La petite histoire des Vampires sur grand (et petit) écran : de L’Histoire à la parodie

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Éteignez les lumières, allumez des bougies et mettez-vous dans l’ambiance avec « Bela Lugosi’s dead » de Bauhaus sur la platine. Aujourd’hui, nous vous parlons de vampires… 

La Cinémathèque française a célébré la figure du suceur de sang jusqu’au 19 janvier à l’occasion de l’exposition « Vampires, de Dracula à Buffy ». Malavida a ressorti le sulfureux long métrage de Harry Kümel Les Lèvres rouges le 11 mars dernier. Quant à l’univers des séries, il explore lui aussi le mythe avec des fictions comme l’humoristique What we do in the shadows (Jemaine Clement), avec une deuxième saison disponible depuis le 20 avril sur Canal+ Séries.

Nous souhaitons nous intéresser de plus près à cette créature fantastique plurielle qu’est le vampire, en dressant un panorama de ses représentations sur petit et grand écran, nourries par des imaginaires multiples.

À l’origine du vampire

Il convient d’abord de retracer l’historique de la créature de la nuit, dont la mythologie prend racine dès l’Antiquité. Esprits du vent nocturnes qui propageaient des épidémies au Proche-Orient ou créatures féminines qui vidaient les hommes endormis de leur sang dans les folklores grec et romain, les origines de la créature sont archaïques. Mais c’est véritablement au Moyen-âge que la légende prend forme en Europe centrale, décrivant le vampire comme un cadavre revenu à la vie.

Par la littérature, le mythe du vampire va se cristalliser, avec des auteurs comme Bram Stoker et son célèbre Dracula (1897), œuvre tutélaire qui nourrira les représentations de la créature au cinéma. Moins cité, Sheridan Le Fanu écrit quelques années auparavant le roman Carmilla (1872), qui décrit une vampire lesbienne qui posera les jalons d’une représentation hyper-sexualisée de la créature et qui sera adapté au cinéma par Carl Theodor Dreyer (Vampyr, 1932) ou Roger Vadim (Et mourir de plaisir, 1960). Le potentiel érotique du vampire sera exacerbé tout au long de l’histoire du cinéma, notamment avec les mises en scène de la dévoration qui opère un acte de pénétration symbolique des canines dans le cou de la victime…

Le vampire sur grand écran, rattrapage d’un siècle de cinéma

Dès les années 1910, le vampire hante le cinéma, mais c’est le Nosferatu de Murnau qui marque les esprits en 1922. Incarné par l’inoubliable Max Schreck, le vampire est doté des attributs qu’on lui connaît au travers des mythes et de la littérature. Dépourvu de reflet dans le miroir, capable de se transformer en divers animaux comme la chauve-souris ou encore terrassé par un crucifix, un pieu ou la lumière du jour, le vampire prend corps au cinéma. Adapté du roman de Bram Stoker, le long-métrage muet retrace la quête du comte Orlok (son nom a été changé pour cause de différends avec les ayants-droit), mort-vivant assoiffé de sang depuis son château en Transylvanie jusqu’à Wisborg. Il y propagera la peste à cause des rats transportés dans des caveaux entreposés dans la cale du bateau qui le mène jusqu’à la femme qu’il convoite. Fidèle aux codes du maître de l’expressionnisme allemand, Werner Herzog proposera sa version de Nosferatu en 1979, avec au casting Klaus Kinski et Isabelle Adjani.

La représentation du vampire est multiple, mais certains réalisateurs vont figer une esthétique de la créature. Entre 1915 et 1920, deux femmes vont rendre populaire la figure de la “vampiress”, plus connue sous l’abréviation de “vamp”. Il s’agit de Theda Bara, l’une des premières icônes gothiques, qui s’affiche en prédatrice sexuelle dans des longs métrages comme Embrasse-moi, idiot (Frank Powell, 1915). À la façon d’un vampire, elle séduit ses proies pour aspirer non pas leur sang mais leur argent. Mais c’est Musidora qui inscrit définitivement la vamp dans la mythologie cinématographique avec le rôle d’Irma Vep (anagramme de vampire) que lui attribuera Louis Feuillade pour la série muette Les Vampires (1915). La vamp aspire l’indépendance et consomme la virilité de ses proies, vidant les hommes de leur enveloppe charnelle grâce à ses charmes. La vamp deviendra plus communément “femme fatale” et sera par la suite incarnée au cinéma par Ava Gardner, Rita Hayworth ou encore Marlène Dietrich dans de célèbres films noirs tels que Les Tueurs (Robert Siodmak, 1946), La Dame de Shanghai (Orson Welles, 1947) ou L’Ange bleu (Josef Von Sternberg, 1951). L’analogie avec le vampire des origines n’est que métaphorique, mais la femme fatale cause la perte des hommes.

