[UN BON FILM AVEC …] Un bon film dans lequel un enfant fait un dessin inquiétant

Une femme s’évanouit de manière théâtrale, un objet roule doucement au sol en gros plan, des inconnus fomentent un plan machiavélique juste à côté des concernés… Le cinéma est rempli de motifs, parfois récurrents, qui intriguent et s’impriment dans nos esprits. Le deuxième mardi de chaque mois, nous vous proposons le défi “Un bon film avec…” : chaque rédactrice dénichera un film en lien avec un thème (plus ou moins) absurde mais qui vient naturellement à l’esprit. Pourquoi ces images s’imposent-elles ? Quel sens recouvrent-t-elles dans notre imaginaire ? Et dans l’œuvre ? Les retrouve-t-on dans un genre précis ? Comment deviennent-elles des clichés ?


Il existe de nombreux enfants inquiétants au cinéma. Figure innocente souvent prise pour cible par les adultes ou les monstres (Ça, Andy Muschietti, 2017 ; La nuit du chasseur, Charles Laughton, 1955), une dissonance se crée quand ils deviennent menaçants (BrightBurn, David Yarovesky, 2019). Le trouble qu’ils procurent vient également de l’incommunicabilité entre adultes et enfants : les jeux d’enfants, qui se racontent des histoires et font semblant d’être d’autres personnes, sont étranges aux yeux des adultes. Ceux-ci n’arrivent pas toujours à distinguer jeu et mensonge ni jeu et réalité. Les jeux d’enfant de Flora et Miles dans Les Innocents (The Innocents, Jack Clayton, 1961) s’apparentent ainsi, pour leur gouvernante, à une possession. Dans Les Autres (The Others, Alejandro Amenabar, 2001), la mère jouée par Nicole Kidman peine à démêler histoires et réalité, ralentissant la résolution de l’intrigue, renforçant tension et menace. En outre, les enfants sont également les réceptacles de connaissances et d’intuitions perçues d’eux-seuls. Peut-être de par leur innocence, de leur pureté, peut-être de par leur étrangeté, sans doute un peu des deux. Ainsi, dans Color out of Space (Richard Stanley, 2019), Jack, le plus jeune enfant, peu à peu hypnotisé par la couleur qui se dégage du puits, commence à faire des dessins inquiétants de choses qu’il semble être le seul à voir. Peu de temps après, les phénomènes étranges s’intensifient et le contrôle exercé par cette chose sur le jeune garçon et sa famille se renforce. Illusion ou réalité ? Dans Le Cercle (The Ring, Gore Verbinski, 2002), Aidan trace frénétiquement tourbillon après tourbillon. Cette sombre forme se révélera être celle du puits dans lequel est enfermée l’esprit qui poursuit le personnage principal. Dans la récente série Stranger Things, à mi-chemin entre menace et prescient, Will Byers est le seul à voir ce que le monstre observe, ce qu’il représente, en transe, par un mystérieux labyrinthe.

Ce mois-ci, deux rédactrices ont relevé le défi et vous présentent deux dessins troublants, celui d’un tueur et de son meurtre sanglant dans L’Effet Papillon, celui des Autres, mystérieuse famille qui hante le manoir des Stuart dans Les Autres. 

N’oubliez pas de voter à la fin de l’article pour le prochain défi !

Les Autres (The Others), Alejandro Amenábar, 2001

Une grande demeure victorienne en 1945, des portes qui claquent et un épais brouillard, le décor est planté. Les Autres, troisième long métrage d’Alejandro Amenábar, prend racine dans le long métrage de Jack Clayton, Les Innocents (1962), lui-même adapté de la nouvelle d’Henry James, Le tour d’écrou (1898). On retrouve dans les trois œuvres la trame initiale ponctuée par l’arrivée d’une gouvernante au sein d’un manoir dans lequel  deux enfants sont en proie à des apparitions surnaturelles.

Dans Les Autres, la terreur est diurne, insidieuse, et les « intrus » ne sont pas ceux que l’on croit. Dès les premières images, le nouveau jardinier, M. Tottle, évoque une ancienne connaissance, un homme qui serait, selon lui, « mort, comme tous les autres ». Qui sont ces autres ? Amenábar égrène des indices, véritable fil conducteur qui mènera au twist final, façon Le sixième sens (The Sixth Sense, M. Night Shyamalan, 1999). S’il est classique dans son traitement du surnaturel, le film parvient à entourer ses personnages d’un halo de mystère qui ne perdra pas en intensité jusqu’à la révélation finale.

