point de basculer, il remet le couvert avec des retrouvailles familiales sous forme de huis-clos dont on n’est bien content d’être des spectateurs. L’histoire manie intelligemment la rancœur qui se dégage de chacun des membres envers leurs pairs. La sœur qui réclame son argent, le cadet imbu de son art et qui se considère incompris, le grand frère soi-disant radin, cette fratrie au bord du gouffre règle ses comptes, devant une assemblée impuissante. Les parents essuient les disputes entre les frangins et à leur égard depuis bien trop longtemps, tandis que les petits-enfants et les compagnons sont prisonniers de ce tunnel de griefs dont ils ne semblent pas percevoir la fin.

Les quelques scènes cocasses émanant de cette sœur excentrique et troublée, ainsi que du plus jeune avec sa consommation inconsciente d’alcool et de joints, relâche un instant la tension qui plane constamment. La famille profite de ces moments plus légers mais le spectateur n’est pas dupe. Il redoute les prochains reproches qui siffleront dans l’air pour blesser l’être cher. Car ce petit groupe dysfonctionnant n’en devient pas moins attachant. Toujours juste dans leurs émotions, tantôt dans la retenue, tantôt dans l’interprétation totale, chaque acteur dévoile un travail incroyable qui nous porte durant 1h40 sans susciter de lassitude ou de doute. Il n’y a que le personnage de Claire interprété par Emmanuelle Bercot, lors de sa dernière scène de détresse incontrôlable en fait vraiment trop, et nous laisse un goût un peu amer à la fin de la séance.  Ces retrouvailles démarrait sous le signe d’une pluie battante, un déluge annonciateur d’une journée qui ferait naufrage. Décidément, on ne choisit pas sa famille. C.L.L

Le mariage de Verida : Lorsque les parents de Verida lui arrangent un mariage, celle-ci doit prendre vingt kilos afin de plaire à son prétendant. Commence alors pour elle la pratique du gavage, afin de transformer son corps selon le désir d’un homme qu’elle connait à peine, accompagnée d’une longue remise en question des diktats qui pèsent sur le corps des femmes depuis des siècles.

Verida passe ses journées entre ennui et dégoût de la nourriture. Les repas qu’on lui sert dix fois par jour, et qu’elle se force à prendre sous la pression familiale, lui retournent le coeur. Alors qu’elle se questionne sur le bien fondé de cette pratique, sa route croise celle de Sidi, engagé pour la peser régulièrement et vérifier qu’elle prend assez de poids. La complicité qui naît rapidement entre eux achève de semer la pagaille dans l’esprit de Verida. Soucieuse de respecter sa famille, mais également consciente de la violence qu’elle inflige à son corps par la pratique du gavage, elle ne sait plus vraiment qui écouter, perdue entre ses propres désirs et des normes familiales intransigeantes.
Pour son premier long métrage, la réalisatrice Michela Occhipinti nous éblouit en dénonçant très finement l’un des nombreux diktats qui régissent le corps des femmes, le pendant oriental de notre course à la minceur. D’un côté, on demande aux femmes de s’affamer pour rentrer dans des jeans d’adolescentes pré-pubères ; de l’autre, on leur demande de se gaver comme des oies pour prendre un maximum de poids en un minimum de temps. Dans tous les cas, le but est le même : prendre le contrôle sur le corps des femmes.
Tout au long du film, la réalisatrice analyse très finement la pression sociale qui pèse sur les femmes de notre époque : des photos des magazines et des publicités en passant par les produits miracles ou les opérations chirurgicales, pour maigrir ou pour grossir, selon l’idéal que l’on souhaite atteindre. Un idéal que l’on ne choisit que rarement, ou seulement pour tomber dans les travers d’une autre injonction, à l’instar de ses amies qui veulent éclaircir leur peau ou subir une liposuccion pour correspondre aux critères de beauté occidentaux, alors même qu’elles essaient de se libérer des critères de beauté de leur propre culture. Dénonçant toutes les pratiques culturelles que les hommes imposent aux femmes depuis des siècles, et que les femmes finissent par s’imposer entre elles, puis à elles-mêmes, cette réalisation est un poing levé contre toutes les règles aussi absurdes qu’arbitraires qui régissent la vie des femmes, bon gré mal gré, afin de les asservir toujours un peu plus au règne du patriarcat.
Film poignant et lucide sur la condition des femmes, peu importe leur pays d’origine, Le mariage de Verida est aussi rondement bien mené sur le plan esthétique : les images défilent à l’écran, aussi belles que signifiantes, mais toujours avec fluidité et subtilité. Une réussite pleine de promesses à ne rater sous aucun prétexte. A.E.