Dracula est l’un des vampires les plus emblématiques. Dès Bram Stoker, le vampire crée autour de lui une aura de mystère. Qui est cette créature ? Pourquoi vient-elle en Angleterre ? L’auteur fait peu parler le monstre et c’est au travers des journaux intimes des personnages que le lecteur a une vision parcellaire du vampire, ce qui génère le fantasme. Dans les années 30, Bela Lugosi incarne l’un des plus célèbres Dracula dans le film éponyme de Tod Browning, avec son accent hongrois, son allure ténébreuse et sa cape. Le Britannique Christopher Lee, quant à lui, va endosser le rôle du vampire dans pas moins de 11 réalisations de la Hammer. Nous pouvons citer Le cauchemar de Dracula (Horror Of Dracula) réalisé par Terence Fisher (1958), Dracula et les femmes (Dracula Has Risen from the Grave, Freddie Francis, 1968) ou encore Dracula 73 (Dracula A.D. 1972) réalisé par Alan Gibson (1972). Francis Ford Coppola sort en 1992 Bram Stoker’s Dracula, dans lequel il donne une histoire et un passé au célèbre vampire. Après la mort de sa femme, le Comte maudit la religion et renie Dieu dans un élan sacrificiel. Ce ne sont que de nombreux siècles plus tard, qu’il retrouve son amour perdu sous les traits de la pure Mina. Coppola souligne l’érotisme de l’œuvre et convoque des figures mythiques ainsi qu’une tradition picturale symboliste, appuyée par les costumes originaux de la designer Eiko Ishioka. Sortie début 2020, la nouvelle série Netflix Dracula va encore plus loin et tente de théoriser le personnage. Cette fois-ci plus d’histoires d’amour, mais l’explication fondamentale : un vampire est ce qu’il mange. S’il se contente de barbares ou de rustiques paysans, il deviendra lui-même stupide et peu intéressant, incapable de penser. Il décide donc d’aller à Londres qui lui semble être le lieu de la culture, du raffinement et du bon goût. Il a de longues discussions avec son prisonnier, Jonathan Harker, pour lui expliquer (et donc à nous également) ce qu’il ressent et ce qu’il vit. La série a l’originalité de faire de Van Helsing une femme poursuivant le vampire pour le détruire : érudite et intelligente, elle est le double humain du Comte.

Le vampire, figure contemporaine internationale

Loin de se tarir, les représentations cinématographiques du vampire se multiplient, sous des formes très différentes à travers le monde. Le vampire est poétique, mais il est aussi politique et populaire. Dans les années 80, l’épidémie dévastatrice du SIDA sera dépeinte en creux dans les œuvres vampiriques au cinéma, avec des films comme Les Prédateurs (Tony Scott, 1983), dans lequel, sans qu’il soit nommé, le vieillissement accéléré du personnage interprété par David Bowie rappelle le virus. La série True Blood exhumera le souvenir de l’épidémie sous le nom d’hépatite V, un mal qui atteint les vampires de Bon Temps en Louisiane et nourrit sentiments de peur et ségrégation. Le vampire peut également être le visage de l’addiction, comme le montrera Abel Ferrara en 1995 avec son long métrage The Addiction dans lequel une étudiante en philosophie développe les symptômes du vampirisme après avoir été mordue par une femme. Dans les années 2000, c’est un ennui existentiel qui dévore ces morts-vivants éternels, comme le montre Jim Jarmusch dans Only lovers left alive (2013).

Mais cessons de nous morfondre, le vampire peut aussi être objet de rires ! La comédie Le bal des vampires de Roman Polanski (1968) et la parodie Dracula, mort et heureux de l’être (1995) de Mel Brooks en sont de belles illustrations.

Ce qui est sûr, c’est que tout bon réalisateur s’est essayé à l’exercice du film de vampires. Murnau, Dreyer, Herzog, Carpenter, Park Chan-Wook…. Le registre vampirique fait de ses acteurs des icônes glacées sublimées : Adjani en Lucy expressionniste dans le Nosferatu de Herzog (1974), Catherine Deneuve et David Bowie, couple flamboyant des Prédateurs (Tony Scott,1983) ou encore les élégants Tilda Swinton et Tom Hiddleston dans Only lovers left alive (Jim Jarmusch, 2013)… Et bien sûr, des séries cultes ont achevé de faire une réputation au vampire, comme la susmentionnée True Blood, ou, encore l’inoubliable Buffy contre les vampires, qui renverse les codes du genre : ce n’est plus la jeune femme qui est victime du vampire, mais le vampire qui est victime de la jeune femme !

Le mythe du vampire et le cinéma entretiennent de tout temps un fascinant parallèle, puisqu’ils véhiculent tous deux une représentation de corps qui ne vieillissent pas. La caméra, à l’image du vampire, est dotée d’un puissant pouvoir d’illusion, elle ne se reflète d’ailleurs jamais dans les miroirs et les acteurs et actrices qu’elle capte ne vieillissent pas… Les rédactrices de Phantasmagory ont voulu vous faire partager le vampire au cinéma sous toutes ses formes, au travers de trois thématiques qui ont traversé son histoire.

I – L’Histoire : La comtesse sanglante

Tristement célèbre, nous la connaissons sous le nom de la Comtesse sanglante ou même de la comtesse Dracula. La légende dit que la hongroise Elisabeth Bathory aurait maltraité et torturé de nombreuses jeunes vierges au XVIe siècle afin de se baigner dans leur sang. Persuadée qu’elle avait trouvé là un élixir de jouvence, l’aristocrate meurtrière est emmurée vivante et meurt dans son château en 1614. Beaucoup de mythes ont été inventés, les siècles suivants, à la fois pour dénoncer la vanité des femmes et le caractère sensationnel des accusations. La comtesse entretient un lien fort avec le vampire de par ses envies de jeunesse éternelle et son attrait pour le sang. Le cinéma s’est bien sûr emparé de cette figure morbide mais fascinante, objet de tous les fantasmes.

De nombreux films ou œuvres mentionnent la figure de la Comtesse. Tantôt figure érotique perverse dans Blood Countess (Lloyd A.Simandl, 2008), tantôt boss manipulateur d’un jeu vidéo dont est prisonnier un groupe d’adolescents dans le film d’horreur Stay alive (William Brent Bell, 2006), la Comtesse Bathory ne cesse d’inspirer le grand écran. Certains réalisateurs replacent le mythe dans son écrin historique, mettant en avant une femme (trop) puissante et belliqueuse, seule représentante féminine dans un monde exclusivement masculin (Chroniques d’Erzebeth : Le Royaume assailli, Juraj Jukubisko, 2008).

Deux longs métrages qui donnent vie à cette Comtesse sanglante ont retenu notre attention : Les Lèvres rouges d’Harry Kümel et La Comtesse de Julie Delpy.