Un peu avant la moitié du film, les présences qui semblent hanter la grande demeure se déchaînent. Grace, la mère de famille impeccablement interprétée par Nicole Kidman, commence à sombrer dans la folie. C’est alors que sa fille Anne lui montre son dessin. La petite fille a représenté les apparitions auxquelles elle a été confrontée. A première vue, ces personnages n’ont rien d’effrayant, ce sont à la fois le découpage des plans suivants et la réaction de Grace qui vont semer la terreur dans l’esprit du spectateur.

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Presque rieuse, Anne effectue son exposé, sans doute ravie que sa mère l’écoute, pour une fois. Un montage rapide alterne entre le visage de la petite fille et un plan d’ensemble du dessin. Puis se succèdent des plans rapprochés de chacun des personnages dessinés entrecoupés de l’expression de terreur de Grace. Loin d’être effrayée, Anne relève des détails amusants, comme l’haleine fétide de la vieille dame ou son apparence de sorcière. Impertinente et audacieuse, elle semble profiter de la venue de ces nouveaux arrivants pour sortir de son quotidien qui l’enferme, physiquement, dans cette bâtisse plongée dans l’obscurité, et moralement, car elle est soumise à un apprentissage strict d’une religion en laquelle elle doute. Anne commente son dessin, en expliquant que les chiffres annotés à côté de chaque membre de cette famille fantôme correspondent au nombre d’apparitions de chacun. Elle a ainsi vu les parents, le jeune Victor, ainsi qu’une vieille femme. Les plans rapprochés sur le dessin se terminent par cette dernière, hirsute, aux yeux révulsés, puis la caméra se déplace vers le chiffre, qui est le plus élevé. Se fait alors entendre une note de musique dissonante, troublante. « C’est comme si elle nous regardait sans arriver à nous voir », ajoute Anne en décrivant cette femme mystérieuse. Grace l’implore d’arrêter de parler de ces apparitions. La séquence suivante s’ouvrira sur un gros plan sur une malle que l’on ouvre, qui découvre un fusil, symbole du basculement du personnage de Grace dans un comportement obsessionnel et violent.

Les Autres brouille les pistes et entremêle les mythes avec habileté. La sorcière, tout d’abord, est évoquée par le biais du personnage de la vieille femme. Les deux enfants ont tout de vampires, avec leur teint blafard et leur mystérieuse photosensibilité qui les oblige à vivre dans le noir. Enfin, Anne fait croire à son frère Nicholas que les fantômes sont des êtres couverts d’un drap blanc qui traînent des chaînes attachées à leurs chevilles. Le petit garçon sera en proie au doute, à la fin du film, quand sa sœur lui annoncera alors que les membre du personnel de la maison sont eux-mêmes des fantômes, alors qu’ils ont apparence humaine. Les certitudes et les superstitions sont contrebalancées, Grace finira même par avouer à ses enfants qu’elle n’est pas sûre que les limbes existent. En jouant avec les codes du genre fantastique, Amenábar a livré un long métrage qui a fait date.

Lucie Dachary


Les Autres (The Others)
Réalisé par Alejandro Amenábar
Avec Nicole Kidman, Elaine Cassidy, Christopher Eccleston
Fantastique, Drame, France, Etats-Unis, Italie, Espagne, 1h45, 2001
Bac Films

 

L’Effet Papillon (The Butterfly Effect), eric Bress et J. Mackye Gruber, 2004

Depuis ses sept ans, Evan (Ashton Kutcher, John Patrick Amedori, Logan Lerman) a des trous de mémoire. Ni l’hypnose ni la psychothérapie ne l’aident à retrouver ses souvenirs. Quand, à l’université, il relit les entrées du journal qu’il tient depuis sa première absence, il découvre qu’il peut retourner dans le passé, à ces événements oubliés. Il tente alors de changer le cours du temps mais, à chaque nouvelle tentative, c’est tout son passé – et donc également son présent – qu’il change. 

Film au scénario sombre et pessimiste, L’Effet Papillon traite en filigrane des relations parents-enfants, de la transmission, du trauma, de la mémoire et de la maladie mentale.

La scène dans laquelle un enfant, Evan (Logan Lerman, bien avant Percy Jackson ou Le Monde de Charlie), sept ans, fait un dessin inquiétant apparaît à deux reprises. La première occurrence a lieu dès la deuxième scène. Il n’est alors pas encore question de voyage dans le temps. L’enfance du garçon est présentée du point de vue de la mère, convoquée par l’institutrice, qui lui montre un dessin qu’Evan ne se souvient pas avoir fait : un homme debout au milieu de deux cadavres ensanglantés, un couteau à la main. La scène dépeint une mère perdue face à la création de son fils, œuvre incompréhensible de la part d’un enfant de son âge. Le champ contre-champ sur la mère qui découvre le dessin morbide et le garçon jouant au milieu de ses camarades souligne le contraste entre la violence de l’œuvre et l’innocence de l’enfant. Le fossé se creuse ensuite entre mère et fils dans une scène qui utilise un procédé de film d’horreur, le jump scare, pour révéler l’enfant planté au milieu de la cuisine, le bras ballant, un couteau à la main. Le dessin annonçait-il les désirs de meurtres d’Evan ? Madame Treborn devrait-elle craindre son fils ?