River of Grass : Cozy habite dans une maison à Miami sans vraiment y vivre, entre ses enfants et son mari. Alors que la vie s’écoule lentement, elle rencontre Lee, un jeune homme sans emploi avec une arme à feu. C’est l’occasion pour elle pour commencer à vivre…

Pour son premier long-métrage, la cinéaste américaine Kelly Reichardt raconte l’histoire de jeunes trentenaires paumés qui ne savent pas ce qu’ils veulent faire de leur vie. Ils sont dans un entre-deux : à peine sortis de l’adolescence, mais pas encore des adultes. Le thème de la fuite est central : dès la scène d’ouverture, un train passe rapidement à l’arrière-plan. L’histoire se veut être un road-movie qui ne démarre jamais. Et c’est particulièrement réussi ! On a là un Bonnie and Clyde des plus originaux. La revue Trafic parle même de « road-movie sans départ, de polar sans meurtre et de love story sans histoire d’amour », et c’est exactement ce qu’est River of Grass. Le film surprend en permanence et arrive, en partant de peu, à nous rendre les personnages attachants. Les deux protagonistes sont aux antipodes l’un de l’autre  : elle, est une femme solitaire fuyant la famille qui souhaite aller de l’avant, lui, un grand ado dans l’attente, il veut partir, fuir sa mère, mais en stagnant et en revenant toujours vers son ancienne maison. De plus, l’absence de relation construite entre les personnages permet aux spectateurs de s’identifier et de spéculer sur leur compte, leurs pensées et leurs motivations. Jamais au grand jamais, nous ne percevons quoi que ce soit de la psyché de ces êtres. Ils nous fascinent mais restent un mystère. La cinéaste filme des corps qui se meuvent dans l’espace. Si Cozy rêve de danser, c’est bien pour se libérer. Si Lee se tord dans tous les sens, c’est bien pour se faire oublier. Certaines scènes relèvent de la performance : la manière dont Lee s’entraîner à se voler son propre portefeuille ou quand ils se passent un joint avec les pieds. Le récit, par ailleurs, est extrêmement ironique dans sa manière de décrire les actions de ses protagonistes et, grâce à de nombreux running gags, l’humour conquiert le film. Le format même surprend : le 4/3 évoque la photographie, le souvenir, les vacances, le passé et ramène à un autre thème du film : l’enfermement. Les personnages sont bloqués dans ce cadre et beaucoup de choses se passent dans le hors-champ. Les meurtres ne sont pas vus et ce sont pourtant eux qui sont le socle de la fuite. Pour Cozy, l’important est ce qui n’existe pas, ce qui n’est pas montré, alors que ce qui est réel — ses enfants, son mari, sa maison — n’a aucune importance à ses yeux. Peu à peu, l’étouffement qui enserre Lee et Cozy nous atteint, faisant comprendre au spectateur la critique de l’Amérique que renferme River of Grass : Miami et les Everglades sont une carte postale dont les personnages veulent fuir à tout prix — fuir le carcan individualiste du rêve américain. Ce rêve est d’ailleurs contrebalancé en permanence par des inserts de photographies de crimes, qui donnent une dimension réelle au monde illusoire dans lequel vivent Cozy et Lee — le père de K. Reichardt était photographe de scènes de crime comme le personnage du père de Cozy. 

Si River of Grass peut sembler être, au premier abord, une comédie assez légère, il s’agit en réalité d’un premier film ambitieux qui a pour intention de montrer la face cachée de l’Amérique. Heureusement que Splendor Films a déniché cette pépite jusqu’alors oubliée pour la révéler 25 ans après sa sortie américaine ! M.K, M.M

Liberté ! : 1774, peu avant la Révolution une bande de libertins ayant fui la cour puritaine de Louis XVI erre dans un bois aux alentours de Potsdam. A la faveur de la nuit, il y accomplissent leurs désirs. 