Les Lèvres rouges – Harry Kümel, 1971

Le belge Harry Kümel réalise en 1971 Les Lèvres rouges, devenu un grand classique du cinéma bis, dans lequel la Comtesse est incarnée par la séductrice et vénéneuse Delphine Seyrig. L’érotisme, le goût du sang et la cape noire sont les attributs de cette aristocrate moderne mais éternelle qui erre dans un purgatoire aux décors métaphysiques à la Chirico. Dans la langueur d’un grand hôtel désert d’Ostende et avec l’aide de son amante Ilona, elle va attirer un couple de jeunes mariés dans ses filets, Valérie et Stefan, les séduire et causer leur perte. Le vampirisme est représenté dans sa plus grande littérarité, dans l’envoûtement, l’érotisme et la soif de sang. Ce sang est suggéré, dans la couleur des robes de la vampiresse, dans les nombreux fondus au rouge et devient explicite dans une scène de douche qui n’est pas sans rappeler Psychose (Alfred Hitchcock, 1960). Un délice de cinéma dont les codes s’apparentent au giallo et dont la géniale bande-son est signée François de Roubaix. On retiendra bien sûr la prestation de la grande Delphine Seyrig dans le rôle de la Bathory, d’une élégance rare, autoritaire mais suave, incarnation diaphane de la vamp. De la Comtesse, elle conserve le titre, l’attrait pour le sang comme cure de jouvence, l’indépendance vis à vis des hommes. Mais Kümel explore avec Les lèvres rouges le mythe du vampire sous toutes ses formes, avec de nombreuses références à l’oeuvre de Sheridan Le Fanu, dans la dimension saphique que dévoile le film, au roman de Bram Stoker avec la célèbre scène dans laquelle le héros se coupe en se rasant et au cinéma de Louis Feuillade avec la représentation d’une vamp séductrice et dangereuse.

La Comtesse – Julie Delpy, 2009

Plus récent, plus historique et plus sombre, La Comtesse de Julie Delpy revisite la légende sanglante sur les écrans en 2009. La réalisatrice dépeint la plongée dans la folie d’une femme terrorisée à l’idée de voir apparaître sur son corps les outrages du temps. Si la mise en scène du mythe gothique manque quelque peu de fantaisie, Delpy signe un long métrage féministe qui réhabilite les ambitions d’une femme de pouvoir (sans bien sûr lui pardonner son innommable cruauté : elle finit ses jours emmurée dans son propre château). Erzsebet (en hongrois) est une femme de pouvoir en avance sur les mœurs de son temps. Veuve depuis peu, la Comtesse mène avec brio les affaires de son royaume et décide des accords de guerre et de paix. Bisexuelle et libre dans son désir, elle clame son droit de coucher avec l’homme qu’elle aime, alors même qu’il a vingt ans de moins qu’elle et qu’il est déjà promis à une femme plus jeune que lui. Le récit est raconté du point de vue de ce jeune amant, Thurzo. Celui-ci appuie que les faits qui sont attribués à la Comtesse ont été rapportés par des hommes pour qui le pouvoir dans les mains d’une femme était contre-nature. L’image du vampire s’imbrique avec celle d’Erzsebet tout d’abord par le sang, mais également par les miroirs. Si le vampire ne se reflète pas dans le miroir, le visage de la Comtesse s’y voit vieilli et déformé par les rides. Après le départ de son amant, elle s’apitoie sur leur différence d’âge. Elle voit alors avec effroi des poches ridées sous ses yeux (elle est la seule à les voir). Elle frappe une jeune servante si violemment que du sang gicle sur son visage. Et alors qu’un rayon de soleil vient éclairer son visage barbouillé du sang de vierge, il lui paraît plus jeune, plus beau, plus fort. Sa peau est comme revitalisée. À la fin, pour se tuer, la Comtesse plongera ses dents dans sa chair, dans un geste qui traduit l’affiliation de la Comtesse au vampire. Autre héritage vampirique littéraire, comme Carmilla dans l’ouvrage éponyme de Le Fanu, la Comtesse subjugue les femmes qui travaillent pour elle. La Comtesse est un long métrage qui souffre d’une certaine fadeur, mais il replace avec justesse le mythe de la Bathory dans sa matérialité historique ainsi que dans un héritage vampirique littéraire foisonnant.

II – Représentation contemporaine du vampire 

Si le vampire a longtemps été associé à la cape noire et aux crocs pointus, de nouvelles représentations de la créature ont émergé depuis plusieurs décennies. Exit le triste sire poussiéreux dans son caveau des Carpates, les réalisateurs réinventent le mythe en lui insufflant des enjeux hautement contemporains. Les thématiques de l’épidémie et de la propagation du mal sont inhérentes à l’œuvre originelle, elles ne manquent pas de reparaître sous de nouvelles formes à travers le monde. Le sang comme vecteur du SIDA est par exemple traité dans le long métrage d’Abel Ferrara, The Addiction (1995), dans lequel Kathleen se fait mordre dans une sombre ruelle par une vampiresse, qui, après lui avoir sucé le sang, lui lance “Bienvenue au club !” en étalant d’un revers de main le sang qui macule sa bouche. Un mal ronge désormais la jeune femme, plus destructeur encore que les effets d’une drogue dure. Tony Scott évoque lui aussi en filigrane la détérioration physique liée au VIH avec Les Prédateurs (1983), en dépeignant des personnages qui, une fois mordus, sont en proie à un vieillissement accéléré et s’éteignent en quelques heures seulement. Si l’éventail des thématiques abordées au sein du film de vampire s’enrichit, les réalisateurs prennent également des libertés concernant le genre, et le traditionnel film de vampire se réinvente sous de nouvelles formes. Avec Aux frontières de l’aube (1987), Kathryn Bigelow propose un néo-western horrifique dans lequel la question du vampire, sous tendue par la morsure et le sang comme breuvage, ne sera jamais explicitement nommée. La réalisatrice, en mettant en scène un héros qui doit rejoindre une communauté vampirique afin de survivre à sa nouvelle condition suite à la morsure, pose une fois encore la question de l’addiction, mais également celle, plus politique, d’un ennemi intérieur au sein des États-Unis. De façon plus classique, le vampire est bien souvent l’Autre, l’étranger que l’on stigmatise, qui nous fait peur et que l’on ne souhaite pas accueillir sur son sol, comme le montre  la série True Blood, qui, dans une Louisiane puritaine, refuse d’accueillir le vampire Bill ainsi que la communauté des vampires, vecteurs de moeurs et d’une sexualité débridées. Dans l’État de New York, cette fois-ci, le jeune orphelin Milo déambule dans son ghetto, en quête d’un sens à sa vie dans Transfiguration (Michael O’Shea, 2016). Il se rêve vampire et se nourrit de sang humain, mais le réalisme est implacable et cette familiarité avec le vampirisme n’est que fantasmatique. Le réalisateur prend de la distance avec le film de genre et y multiplie les références, mais sous des faux airs documentaire, il raconte le harcèlement, la solitude et la possibilité d’une échappatoire.

