[CRITIQUE] Dérapages – Saison 1

Temps de lecture : 6 minutes

Disponible à partir du 16 avril 2020 sur Arte.tv et du 23 avril sur la chaîne Arte

Alain Delambre (Eric Cantona), chômeur en fin de droit, ancien DRH trop âgé pour les recruteurs, multiplie les petits boulots pour survivre. À bout, il mise tout sur un entretien d’embauche de la dernière chance, pour Exxya, une multinationale qui prépare un important plan de licenciement. En vue d’un jeu de rôle douteux qui permettra de départager les différents candidats, Alain s’engouffre dans une préparation plus vraie que nature.

Un casting en or

Le jeu télévisuel français a le cliché tenace et, malgré l’existence de plusieurs pépites françaises, un casting convaincant est toujours surprenant. Si la diction d’Eric Cantona est parfois monocorde – en particulier lors de ses monologues -, il reste, malgré tout, impressionnant et nerveux et est porté par le reste de la distribution. Suzanne Clément (Nicole Delambre), tout droit venue du Québec, où elle a tourné, entre autres, pour Xavier Dolan (J’ai tué ma mère, Laurence Anyways, Mommy), est toujours aussi authentique. Alex Lutz (Alexandre Dorfmann, le directeur d’Exxya), efficace dans un rôle à contre-emploi, Gustave Kervern (Charles), incarnant toujours des personnages atypiques, Xavier Robic (Bertrand Lacoste, le recruteur) et Alice de Lencquesaing (Alice Delambre), deux acteurs à surveiller, complètent le casting de la nouvelle série d’Arte. 

 

Mélange – hétérogène – des genres

Depuis quelques années, les séries françaises mêlent habilement intrigues policières, politico-économiques et drames familiaux (Les Sauvages, Le Bureau des Légendes, Baron Noir, Nox et, depuis plus de 15 ans, Engrenages). Dérapages tente à son tour le mélange des genres, à la fois drame – un homme et un couple défaits par la misère et le chômage -, thriller politico-économique – une grande entreprise se prépare à dégraisser et organise un jeu de rôle peu orthodoxe -, série carcérale et judiciaire. 

Elle réussit à installer dès le départ un récit économique intéressant et rarement montré dans une série française : le licenciement de plus de 1 250 personnes dans une zone déjà fortement touchée par le chômage ainsi que les méthodes managériales et de recrutement qu’il implique. Le directeur d’Exxya, Alexandre Dorfmann a l’idée, quelque peu malsaine, de tester quatre de ses cadres pour voir leur résistance et leur loyauté à l’entreprise.
Mais la sauce ne prend pas et reste trop hétérogène. Ponctuée de scènes d’introspection et de la narration d’Alain Delambre en voix off, la série n’arrive pas à se détacher du polar, dont elle se réclame caricaturalement par les monologues du personnage principal, philosophie à l’emporte pièce à coup de phrases accrocheuses. Dans les épisodes 4 et 5, le récit perd de son intérêt et s’éloigne de la critique de départ. En prison et pendant une partie du procès, la série oublie l’intrigue principale pour se concentrer sur les sentiments d’Alain (et ses états d’âme, ce qui n’est pas le plus intéressant, ni le plus pertinent). De plus, la résolution est trop rapide et le compromis évoqué laisse dubitatif (les explications données à la fin ne seront d’ailleurs pas suffisantes et trop expéditives). Les rouages exposés au début, véritable intérêt de Dérapages, sont abandonnés pour brosser un tableau trop rapide et surtout peu réaliste de la prison : les intimidations des détenus, les brimades et les coups, mais également la manière dont Alain réussit à se faire une place en haut de l’échelle sociale de la prison. 

 

Miroirs : une série réflexive ?

Dérapages propose une réflexion sur un système économique violent et discriminant. Pour cela, elle multiplie les parallèles et les personnages miroirs. L’un des parallèles que la série réussit à mieux faire est celle de la violence symbolique et de la violence physique. Tout au long de son histoire, Alain parle d’une colère qui gronde en lui et qui lui fait peur. Dans son témoignage face caméra, il se demande au début de quoi il est capable. La première agression arrive rapidement dans le premier épisode : Alain, alors agenouillé, se prend un pied dans les fesses par le contremaître. Alain ne garde aucune trace physique de ces sévices (contrairement au contremaître à qui il met un coup de boule et qui finit à l’hôpital) mais les séquelles sont morales : l’humiliation, la honte et la perte d’estime de soi. Les ravages qu’Alain subit au long des six ans de chômages (les petits boulots, le crédit de son appartement) en font un homme sous tension. Dans le deuxième épisode, à bout de nerf, Alain crie à sa fille Lucie que la vie est une guerre entre “ceux qui ont du boulot et ceux qui crèvent en essayant de survivre”. C’est cette division de la société que les premiers épisodes de la série critique. Alain n’accepte plus de se faire marcher sur les pieds. Au fur et à mesure des étapes du recrutement, approchant de la victoire (avoir enfin un poste stable), il devient prêt à restituer la violence qu’il a subit pendant de nombreuses années. C’est à ce moment là que le couple se casse. Alain est un homme méconnaissable qui va jusqu’à dire à sa femme, Nicole, : “C’est une guerre entre tous ceux qui cherchent du boulot”. Il a franchi le ravin et a intégré ce que notre société nous inculque au quotidien : la loi du plus fort. Pour Alain, à ce moment là, il n’y a plus de division de classes. Le boulot et, à travers cela, le statut social et l’argent deviennent tout pour le personnage. Il est prêt à tout détruire autour de lui (jusqu’à sa famille, pourtant si chère à son coeur, comme il nous le martèle en voix off). Il pense que ce travail rachètera sa dignité perdue et l’amour de sa femme. Les trois premiers épisodes naviguent sur ces eaux et avec une mise en scène et un rythme efficaces nous fait comprendre la douleur et les difficultés des différents protagonistes (même si l’intrigue reste essentiellement centré sur le point de vue d’Alain). En outre, le jeu de rôle proposé par Exxya et la société de recrutement qui l’épaule brouille encore un peu plus les frontières entre violence physique et violence morale. Alain Delambre lui-même ne fait plus très bien la part des choses et s’engouffre dans une préparation physique intense, comme s’il s’agissait d’une vraie prise d’otage. 

