[CRITIQUE] Quand nous étions sorcières

Temps de lecture : 4 minutes

Katla et Margit sont deux sœurs qui traversent la lande islandaise à la cherche d’un homme pour les protéger. Au Moyen-Âge, les femmes seules ne sont pas bien vues. Leur mère, accusée de sorcellerie, vient d’être brûlée. Katla rencontre un paysan, Jóhann et le séduit. Margit se lie d’amitié avec son fils, Jónas.

Dans l’imaginaire occidental, les sorcières ont foulé la terre pendant le Moyen-Âge où elles étaient chassées, brûlées, torturées par les Inquisitions religieuses et les hommes [1]. Elles maîtrisaient une science que les hommes ne comprennaient pas. Guérisseuses, elles connaissaient le corps des femmes et pouvaient alors leur proposer des remèdes (contre les enfants indésirés, les règles douloureuses…). Les femmes seules, indépendantes, étaient suspectes et souvent associées à la sorcellerie. Nombreux mouvements féminins de ces dernières décennies ont repris cette image de la sorcière pour la rendre positive. Fini la sorcière au nez crochu qui fait peur aux enfants. La sorcière, d’hier et d’aujourd’hui, est proche de la nature, des éléments et du corps. La cinéaste américaine Nietzchka Keene souhaite montrer avec Quand nous étions sorcières la difficulté d’être une femme dans un monde d’hommes. En plaçant son histoire au Moyen-Âge, elle redéfinit la sorcellerie telle que nous l’imaginons : ces femmes n’étaient pas mauvaises, mais contraintes par moment au pire. Son histoire atteint une intemporalité et universalité qui font que, 30 ans après sa sortie, la portée du film est toujours forte et d’actualité (mis à part les costumes, aucune réelle indication de temps ni de lieu n’est donnée).

Tourné entre 1986 et 1987 en Islande, Quand nous étions sorcières est l’adaptation du conte des frères Grimm Le Conte du genévrier. Si dans l’œuvre originale la marâtre assassine le fils de son époux par jalousie, Katla est démunie face à la haine de Jónas. Après la mort de sa mère, Katla se trouve dans la situation de devoir prendre soin de sa sœur et de chercher un lieu où elles seraient hors de danger, des inconnues sans passé, où personne ne saurait qu’elles sont sorcières. Au début du film, alors que leur mère vient d’être vilipendée, Katla montre à Margit un corps noyé dans un petit cours d’eau. Elles ne sont pas encore assez loin de chez elles. Ce qu’elles veulent fuir est la société des hommes qui les méprise et les craigne. Les paysages volcaniques islandais, frappés par le vent, qu’elles traversent, sont rudes. Pour elles, c’est comme une bénédiction que Jóhann accepte de les accueillir sous son toit, sans avoir recours à la magie (Katla réalise par la suite quelques sorts comme celui permettant d’avoir un fils). Après plusieurs tentatives pour amadouer Jónas, Katla le met au défi de prouver que rien ne pourra jamais lui arriver. Jónas, en effet, est persuadé que sa mère veille sur lui. Il tombe alors d’une falaise. Sur le corps mort du petit garçon, Katla coupe deux doigts et lui coud les lèvres en récitant une incantation pour le silence et la paix. Même si l’acte est horrible, nous le comprenons. Il est désespéré, car la situation l’est. Jónas chantait à qui voulait l’entendre que Katla était une sorcière, ce qu’elle ne voulait surtout pas. Puis, elle donne à manger le fils au père pour qu’il n’ait jamais connaissance de sa conduite monstrueuse. C’est Margit qui découvre dans son ragoût le doigt du petit garçon.
Margit, plus sensible que sa sœur, a hérité des pouvoirs de sa mère. Alors que Katla s’installe dans la chaumière de Jóhann (et y réalise les tâches attendues d’une femme), Margit parcourt la lande et chante. Ses paroles sont des poèmes. Elle rêve, voit sa mère et réussit à communiquer avec elle. Ses visions, elle les partage avec Jónas dont la perte de sa mère et l’arrivée d’une marâtre l’a particulièrement affecté. Ensemble, ils pansent leurs plaies. Les deux sœurs se rapprochent chacune d’un homme, pourtant elles n’ont jamais été aussi seules. Quand nous étions sorcières parle de la solitude des femmes dans un monde essentiellement masculin. Quand elles allaient toutes les deux marchant dans ce paysage désolé, elles se parlaient, leur destin noué. Mais au fur et à mesure qu’avance la cohabitation, elles s’éloignent.
La sororité disparaît quand Margit, dans un élan de bonheur d’avoir retrouvé Jónas sous la forme d’un corbeau, vend le secret de sa sœur à Jóhann : elle a tué son fils. Comme dans le conte, l’enfant renaît sous forme d’un oiseau. Dans la fable, la mère est un oiseau que l’homme a soigné. Pour le remercier, elle lui donne un fils, mais il possède des ailes à la place des doigts et de la fourrure. Quand l’enfant revient dans le monde des humains le père ne le reconnaît pas, ainsi il sait ce que cela fait d’être un oiseau. Ce sont les paroles qui closent le récit, mais ces phrases reviennent, tel un leitmotiv guidé la narration et les personnages. De plus, tout au long du film, des bruits d’oiseaux viennent réveiller et accompagner les différents protagonistes. Les oiseaux métaphores des femmes et de leur situation dans une société qui les oublie ? 