Si elle soulève de nouveaux enjeux et sonde la question du genre, la représentation contemporaine du vampire traverse également les frontières. Le libanais Ghassan Salhab explore la figure du vampire à travers le portrait d’un médecin dans Le dernier homme (2006) et la réalisatrice Ana Lily Amirpour place son récit en noir et blanc à Bad City, ville iranienne dans laquelle veille un vampire dans A girl walks alone at night (2015). Les années 2000 sont marquées par trois films que nous avons sélectionnés car ils témoignent de la diversité des représentations du vampire sur grand écran. Nous vous parlerons donc de Morse, de Tomas Alfredson (2008) dont l’intrigue se déploie dans les paysages enneigés de la banlieue de Stockholm ; du sulfureux Thirst, ceci est mon sang du Sud-coréen Park Chan-Wook (2009) et de Only lovers left alive (Jim Jarmusch, 2013) qui explore l’amour éternel au coeur de Détroit et de Tanger.

Morse –  Tomas Alfredson, 2008

Oskar, blondinet de 12 ans, est la victime des enfants de sa classe. Sans ami, l’arrivée d’Eli dans la banlieue froide et enneigée de Stockholm est pour lui un renouveau. Mais au fur et à mesure, qu’il apprend à connaître la jeune fille, il découvre qu’elle cache un terrible secret : elle est une vampire.

En 2008, le cinéaste suédois Tomas Alfredson adapte le roman à succès Laisse-moi entrer (2004) de John Ajvide Lindqvist. Le mythe du vampire s’implante dans le Nord, le froid et la neige. Ici, ce n’est plus l’homme qui s’immisce dans le repaire de la créature, mais le vampire qui s’installe parmi les humains. Eli est une jeune fille mystérieuse, dont le compagnon, Hàkan (dont nous ne savons jamais vraiment quels sont leurs liens) tue sauvagement un jeune homme pour récupérer son sang. Hàkan est le moyen pour Eli de subvenir à ses besoins sans entrer en contact avec les autres, sans se mettre en danger psychiquement. Très rapidement (outre la mort sanglante du jeune inconnu dans la neige), les codes du vampire viennent s’intégrer dans l’âpreté du film : Eli vit la nuit et ne peut pas sortir au soleil (à la fin, elle est transportée dans une malle), elle doit boire du sang pour vivre, elle ne peut pas rentrer dans l’appartement d’Oskar sans y être invitée : quand finalement elle entre, elle se met à suinter du sang par ses différents orifices, elle peut grimper aux murs… Lors de la première rencontre entre Eli et Oskar, la jeune fille est en t-shirt alors qu’il fait nuit et froid (Oskar est emmitouflé dans son manteau). Peu à peu, ils se lient d’amitié. Puis l’amour qu’Oskar porte à Eli semble mener à une loyauté sans faille et Oskar comprend qu’elle doit tuer pour survivre. Hàkan est sans nul doute un ancien jeune homme qu’Eli a séduit (combien en a-t-elle eu avant cela ?) qui lui permet de voyager et survivre dans différents lieux pour ne pas se faire remarquer. En même temps, le vieil homme semble gauche dans les meurtres qu’il commet et ne réussit pas à accomplir les missions (il oublie un baril sur les lieux du crime, manque d’être reconnu dans un vestiaire par les collégiens). Il est pourtant plein de volonté et n’hésite pas à se sacrifier pour Eli : il se brûle le visage pour ne pas être reconnu et lui offre son cou quand elle vient le voir à l’hôpital pour lui permettre de survivre avant de se suicider.

Après les échecs d’Hàkan, Eli est obligée de traquer pour subvenir à ses besoins vitaux. Elle le fait presque avec dégoût. Elle supplie un homme de l’aider pour ensuite le tuer violemment avec des grognements bestiaux inquiétants. Sa force est surhumaine, plus proche de l’animal que de l’homme. Quand elle est proche du sang, elle se transforme en bête sauvage. Par la suite, elle transforme une femme en vampire. La femme comprend très vite que quelque chose ne va pas : le soleil la brûle, les chats l’attaquent. Son corps change. Effrayée par ces changements, elle demande à son ami de la tuer, puis au médecin. Ils refusent tous. Finalement, elle demande qu’on ouvre le rideau pour laisser entrer le soleil. Elle se met alors à brûler entièrement : dans un geste sacrificiel, elle fait le choix de ne pas devenir vampire à son tour. De son côté, Oskar est totalement pris à la cause d’Eli qui lui suggère pour se défendre contre ses agresseurs : de répondre à la violence par la violence. Il se met alors à faire de la musculation et de la piscine. Il se sent d’ailleurs puissant quand il réplique enfin à un de ses bourreaux et le met au sol. C’est pourtant Eli qui le sauve à la fin en massacrant ses camarades dans une scène sanglante, l’obligeant à fuir avec elle.