La scène du dessin réapparaît aux deux tiers du film, alors qu’Evan a déjà réécrit le passé. Coincé en prison, victime de codétenus ayant volé une partie de ses journaux, Evan revient à son enfance afin de pouvoir prouver à son camarade de cellule qu’il est envoyé de Jésus, pour que celui-ci lui apporte son aide. Cette fois, la salle de classe est perçue à travers les yeux d’Evan. Le décalage entre ce regard d’adulte et l’innocence de l’enfance est souligné par de gros plans sur les visages d’enfants qui effectuent des gestes puérils, regard caméra, puis par l’attitude du jeune Evan, fouillant la salle des yeux, comme perdu ou dans une urgence que les enfants ne peuvent comprendre. Les gestes, le sourire et la diction exagérés de l’institutrice lorsqu’elle s’adresse aux enfants renforcent cette discordance.

A travers ces voyages temporels, le film semble explorer les différentes étapes de la mémoire traumatique : après l’oubli, le déni. Si Evan retourne dans le passé, c’est qu’il ne peut accepter certains événements : la mise en scène d’enfants dans un film pornographique par un père pédophile, le meurtre involontaire d’une femme et de son bébé, l’immolation d’un chien – qui se transforme ensuite en meurtre. Le psychiatre ne parle-t-il pas de complexe de culpabilité ? Jamais Evan ne parviendra à dépasser cette étape du déni. Le dessin révèle ses désillusions : il sait que, contrairement à ce que la maîtresse annonce, il ne pourra réaliser tout ce qu’il veut et il connaît les violences de son passé.

Celles-ci proviennent des pères, tous déficients : père absent, enfermé en institut psychiatrique, père violent et pédophile, ce sont des figures parentales dont le film explore les conséquences sur leurs enfants. Dans le cas d’Evan, le père est, en outre, celui qui transmet sa malédiction. Quelle qu’elle soit, pouvoir de voyager dans le temps, traumatisme (complexe du père absent) ou maladie mentale, elle vaut à M. Treborn d’être enfermé en institut psychiatrique, comme son père avant lui. Tout au long du film, la mère répète son inquiétude : Evan serait-il comme son père ? Plusieurs débordements de violence, qui ne peuvent être expliqués par le voyage dans le temps, étayent cette peur. Y compris cette scène du dessin, où non seulement Evan se transperce les mains mais aussi interpelle l’institutrice, un grand sourire aux lèvres, comme par provocation. Ce dessin troublant semble d’ailleurs un message cynique adressé à l’adulte en charge de la classe. En outre, l’œuvre ne contient pas les violences passées et traumatiques du jeune homme mais annonce un meurtre prémédité, celui des deux prisonniers qui détiennent les journaux, dans la scène suivante. Evan est alors un véritable antichrist, arborant les stigmates du Christ mais utilisant son nom pour manipuler et commettre le meurtre qui lui permettra de continuer de “jouer à Dieu”.

L’Effet Papillon met en scène une violence inévitable, transmise de génération en génération. Tout en se débattant pour stopper sa propagation, Evan s’enfonce dans la folie, dans des univers alternatifs de plus en plus sombres, jusqu’à finir manchot, symbole de son impuissance, puis tuer celle qu’il croyait pouvoir sauver. Parmi les multiples fins alternatives dont le film est doté, celle du Director’s cut est la seule qui poursuit cette descente aux enfers mais aussi la plus pessimiste : pas de happy ending, ces sentiments de culpabilité et d’impuissance qu’Evan ressasse en rejouant le passé le conduisent à se suicider avant de naître, invitant à nouveau un parallèle entre voyage dans le temps et psychiatrie.

Johanna Benoist


L’Effet Papillon
Réalisé par Eric Bress et J. Mackye Gruber
Avec Ashton Kutcher, Amy Stuart, Logan Lerman
Science-Fiction, Etats-Unis, 2h, 2004
New Line Cinema

 

Ont également participé à ce défi : Manon Koken, Marine Moutot et Clémence Letort-Lipszyc

Retrouvez notre prochain défi le mardi 11 février 2020, pour un spécial Seigneur des Anneaux. Le but : trouver un maximum de motifs utilisés dans la saga.

Vous aussi, mettez-nous au défi de dénicher des films en rapport avec votre thème, en votant pour le Défi #10 avant le 10 février 2020. Vous pouvez également proposer de nouveaux thèmes en commentaire ou sur les réseaux sociaux.

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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