Étirer le fantasme jusqu’au non-sens complet, jusqu’à l’ennuie le plus total : tel pourrait être le postulat du nouveau film d’Albert Serra, réalisateur de La mort de Louis XIV. Deux heures douze donc à regarder des types s’épier les uns les autres, à se pisser dessus et à déverser du sperme sur des demoiselles suspendues à des arbres ; deux heures douze de dialogues ampoulés combinés au spectacle de ces messieurs entrain de se triturer mollement le zgeg….Si tout ça régalera sans nulle doute Les cahiers, c’est tout de même un peu trop pour une personne normale.

Même si il faut admettre que le film bénéficie d’une jolie lumière, la direction d’acteur semble tout comme le scénario avoir été jeté aux oubliettes. Devant la récitation absolument flaccide des comédiens, on imagine sans mal les indications données par Serra  : « vas-y, maintenant joue-la nous comme si tu étais mort à l’intérieur ! ». Mais là où le bas blesse le plus dans ce climat de chiantitude mortifère, c’est sans doute au final la totale absence d’une quelconque charge érotique. Plus proche d’un documentaire sur les masturbateurs chroniques nocturnes que d’un véritable récit sur le désir et sa perte, Liberté se subit littéralement comme une interminable frustration et une vaine poursuite d’un plaisir (celui peut-être de tout simplement apprécier le film) impossible à atteindre. Un peu comme un très mauvais coït qui n’en finirait plus, les personnages bandent mous, le spectateur lui en attendant se fait chier…bref on ne trouvera aucun plaisir dans Liberté ! MP

Les Hirondelles de KaboulEté 1998, les Talibans ont mis Kaboul à feu et à sang. Port du voile, lapidations et injustices font le quotidien des habitants de la capitale afghane. Mohsen et Zunaira conservent l’espoir fou d’un avenir meilleur. Mais un jour malheureux, tout bascule…

En 2002, l’auteur algérien Yasmina Khadra publiait le très beau roman Les hirondelles de Kaboul. Hommage lui est enfin rendu par le biais de l’animation avec cette adaptation très fidèle. C’est l’actrice et réalisatrice Zabou Breitman qui co-réalise avec Eléa Gobbé-Mévellec – qui avait déjà travaillé sur Le Chat du Rabbin de Sfar. L’effet carnet de voyage de l’animation est classique mais laisse toute sa puissance au récit de deux destins mêlés par la fatalité et l’horreur du régime taliban. L’injustice criante est extrêmement bien montrée et on ressort retourné de cette expérience. “Aucun soleil ne résiste à la nuit”, déclare Zunaira. Et pourtant, c’est un message de résistance et de lutte que porte Les Hirondelles, à l’image de Papicha, lui aussi présent dans la compétition Un Certain Regard. M.K.

Manon Koken, Clémence Letort-Lipszyc, Marine Pallec, Amandine Eliès et Marine Moutot

Fête de famille
Réalisé par Cédric Kahn
Avec Catherine Deneuve, Vincent Macaigne, Emmanuelle Bercot
Drame, Comédie, France , 1h41
4 septembre 2019
Le Pacte

Le mariage de Verida
Réalisé par Michela Occhipinti
Avec Verida Beitta, Ahmed Deiche, Amal Saad Bouh Oumar
Drame, Mauritanie, 1h34
4 septembre 2019
KMBO

River of Grass
Réalisé par Kelly Reichardt
Avec Lisa Bowman, Larry Fessenden, Dick Russell
Drame, Etats-Unis, 1h14
1994 – ressortie en version restaurée le 4 septembre 2019
Splendor Films

Liberté !
Réalisé par Albert Serra
Avec Baptiste Pinteaux, Helmut Berger, Marc Susini
Drame, France, 2h12
4 septembre 2019
Sophie Dulac Distribution

Les Hirondelles de Kaboul
Réalisé par Zabou Breitman
Film d’animation avec les voix de Simon Abkarian, Zita Hanrot et Swann Arlaud
Animation, Drame, France, 1h20
4 septembre 2019
Memento Films Distribution

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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