[CRITIQUE] Pinocchio

Temps de lecture : 4 minutes

Geppetto est un pauvre menuisier de Toscane. Comme il n’a pas de quoi se nourrir, il décide de fabriquer un pantin de bois pour faire le tour des villages et ainsi gagner honnêtement sa vie. Mais à peine finie, la marionnette se met à parler. Geppetto devient père et nomme son fils Pinocchio. Celui-ci préfère s’amuser plutôt que travailler et le voici bientôt sur les routes. Geppetto se lance alors à sa poursuite.

Découvert en 2008, pour son cruel Gomorra au Festival de Cannes (Grand Prix), le cinéaste italien Matteo Garrone, oscille depuis entre réalité et conte. Il livre en 2015 un somptueux, mais décevant Tale of Tales, adapté du livre éponyme de Giambattista Basile qui regroupe une cinquantaine d’histoires. Matteo Garrone en choisit trois pour ce film fantastique qui n’est pas dépourvu de dureté. Puis, en 2018, il accomplit son œuvre la plus aboutie, un autre conte cruel : Dogman. Avec apprêté, il nous raconte le récit de Marcello, toiletteur qui tente de joindre les deux bouts dans une Italie qui l’a oublié. Récit simple d’un homme banal, Dogman est virtuose. Il n’est donc pas étonnant qu’il réalise, aujourd’hui, Pinocchio. Alors que le long-métrage devait sortir sur les écrans français le 18 mars, la sortie du film a été repoussée, puis finalement c’est la plateforme d’Amazon (Prime Video) qui en a racheté les droits pour le proposer à ses abonnés dès le 4 mai 2020.

Pinocchio est une œuvre que tout enfant (et adulte) connaît : que ce soit grâce à Disney, à l’adaptation de 2002 de Roberto Benigni ou au livre éponyme de Collodi. Ce conte est l’initiation difficile d’un petit pantin de bois pour devenir humain ainsi qu’une description de la cruelle réalité de la Toscane du XIXe siècle qui traverse la Grande Dépression (période sombre qui touche beaucoup de pays européens de 1873 à 1896). L’intérêt de cette nouvelle adaptation et sa véritable force est que le cinéaste revient au fondement et à l’esprit du texte écrit par Collodi en 1881. Il montre ainsi toute l’inventivité de l’auteur. Ici, plus que dans toutes les autres versions, l’enfance est montrée sous son aspect le plus dur, le plus âpre. Pinocchio est malléable, influençable et toujours sous le joug d’un adulte qui va tenter de profiter de lui (le Renard et le Chat) ou lui donner des leçons (le Grillon, la Fée image miroir de la mère). C’est l’innocence face à la perversion du monde, car Pinocchio a un grand cœur. Malgré toutes ses bêtises et erreurs, il ne pense pas à mal, bien au contraire. À partir de sa première désobéissance, il se retrouve sur la route et n’a de cesse de rechercher son père. Il tente même de l’aider en voulant faire pousser un arbre plein d’argents. En ancrant son récit, comme le conte le faisait avant lui, le film montre la dureté de la vie sur le chemin du jeune Pinocchio. Le Chat et le Renard (gredins qui vivent en mendiants) essayent de lui dérober son argent et l’initient à quelques péchés capitaux. Entre la gourmandise et la paresse, l’avidité est la plus intéressante : avoir toujours plus d’argents avec l’idée qu’en plantant une pièce, cinq cents en sortiraient de terre. Cela fait penser à l’une des causes de la Grande Dépression. En effet, cette sombre période est précédée de spéculation boursière et immobilière qui fragilise l’économie. En mettant toutes ses économies dans le sol, sous les regards avides du Renard et du Chat, Pinocchio sans le savoir va jouer son sort sous couvert de spéculation (et d’innocence) : ce n’est pas sûr que l’argent va sortir de terre, seule la parole des deux hommes fait penser le contraire à Pinocchio (qui s’apparentent, dans ce cas-là, à des banquiers). Le Grillon (Jiminy Criquet dans la version Disney, bien loin du personnage originellement créé par Collodi) tente bien de le remettre sur le bon chemin, mais son côté criard et geignard en fait un piètre compagnon de voyage et Pinocchio n’en fait qu’à sa tête. Il lui faudra maintes aventures pour comprendre beaucoup de choses faisant de cette histoire une belle leçon pour les enfants et les plus grands.