Si le récit prend régulièrement des envolées lyriques ou fantastiques, surtout en présence de Margit et de ses visions, la mise en scène reste très réaliste. Dans un noir et blanc âpre, la cinéaste inscrit son récit dans l’austérité de la vie. Le contraste entre les paroles prononcées en voix off par Margit et les paysages crée un nouvel ordre entre poésie et dépouillement. Parmi les plus belles séquences du long-métrage, celle où Margit se fond avec la matière volcanique de la lande. La jeune femme, dans une de ses visions, suit le fantôme de sa mère. Avec une grande sobriété, tant dans la musique que dans la mise en scène, Margit traverse plusieurs matières, se fondant avec la nature : la fumée volcanique, la brume de la cascade, jusqu’à se mêler avec l’eau (elles passent derrière la cascade, disparaissant complètement de la vue du spectateur). Un violon et le chant des oiseaux amorcent la rencontre, une flûte se rajoute, très simple, puis des vocalises féminines au fur et à mesure de la balade rendent le moment très solennel, presque religieux : la réunion de deux êtres et leur union avec la nature. C’est Jóhann qui interrompt cet instant. Elle le regarde comme si elle venait de se réveiller d’un rêve : d’un « pays imaginaire utopique » [2] où la femme serait au plus proche de la nature.
La voix si particulière de Björk, dont il s’agit du premier film en tant qu’actrice (elle joue Margit), donne à Quand nous étions sorcières une dimension musicale en plus. Elle crée de la matière et rend vivante les incantations que Margit prononce. Son visage si innocent, si pur, semble accéder à un autre univers que celui des autres personnages qui ne se préoccupent que des choses de la vie courante.

Quand nous étions sorcières est projeté au Festival de Sundance en 1991 où il reçoit le grand prix du Jury, mais ne sort en France qu’en mai 2019. Une œuvre rare, belle, puissante. Une œuvre féministe dont le réalisme cruel n’a rien perdu de sa spiritualité.

Marine Moutot

Notes :
[1] Cela se passe réellement à la Renaissance, le Moyen-Âge étant une période beaucoup plus libre pour les femmes, les guérisseuses et les sorcières. – Sorcières, la puissance invaincue des femmes, Mona Chollet, Éditions La Découverte, Paris, 2018

[2] Avant-propos de Nietzchka Keene dans le dossier de presse.

Le film a été restauré en 4K à partir du négatif 35mm original par le Wisconsin Center for Film & Theater Research et la Film Foundation, avec la participation de la George Lucas Family Foundation.


Quand nous étions sorcières
Réalisé par Nietzchka Keene
Avec Björk, Bryndis Petra Bragadóttir, Valdimar Örn Flygenring
Drame, États-Unis, Islande, 1h19
1989
Les Bookmakers / Capricci Films
Disponible sur UniversCiné

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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