Le film met en scène des solitudes qui se rencontrent. Dès le début du mythe du vampire (Dracula en premier lieu), la créature est seule et cherche à avoir un double, une âme sœur qui le comprend et le soutien dans l’éternité. Avec Eli, Oskar a trouvé un compagnon et, avec Oskar, Eli a peut-être trouvé un nouveau vampire. À la fin, dans le train, Eli et Oskar continuent de communiquer à travers la malle avec le morse (code qu’ils utilisaient déjà entre le mur de leurs deux chambres). Dans la suite du roman, cette hypothèse est confirmée, car Oskar devient un vampire.

Thirst, ceci est mon sang – Park Chan-Wook, 2009

De nos jours, en Corée du Sud, un prêtre se porte volontaire pour tester un vaccin contre le mortel virus Emmanuel qui décime la population. 500 cobayes mourront pour la science, mais une mystérieuse transfusion sanguine ressuscite Sang-Hyeon, mort-vivant à tout jamais car devenu vampire.

Dans Thirst, ceci est mon sang, pas de voyage dans les Carpates. Le héros se rend en Afrique, c’est de cet ailleurs qu’il reviendra transformé. À l’instar du roman de Bram Stoker, le virus sera transporté par une épidémie. Sang-Hyeon emporte avec lui une icône de Saint-Sébastien, celui qui lutta contre la peste (celle du Dracula originel) et les épidémies en général, capable de miracles puis érigé en martyr et tué à coups de verges. Notre héros se reconnait dans cette figure sainte, il a pris l’habitude de réfréner ses pulsions en s’autoflagellant, et son retour à la vie fera de lui un miraculé aux yeux des Sud-coréens avides d’un contact avec ce dernier pour sauver leurs proches malades. Placer son intrigue dans un contexte religieux permet à Park Chan-Wook d’évoquer la difficulté à entretenir une existence calquée sur des préceptes religieux. Le héros, transformé, n’est plus capable de résister à ses pulsions, il cède aux plaisirs de la chair avec Kang-Woo, une amie d’enfance désormais mariée et enchaînée à une famille qui la malmène. Le prêtre doit renoncer à son habit, et même s’il ne souhaite pas faire le Mal, il se voit obligé de boire du sang humain pour se régénérer et chasser ses furoncles, résidus du virus. Au discours sur la religion se superpose celui sur la sexualité. Enfin libérés, les deux personnages peuvent explorer leur sexualité, terrain nouveau pour chacun d’eux, autrefois réprimée par un carcan religieux ou social. Dans ces séquences d’initiation aux plaisirs de la chair, on ne peut s’empêcher de penser à l’œuvre sulfureuse de Nagisa Oshima, L’Empire des sens (1976). À la suite de nombreuses péripéties, Sang-Hyeon finira par transformer Kang-Woo. La modernité de cette fable tient à la caractérisation de ce personnage féminin, sur la voie d’une émancipation sexuelle et sociale ; après avoir acquis le pouvoir physique du fait de sa transformation, elle souhaite ne plus devoir dépendre d’un homme.

Concernant les caractéristiques du vampire, elles empruntent bien sûr à celles du vampire originel. La sexualité débridée, le besoin de s’abreuver de sang humain pour entretenir l’immortalité et la nécessité de se protéger du soleil sont les traits qui s’appliquent aux vampires de Thirst, ceci est mon sang. Mais s’ajoute une dimension « super-héroïque » à la transformation des personnages. Kang-Woo découvre qu’il n’a plus besoin de ses lunettes, il peut désormais voler et casser une pièce de monnaie en deux. Cette découverte de ses nouveaux pouvoirs n’est pas sans rappeler celle de super-héros comme Spider-Man. Les pouvoirs illimités de nos héros les rendront inquiets quant à leur capacité à faire le bien. « Que sommes-nous ? », se demande Kang-Woo. Le destin des deux vampires est maudit et voué à l’échec, car, devenus des meurtriers, ils ne pourront être heureux et rester en vie dans ce monde humain.

D’un point de vue formel, Park Chan-Wook se délecte d’une hybridation des tons et des genres, il traverse l’horreur, le burlesque et fait naître la poésie au détour de ballets nocturnes des personnages seuls dans la ville. À la façon des Lèvres rouges d’Harry Kumel précédemment évoqué, il insère des fondus au rouge sanglants lors de séquences au montage halluciné. Et même si Thirst, ceci est mon sang prend racine dans le Thérèse Raquin de Zola, il nous propose une vision contemporaine originale du mythe du vampire.

Only lovers left alive – Jim Jarmusch, 2013

En 2013, le cinéaste américain Jim Jarmusch se lance dans le genre du film de vampires avec son film Only lovers left alive. Nous suivons le destin d’un couple de vampires uni à travers les siècles. Eve vit à Tanger où elle passe ses nuits à lire et à parler avec Marlowe, tandis que son amant, Adam est à Détroit dans une maison isolée en plein milieu d’un quartier laissé à l’abandon. Il compose de nouvelles musiques, mais est lassé par son existence et souhaite en finir. Eve ressent sa détresse et le rejoint. Il lui fait alors découvrir un monde apocalyptique dans lequel la nature a repris ses droits.

