[CONSEILS DU VENDREDI] #79

Cette semaine dans les Conseils : Un divan à Tunis, Mickey and the bear et Notre Dame-du-Nil.


Un divan à Tunis : Selma s’installe à Tunis, au-dessus de la maison de son oncle et sa tante, son cabinet de psychanalyse. Fraîchement débarquée de Paris, elle pense que cela sera plus facile pour elle d’exercer ici, elle découvre que cela ne va finalement pas être aussi simple que cela.

« C’est ton père ? … C’est ton grand-père alors ? … C’est un frère musulman avec sa barbe ! — Non, il est juif. » Et voilà, le film est lancé. Un portrait de Freud, la banlieue de Tunis et une femme qui emménage. Avec humour et dérision, la cinéaste franco-tunisienne, Manele Labidi, raconte comment une jeune femme décide de tout plaquer pour retourner là où elle est née. Selma n’a pas froid aux yeux : elle ouvre son cabinet, et alors que tout le monde lui dit de partir, elle reste. C’est viscéral. Elle ne se laissera pas faire : que ce soit par le flic incorruptible qui la drague, par le patient qui la harcèle, par l’administration inadaptée et incapable ou par sa propre famille qui ne veut pas d’elle. Elle se sent bien à Tunis. Sous les lumières chaudes que capte la caméra, elle déambule dans les rues comme si elle était chez elle. Elle est convaincue qu’elle sert plus à ici qu’à Paris où elle et ses confrères s’entassent. Et elle a raison. Ce n’est pas que les gens à Tunis vont plus mal qu’ailleurs, mais c’est qu’ils n’ont personne à qui parler depuis que le pays s’est émancipé de la dictature. Si la Révolution tunisienne semble avoir libéré les paroles, la multitude d’antagonistes montre que cela n’est pas si simple. La réalisatrice réussit à faire voir le déchirement qui habite la Tunisie, et Selma offre un point de vue de l’intérieur, tout en restant détachée des événements qui l’entourent. Ce premier long-métrage détonnant possède une vitalité et une intelligence libératrice. Quand bien même elle aurait pu aller plus loin dans son analyse, elle filme avec justesse l’autopsie d’un pays en pleine crise d’identité. Ses personnages ne sont jamais clichés et évitent soigneusement les poncifs du genre : le mari misogyne qui bat sa femme, la mère opprimée… Le tout est porté par une bande originale et le charisme de Golshifteh Farahani, une Selma forte et indépendante. L’actrice parvient une nouvelle fois à donner vie à une héroïne belle, libre et non pas dénudée de cynisme. Un premier film fou, drôle et intelligent. M.M

Mickey and the Bear : Mickey Peck s’occupe au quotidien de son père, ancien vétéran et addict aux opiacés. Un choix se propose bientôt à elle pour sortir de sa situation. 

Ce portrait presque touchant d’une jeune femme qui doit s’occuper de son père alors qu’elle traverse les affres de l’adolescence, ressemble à n’importe quel film Sundance : brute, directe et sans réel intérêt au niveau de la mise en scène. Si le personnage de Mickey est attachant, son parcours semble connu d’avance. Cette histoire est typique des films indépendants américains de ces dernières années : une histoire tragique, une héroïne interprétée brillamment (par Camila Morrone), un père désabusé, dépendant et violent. Chronique d’une Amérique qui va mal. Pour son premier essai, Annabelle Attanasio (qui a tout juste 26 ans) va chercher là où cela fait mal. Mickey est partagée entre son amour pour son père et son envie de vivre et de quitter un environnement étouffant. Sous la caméra de la réalisatrice, le personnage vacille, se plie, mais ne rompt pas et se trouve même plus fort une fois la tempête passée. Le long-métrage est surtout sauvé par la beauté des plans qui capte le paysage du Montana. Mais ce n’est pas suffisant pour ce film finalement ennuyeux. La cinéaste n’apporte rien de nouveau. Cela reste malgré tout un premier essai prometteur. M.M

Toujours en salles :


Notre Dame-du-Nil : Nous sommes en 1974, Virginia et Veronica sont Tutsis et étudient dans la prestigieuse institution catholique pour filles « Notre Dame-du-Nil ». Alors qu’elles sont sur le point de passer leur diplôme, un bruit sourd, mais de plus en plus fort, traverse le pays et bientôt l’école où les différences se transforment en haine.

Atiq Rahimi, réalisateur du magnifique Syngué Sabour — Pierre de patience (2013), a déjà traité l’Histoire du point de vue des femmes. En adaptant l’autofiction de Scholastique Mukasonga, le cinéaste franco-afghan se pose un double problème : il n’a jamais adapté un livre qu’il n’avait pas écrit et il filme un pays qu’il ne connaît pas. Il parvient pourtant à capter l’essence de ces jeunes filles et du contexte dans lequel elles vivent. Cette petite communauté, qui semble protégée des affres de la société rwandaise, n’échappe pas à la montée de la haine entre les Hutus et les Tutsis. Fragmenté sous forme de chapitres écrits en swahili, le récit échafaude cette tension raciale. Même dans le premier chapitre « Innocence », les moqueries et mesquineries, sous couvert de bonheur et de joie, dissonent et annoncent la catastrophe à venir. Alors que tout le monde connaît le terrible génocide des Tutsis de 1994, nous sommes ici aux prémices et pourtant la haine est déjà si grande. Ce carnage, 20 ans avant, montre l’existence des conflits interethniques au Rwanda. Film intelligent, qui relate les faits, il prend le temps de souligner l’hypocrisie des colons présents dans le pays pour leur transmettre la « bonne parole ». Ces Blancs viennent là, soit pour partir sur les traces de la puissance passée des Tutsis (c’est Pascal Greggory qui exploite les terres) soit pour enseigner et donner une excellente éducation aux jeunes filles. Mais leur « grandeur » disparait quand ils se cachent et laissent leurs étudiantes se faire massacrer. Le long-métrage monte en crescendo et escalade peu à peu les marches qui mènent à l’horreur. Ces filles sont toutes attachantes et nous apprenons à les connaître, à les aimer ou à les détester, mais surtout à les comprendre. Plus que de jouer sur le pathétique ou le tragique, Atiq Rahimi préfère garder une distance et observer les événements comme simple spectateur. De plus, l’utilisation de la musique jazz pour accentuer les émotions et les actions est également bienvenue et n’alourdit pas le propos, mais le modernise. Un film puissant et tellement actuel dans nos sociétés où le racisme s’étend, chaque jour, un peu plus. M.M

Marine Moutot

Un Divan à Tunis
Réalisé par Manele Labidi
Avec Golshifteh Farahani, Majd Mastoura, Aïcha Ben Miled
Comédie, France, 1h28
12 février 2020
Diaphana Distribution

Mickey and the bear
Réalisé par Annabelle Attanasio
Avec Camila Morrone, James Badge Dale, Calvin Demba
Drame, États-Unis, 1h29
12 février 20
Wayna Pitch

Notre Dame-du-Nil
Réalisé par Atiq Rahimi
Avec Albina Kirenga, Amanda Mugabekazi, Pascal Greggory
Drame, France, Belgique, Rwanda, 1h33
05 février 2020
Bac Films

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

2 commentaires sur « [CONSEILS DU VENDREDI] #79 »

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