[ANALYSE CRITIQUE] Funny Games

 « Let’s play a game now » ! : Funny Games, ou le huis clos à visionner quand on n’est pas claustro

Funny Games, le quatrième long-métrage de Michael Haneke, met en scène une famille qui se rend dans sa résidence secondaire pour y passer les vacances. Mais deux jeunes hommes vêtus de blanc, Peter et Paul, s’introduisent chez eux sous le prétexte de demander des œufs pour les voisins et vont les torturer moralement et physiquement. Paul énonce alors le pari selon lequel la famille sera morte dans les douze heures. Avec un synopsis d’une extrême cruauté, Michael Haneke réalise en 1997 un film d’horreur en huis-clos atypique. Sous de faux airs de slasher ou de survival, le réalisateur livre un long métrage « d’auteur » à la fin duquel le spectateur sortira tout aussi manipulé que les protagonistes.

La violence est omniprésente dans Funny Games, mais quasiment absente du cadre. La démonstration prend le dessus sur la monstration, de la part d’un réalisateur-moralisateur qui cherche à éduquer son spectateur au travers d’un spectacle éprouvant. Regards caméra, rupture des contrats traditionnels entre réalisateur et spectateur, tout est permis dans ce jeu de massacre. Au moment crucial où Paul tue le père de famille d’un coup de feu vers le milieu du film, la caméra montre Peter se confectionnant tranquillement un sandwich. Ce que Michel Chion désigne comme une « acousmatisation de l’in-montrable » (Un art sonore, le cinéma. Farigliano : Cahiers du cinéma, essais, 2003) participe d’un mouvement de démonstration de la part du réalisateur. Après s’être attardé sur Peter, le réalisateur passe à un plan fixe sur la télévision allumée, symbole ensanglanté d’une Amérique capitaliste corrompue. Les écrans constituent une obsession du réalisateur, déjà à l’origine de la « Trilogie de la glaciation émotionnelle » constituée des longs métrages Le Septième continent (1989), Benny’s video (1992) et 71 fragments d’une chronologie du hasard (1994). Benny’s video décrit le gavage médiatique d’un adolescent qui ira jusqu’à assassiner sa camarade et filmer son forfait. Plus tard, c’est Isabelle Huppert qui se rendra dans de sordides sex-shops pour assouvir ses pulsions masochistes dans La pianiste (2000). C’est également la surveillance et le voyeurisme qui seront au centre des vidéos anonymes reçues par Juliette Binoche et Daniel Auteuil dans Caché (2005).

Haneke se nourrir de références populaires pour mieux s’en moquer. Paul et Peter n’ont pas d’identité propre, ils sont deux entités malintentionnées, « Tom et Jerry », « Beavis et Butthead », ou qu’importe finalement. Gants blancs, tenues de golf immaculées, nous serions tentés de comparer ces deux tortionnaires aux « droogies » biberonnés à l’ultraviolence d’Orange Mécanique (Stanley Kubrick, 1971). Ils s’avéreront encore plus dangereux que prévu, quand un deux ex machina télécommandé secouera le scénario et rebattra les cartes à la fin du long métrage dans ce qui s’avérera un plot twist machiavélique. Au moment où l’un des tortionnaires, qui a baissé la garde, reçoit un coup de fusil de la mère de famille, le second « rembobine » littéralement la scène avec une télécommande. Pas de game over pour Peter et Paul dans ce jeu-vidéo grandeur nature sans fin ; la rhétorique du jeu est poussée à son paroxysme. Les personnages sont définitivement piégés, Haneke plaque du tragique sur ce qui s’avère un jeu du chat et de la souris perdu d’avance pour la famille. Pis encore, les outils mêmes qui étaient censés protéger cette famille au sein d’une « gated community » deviennent des éléments qui les font courir à leur perte. L’alarme, l’éclairage automatique, les barrières, autant d’éléments de repli sur soi qui isolent la bourgeoisie et lui font perdre tout espoir d’échapper à leurs bourreaux. Le film du réalisateur autrichien s’inscrit ainsi en faux contre une tradition esthétique de l’horreur et déjoue les attentes du spectateur, dans une perspective de dénonciation des codes bourgeois.

Non content d’avoir terrorisé son spectateur en 1997, Haneke remet le couvert en 2007 avec, cette fois-ci un casting hollywoodien (Tim Roth, Naomi Watts, Michael Pitt). Ainsi naitra Funny Games U.S., remake plan par plan du réalisateur pour lequel il reproduira les décors à l’identique. Cette stratégie a une visée ludique pour le réalisateur, qui cherche à attirer un public élargi dans les salles pour mieux le critiquer. Car c’est bien l’« American way of life » que Haneke dénonce au travers du long métrage. Avec une mise en abyme de sa propre œuvre, le réalisateur boucle la boucle, dans un système implacable toujours aussi oppressant, mais inoubliable dans sa mise en scène de la cruauté humaine.

Lucie Dachary

Funny Games
Réalisé par Michael Haneke
Avec Susanne Lothar, Ulrich Mühe, Arno Frisch
Drame, Thriller, Autriche, 1h43
1998
Les Films du Losange

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

2 commentaires sur « [ANALYSE CRITIQUE] Funny Games »

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