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Si quelques poncifs du genre restent présents – ne pas rentrer dans une maison sans y être invité porte malheur, besoin de sang pour survivre, rapidité dans les mouvements, impossibilités de se déplacer le jour – le film s’éloigne d’autres motifs pour mieux les subvertir. Ici, pas de religion évoquée, et si le nom d’Eve et d’Adam renvoie à la Genèse et au mythe biblique ainsi qu’aux croyances juives, chrétiennes et musulmanes, le film ne fait mention nulle part des différentes religions. Il semblerait que le cinéaste nomme ainsi ses deux protagonistes pour créer de nouveaux êtres : ces deux vampires sont une nouvelle espèce et transcendent le genre humain. De plus, à aucun moment le mot vampire n’est mentionné. C’est parce qu’ils boivent du sang, vivent la nuit et ont traversé plusieurs siècles que les aficionados du genre peuvent les mentionner comme tels. Ils sont délicats : le sang pur O négatif est bu dans de petits verres de vin ; ils sont cultivés : Eve lit énormément, Christopher écrit, Adam crée de la musique ; ils n’ont plus rien à faire avec les séducteurs et cruels vampires des premiers temps. De plus, le sang est traité et ils le payent à des hôpitaux ou médecins pour éviter une contamination des nombreuses maladies que les humains ont créées (preuves de leur déchéance et stupidité). Adam les appelle d’ailleurs des « zombies ». À l’origine, le zombie est un être qui a perdu toute forme de conscience, de contrôle sur lui-même, il est violent et détruit tout autour de lui. Pour Adam, l’homme détruit sa propre planète. Car, si les vampires ont besoin de sang pour survivre et pompent l’énergie des vivants, les humains/zombies pompent l’énergie du monde (il est question dans le film de l’eau et des ressources naturelles). Le vampire a appris à se contrôler : dans Only lovers left alive, il ne traque plus, n’attaque plus (sauf la jeune sœur d’Eve, Ava qui est encore une vampire « sauvage » qui ne contrôle pas sa soif), il boit avec parcimonie. Il y a une inversion des méchants : les humains (mais surtout les hommes dans le film puisqu’il n’y a aucun personnage féminin à part Eve et Ava) sont les « méchants », ceux qui détruisent, tandis que les vampires sont ceux qui créent, qui construisent et pensent. Au fur et à mesure des conversations, nous comprenons qu’Adam a inventé de nombreuses musiques que d’autres se sont appropriées (il cite Schubert par exemple) et que Christopher Marlowe est celui qui a écrit les textes que Shakespeare s’est attribués. Il n’y a qu’Eve, car c’est une femme, qui n’a pas créé à proprement parler, mais qui a la mémoire des choses. Eve représente l’Histoire de l’humanité, sa mémoire (elle peut toucher un objet et savoir de quelle époque il date).

De plus, à la fin, même si Adam et Eve sont sur le point de mourir, ils décident de transformer un jeune couple qui s’embrasse à côté d’eux dans la nuit chaude de Tanger. Ce désir, cet appétit qui les dévore est validé parce qu’ils choisissent de les faire vampires, de les façonner. Le vampirisme ne semble plus être une malédiction ou un penchant sexuel douteux, mais bien une manière d’élever son âme, son être à une vision poétique et artistique du monde (même Ava qui est le contraire d’Eve, par son côté fougueux et dangereux, côtoie les milieux underground de L.A. qui regorgent d’artistes venant du milieu de la musique et du cinéma).

Ainsi Jim Jarmusch offre au genre vampirique une mélancolie empreinte de dandysme (déjà présente dans Les Prédateurs de Tony Scott, dans lequel deux vampires étaient aussi cultivés et passionnés de musique) et le fait rentrer dans une nouvelle ère : celle de la morale humaniste.

 

III – La parodie

Le genre vampirique n’a pas non plus échappé à la parodie pour dépoussiérer un mythe aux oripeaux démodés, mais aussi pour soulever avec humour des questions sociales et politiques. La parodie est une forme d’humour qui consiste à utiliser le cadre d’un genre pour s’en moquer, mais également pour le subvertir ou lui rendre hommage. Le vampire, créature mythologique qui a hanté la littérature avant de passer au cinéma, a fait connaître à de nombreux spectateurs des nuits d’horreur. Aujourd’hui, le vampire passe plus pour un dandy ou un amoureux qu’un séducteur ou un meurtrier. Même s’il est assoiffé de sang et mort-vivant, il n’en reste pas moins cultivé et laisse de côté son animosité et sa sauvagerie à son petit frère, le zombie. Par ailleurs, les genres horrifiques et comiques se sont côtoyés d’un film à l’autre. Alors que Dracula avec Bela Lugosi sortait sur les écrans en 1931, l’acteur retrouve les traits de la créature de la nuit en 1948 dans Deux nigauds contre Frankenstein. Cette parodie met en scène le célèbre duo d’acteurs américains Bud Abbott et Lou Costello (habitués à injecter leur humour dans les films de genre horrifique) contre le Comte Dracula dont le but est d’implanter le cerveau de Costello dans le corps de Frankenstein pour avoir à sa solde une créature toute puissante, mais également serviable et docile. Dracula a ici comme ennemis deux personnages pas très intelligents qui vont tenter de le mettre à mal. Si Dracula reste encore digne et que ses adversaires prennent la charge humoristique, très rapidement le célèbre comte (qu’il porte le nom de Dracula ou un nom d’emprunt) va en prendre pour son grade. Dans Dracula, mort et heureux de l’être (1996), le vampire est vieillissant et a perdu son aura : s’il excite toujours autant les jeunes femmes, il se prend les vitres, n’arrive plus à ordonner aux bonnes personnes et s’entiche d’un homme de main stupide (Renfield qui, sous le pouvoir de Dracula, devient fou et finit dans un asile) qui le conduit à sa perte. La parodie peut aussi être, pour un cinéaste, une bonne manière de s’éloigner du genre pour mieux le retrouver en prenant des chemins détournés. Le cinéaste Francis Ford Coppola, vingt ans après son Dracula, explore le mythe du vampire au côté de Val Kilmer dans Twixt (2012). Le vampire ici est métaphorique et la parodie plus sarcastique que clairement affichée. Le vampire représente le souvenir, le remords qui suce jusqu’à la moelle de l’artiste : un événement traumatique (la mort d’une enfant) qui revient racler le fond de la bouteille que cuve l’auteur joué par Val Kilmer. Dans une ambiance gothique épurée (loin de la surenchère de son Dracula), le cinéaste utilise le vampire comme un prétexte.
Dans Le Bal des Vampires de Roman Polanski, le vampire peut ainsi se révéler terriblement subversif, tandis que dans le film néo-zélandais Vampires en toute intimité de Jemaine Clement et Taika Waititi, ainsi que dans la série américaine What we do in the shadows (toujours de Jemaine Clement) cela peut être un moyen de se rapprocher de la créature pour l’humaniser à travers les affres du quotidien.