Il y a également un discours autour de la vieillesse (également perdu dans les épisodes 4 et 5), sur laquelle Lucie base sa plaidoirie, dans l’épisode 6. Elle parle de la rupture du contrat social. Cet aspect est intéressant car il entre en résonance directe avec les revendications récentes des Gilets Jaunes. Ces femmes et ces hommes demandaient à être considérés et  à avoir une vie convenable. Dérapages montre à quel point la méritocratie est une illusion. Alain était un DRH excellent qui s’est fait licencier à cause de son âge, tout comme son ami Charles, hacker génial dont les compétences informatiques sont démontrées tout au long de la saison. Il avait consacré 40 ans de sa vie à son métier. Il avait basé ses espoirs d’une retraite heureuse sur cela. Mais à 57 ans, il se retrouve à la fois trop jeune pour toucher une retraite et trop vieux pour espérer retrouver un boulot digne de ce nom. On se retrouve à nouveau en plein coeur de l’actualité. Le chargé de recrutement ne se trompe d’ailleurs pas quand il parle de “lumière au bout du tunnel” quand il lui propose le jeu de rôle. Le contrat social dont parle Lucie est un contrat factice que les parents passent à leurs enfants, confiants en une société qui les protège. Et la boucle se répète inlassablement : Mathilde, l’autre fille d’Alain, est enceinte et elle et son mari font également un lourd crédit pour acheter leur appartement, mais peut-être se retrouveront-ils également dans la même situation qu’Alain dans quelques années. 

Finalement, comme un poison, le contrat social dévoyé contamine Alain, à qui la série ne donne pas un blanc-seing. Les parallèles se multiplient entre le chômeur et la présidence d’Exxya et ce qui semblait les opposer finit par les rapprocher. A.D., Alain Delambre et Alexandre Dorfmann, ont un don commun, celui de la manipulation, qu’ils pensent nécessaires pour survivre dans ce système. L’empathie exacerbée de l’un, capable d’utiliser les émotions des uns – à commencer par ses filles – pour les manipuler, un comportement qui frôle la sociopathie pour l’autre – riant de la peur de ses subordonnés, ne semblant comprendre  que celle-ci est réelle, les place en miroir l’un de l’autre. Maîtres du jeu, ils ont compris les rouages et s’activent à “empêcher l’autre de penser” pour ressortir vainqueur de l’ “arêne” et garder le contrôle. La narration et la voix off, redondantes et caricaturales, peuvent alors être vues comme un moyen de nous amener à douter de la parole de Alain Delambre : ne s’agirait-il pas d’extraits de son livre, de son point de vue, peut-être bien écrit pour “influencer les jurés” et les spectateurs ?

Impossible de trancher et de bien comprendre si nous sommes censées adhérer au personnage d’Alain ou douter de lui. La part critique de Dérapages n’est pas claire et pas assez assumée. Alain Delambre est certes un personnage complexe (il manipule tout le monde autour de lui, et même sans le vouloir son ami Charles, c’est devenu sa seconde nature) mais ne semble pas assez humain (sa famille n’est qu’un prétexte pour avoir quelque chose pour quoi se battre : il manipule sa fille pour qu’elle le défende, alors que ça lui coûte beaucoup émotionnellement, il extorque de l’argent à sa fille enceinte, il ment à sa femme, il blesse violemment son gendre). Les scénaristes voulaient sans doute le rendre humain à travers son combat pour sa famille (surtout sa femme), un justicier incompris, mais c’est râté : Alain va si loin que même le spectateur ne peut plus le suivre.

Johanna Benoist et Marine Moutot

Dérapages
Série de Pierre Lemaitre et Perrine Margaine
Réalisée par Ziad Doueiri
Avec Eric Cantona, Suzanne Clément, Alex Lutz
Thriller, Drame, France (6×50 min)
Disponible le 16 avril 2020 sur Arte.tv
À partir du 23 avril sur la chaîne Arte


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Publié par Phantasmagory

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