La religion a une place importante dans Pinocchio. Alors que Geppetto est un menuisier pauvre, il crée de ses mains la vie : comment ne pas penser à l’acte de création de Dieu ? Geppetto devient père, le Père d’un pantin en bois. Le film, par ailleurs, trouve une filiation du côté de la Bible : à la fin, quand la Fée transforme Pinocchio en petit garçon, ils sont, dans une étable, entourés de brebis et de moutons. Le lieu ressemble à une grotte céleste dans laquelle un rayon de lumière éclaire l’espace. Si c’est le père qui a créé l’enfant, c’est la mère qui le met au monde : il s’agit de la naissance du Christ. De plus, la famille a une place prépondérante dans le récit. Geppetto n’a jamais été aussi heureux que depuis qu’il est père, c’est pour lui l’achèvement de sa vie et sa plénitude. Il ne réfère jamais Pinocchio à une œuvre d’art, mais un enfant qui est beau, et beau parce que c’est son enfant. Il le contemple avec un regard de parent. Il est intéressant de noter également l’absence d’une mère dans le foyer. Collodi est à la fin de sa vie quand il écrit Pinocchio et décide d’en faire une critique à charge de la manière dont la société italienne de l’époque représente la famille : une mamma centrale, gardienne du foyer. Dans le conte, ainsi que dans le film, les femmes sont presque absentes. Les seuls personnages féminins sont la Petite Fée (enfant et adulte) ainsi que l’escargot qui lui tient compagnie. Ces deux « femmes » sont des images qui entrent en contradiction avec les modèles habituels : elles sont libres et indépendantes. Le conte invente une nouvelle paternité, une nouvelle famille entre un père et son fils. Dans le film, c’est avec émotion que Geppetto crie dans la cour en réveillant tout le monde : J’ai un fils, je suis père ou quand le pantin est un petit garçon en chair et en os et qu’il court prévenir Geppetto. Cette filiation est touchante. Par ailleurs, Geppetto est interprété par Roberto Benigni, qui en 2002 avait joué Pinocchio : une belle manière de montrer que l’enfant est devenu père à son tour.

Matteo Garrone s’est toujours intéressé aux exclus et aux marginaux, ici avec Pinocchio il mélange le style fantastique et l’aspect esthétique déjà utilisés dans Tale of tales et trouve dans Geppetto et Pinocchio des héros dignes de Gomorra et Dogman. La pauvreté est inhérente au conte et le long-métrage parvient à l’instaurer dès le début : nous voyons Geppetto travailler un morceau avec ses outils. La caméra s’approchant lentement, nous ne comprenons pas tout de suite qu’équiper de son maillet et de son marteau, il est en train de creuser la croûte dure d’un fromage pour essayer d’en extraire une petite miette. Dans ce réalisme impitoyable, le cinéaste réalise pourtant un film avec des paysages magnifiques et des personnages étranges et chimériques. Il parvient à nous toucher tous, petits et grands, avec cette histoire que nous pensions connaître par cœur. Ce merveilleux est nécessaire pendant cette période particulière. Nous espérons que des séances spéciales pourront être organisées autour de ce nouveau Pinocchio qui mériterait l’écrin de la salle de cinéma.

Marine Moutot

Pinocchio
Réalisé par Matteo Garrone
Avec Roberto Benigni, Federico Ielapi, Gigi Proietti
Fantastique, Italie, France, Royaume-Uni, 2h05
4 mai 2020
À partir de 10 ans
Disponible sur Prime Vidéo

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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