Le Bal des Vampires – Roman Polanski, 1967 

Le professeur Abronsius et son assistant Alfred parcourent la Transylvanie à la recherche du Mal suprême : le vampire. Spécialisé dans l’étude des chauves-souris, le professeur est convaincu que les vampires sont bien réels et s’est donné pour mission de les exterminer. Arrivés à l’auberge de Shagal, ils leur semblent être à bonne destination : de l’ail pend au plafond et l’existence d’un château dans les environs pourrait bien être le repaire d’un vampire.

Cette parodie des films de la Hammer des années 1950 et 1960 est mise en scène par le jeune Roman Polanski en 1967. Dès le début, le froid et la neige, ainsi que le traîneau et les loups annoncent le film de vampires. Mais c’est réellement l’auberge qui est le lieu de la découverte. Directement inspiré du Cauchemar de Dracula (Horror Of Dracula, Terence Fisher, 1958) – son aubergiste un peu grassouillet, une jolie blonde au grand décolleté et de l’ail -, Le Bal des vampires va exagérer les clichés des habitants de la Transylvanie tout en poussant le détail au maximum. Les différents personnages sont des caricatures. Le professeur Abronsius est celle du Docteur Van Helsing mixé avec Einstein : savant, vieillissant, une moustache et des cheveux blancs. Mais s’il peut être très observateur quand il s’agit de certains éléments liés au vampire : l’ail, Kokol… il est peu perspicace quand il s’agit des personnes : il trouve le Comte très sympathique et ce n’est qu’en se réveillant le lendemain qu’il réalise que le Comte est un vampire parce qu’il lui a dit qu’il était un oiseau de nuit. De son côté, Alfred devrait s’apparenter au jeune homme costaud et téméraire, prêt à exécuter toutes les basses besognes, mais c’est un froussard qui a peur du sang et des vampires et est plus intéressé par les jeunes femmes. Les vampires d’un autre côté sont décrépis avec des teints grisâtres, des pustules et des costumes d’une autre époque. Ils sont figés dans le temps. Seuls le Comte Von Krolock et son fils Herbert sont distingués et semblent en meilleure forme. Si les figures vampiriques respectent les codes – elles craignent la lumière du jour, la croix et l’ail, il faut leur enfoncer un pieu pour les tuer et elles n’ont pas de reflet dans le miroir –  le cinéaste se réapproprie le style des films de vampire de la Hammer en évitant l’écueil de simplement tourner au ridicule les codes du genre (ce que fait paresseusement Mel Brooks dans Dracula, mort et heureux de l’être). De plus, l’originalité du scénario est de détourner deux aspects emblématiques du mythe : la religion et la sexualité. 

En effet, si le vampire a peur de la religion, il est depuis le début question de la religion chrétienne. Dracula, même s’il vient des Carpates, est né sous la plume de Bram Stoker en Irlande catholique. Cela se ressent fortement dans l’ouvrage dont la morale religieuse et puritaine transpire à chaque page. Cela a rarement été remis en question : les vampires craignent le crucifix parce qu’ils redoutent la menace suprême de Dieu et donc au travers de la croix, la pureté chrétienne. La série Dracula de Steven Moffat et Mark Gatiss tente bien de déconstruire ce mythe à l’intérieur du mythe dans le troisième épisode, mais cela reste peu convaincant et trop vite abordé. Dans Le Bal des Vampires, le cinéaste aborde le vampire sous l’angle de la question juive. Plusieurs indices sont glissés durant le film avant qu’une scène indique clairement que Shagal, nouvellement vampire, n’est pas effrayé par le crucifix parce qu’il y a erreur sur le type de vampire. En effet, l’aubergiste est juif comme l’indiquent son nom et celui de sa fille Sarah. Au moment où il entre dans la chambre de Magda (la jeune femme blonde), elle est paniquée et attrape derrière elle une croix. Shagal fait un geste de la main en lui disant qu’elle se trompe de vampire avant de lui sauter dessus pour la mordre. Quelques instants après arrivent le professeur, Alfred et la femme de l’aubergiste. Quand Abronsius explique qu’il faut mettre des crucifix partout, Magda rit : cela n’aura aucun effet. Si cet aspect est discret, il n’en est pas moins révolutionnaire dans le genre vampirique et permet de dénoncer le cliché tenace du vampire chrétien. 

D’un autre côté, l’ensemble du Bal des vampires est profondément marqué par la sexualité des personnages. Mis à part, le professeur et le Comte (dont la relation est malgré tout ambiguë), les autres personnages sont dictés par le sexe. Alfred est prêt à tout pour sauver Sarah, mais avant cela il n’hésitait pas à draguer Magda. Shagal n’a qu’une envie : rejoindre le lit de la jeune Magda. Même Kokol, l’homme de main bossu est attiré par la beauté de Sarah. Mais le personnage le plus intéressant est celui d’Herbert, le fils du Comte. En effet, il est tout de suite charmé par la beauté et la fragilité un peu gauche d’Alfred. Le cinéaste n’hésite ainsi pas à mettre en scène un vampire homosexuel dans un film grand public. Cela mène à une séquence exquise de séduction entre le vampire et le jeune assistant. Alors qu’il est attiré par une voix, qu’il pense féminine, Alfred se retrouve face à Herbert en pyjama qui se prépare un bain. Herbert profite de l’occasion pour le tirer délicatement vers le lit pour qu’il se repose. Herbert drague Alfred et tente de le transformer en vampire. Pendant la course-poursuite qui s’ensuit, ils lutteront sur le sol (comme une scène ardente de sexe) et Herbert finira dans un lit (qui sera détruit sous la violence du choc). Les métaphores sont à peine subtiles et c’est également en cela que le film et son humour fonctionnent.

Le Bal des vampires est donc plus qu’une parodie, une remise en question du genre vampire dans ses thèmes les plus ancrés pour les subvertir. L’humour fait mouche dans ce film dont le style volontairement vieilli fonctionne encore.

Vampires en toute intimité – Jemaine Clement, Taika Waititi, 2014
What we do in the shadows – série de Jemaine Clement, 2019 – en cours

En 2014, une bande de joyeux Néo-Zélandais prenait le genre du vampire pour en faire un mockumentaire (ou faux documentaire). Cinq vampires invitent une équipe de tournage pour filmer leur quotidien. Ils ont tous plusieurs siècles de différence et évoluent dans des sphères émotionnelles distinctes. Un jeune vampire de deux mois les a rejoints et les met en danger : il n’hésite pas à crier à qui veut l’entendre qu’il est un vampire. Vampires en toute intimité nous propose ainsi de partager les pensées et les difficultés des vampires. Avec humour, les cinéastes Jemaine Clement (Flight of Conchords) et Taika Waititi (Boy, Jojo Rabbit), montrent que les vampires sont aussi confrontés aux problèmes du quotidien : la colocation, la vaisselle et la répartition des tâches ménagères, mais également comment manger sans en mettre de partout, se faire inviter dans une maison quand on a perdu le pouvoir de persuasion, la transformation et l’éducation d’un jeune vampire. Comment faire qu’un être humain accepte de travailler pour nous sans le payer (la récompense est souvent la vie éternelle en échange d’années de service à nettoyer et se débarrasser des corps, trouver des vierges, faire les courses…) ? Le film ne révolutionne pas le genre, mais se sert des clichés – les vampires peuvent voler, hypnotiser, craignent l’argent et la lumière du jour – pour les rendre accessibles au commun des mortels et surtout pour les replacer dans un contexte contemporain. Les vampires errent dans les rues de Wellington pour essayer d’entrer en boîte de nuit, ils tentent de s’adapter et deviennent même amis avec un humain qui leur apprend à utiliser l’ordinateur. Les humains ont ainsi leur feu de cheminée sur YouTube et les vampires leur lever de soleil. En brisant le quatrième mur, les réalisateurs rendent les vampires moins inquiétants et les changent en figures comiques. Par ailleurs, au début du récit, les vampires sont invités à The Unholy Masquerade qui signifie littéralement la « mascarade profane ». Il s’agit d’un jeu de mot sur la religion (dont les vampires ne sont pas très fan, vous l’aurez compris).
Le mythe du vampire côtoie également celui du loup-garou, qui semble être son ennemi depuis l’origine. Déjà dans Deux nigauds contre Frankenstein (Abbott and Costello meet Frankenstein, Charles Barton, 1948) les deux héros sont aidés par un homme loup-garou qui tente de mettre fin aux agissements du Comte Dracula. Ou encore dans le film Van Helsing (Stephen Sommers, 2004), le célèbre docteur est un loup-garou qui pourchasse Dracula. Ici, vampires et loups-garous préfèrent éviter toute confrontation. Ce qui est pourtant inévitable, car les deux espèces sont ennemis jurés et les loups-garous, une fois transformées, ne peuvent se contrôler. Mais la violence est également présente entre les vampires qui s’attaquent régulièrement pour diverses querelles (dont la vaisselle) : les voici virevoltant, grognant et bombant le torse dans une position qui se veut virile, mais qui bien évidemment est plus ridicule qu’autre chose. 

La série, What we do in the shadow, sortie en 2019, également créée par Jemaine Clement (mais sans Taika Waititi) reprend le même concept, mais le déplace aux États-Unis. Sans grande différence, mais avec toujours autant d’humour, nous suivons les vampires dans leur quête de popularité et leur histoire personnelle. De plus, la série crée un vampire émotionnel qui aspire l’énergie des hommes et des femmes pour survivre. Vampire assez terne, mais terriblement efficace et contemporain, il peut se déplacer parmi les humains de jour comme de nuit, il a seulement besoin d’une personne à qui parler pour que l’énergie passe de sa victime à lui. Rapidement, elles sont prises de fatigues et deviennent tristes. C’est le vampire de nos sociétés modernes, lié au monde du travail et son aliénation, mais également à l’isolement grandissant entre les individus que nous connaissons. De plus, la série met l’accent sur les particuliers des vampires (ou familiar) qui, à la manière de Renfield (mais en moins fous), aident les vampires à accomplir leurs tâches quotidiennes et à trouver de nouvelles victimes. Dans l’épisode 7 de la saison 1, se tient le grand conseil des vampires où l’on retrouve les héros du film de 2014, mais également d’autres vampires (acteurs et actrices qui ont prêté leurs traits pour interpréter un vampire) : ainsi nous retrouvons, entre autres, Eve (Tilda Swinton dans Only lovers left alive), Sophie-Anne (Evan Rachel Wood dans True Blood), Amilyn (Paul Reubens dans le film Buffy, tueuse de vampires). Petit hommage à la grande famille des vampires qui ont peuplé le monde du cinéma et des séries depuis ses origines.

 

La petite histoire de ce mythe qu’est le vampire nous permet en filigrane de tracer une grande histoire. Depuis les origines jusqu’aux années 2020, le vampire incarne le Mal, celui qui nous suce le sang et aspire ce qui fait de nous des être humains, nous privant de la lumière du jour et de notre reflet. Le vampire est sensuel, transgressif et avide de sang. Venu d’ailleurs, il cristallise une peur primaire, celle de l’invasion d’un Autre que l’on ne connaît pas, invasion qui se traduit par la propagation d’une épidémie depuis Bram Stoker jusqu’à Park Chan-Wook. C’est ainsi que derrière la figure du vampire se cache bien souvent un sous-texte politique prétexte à l’extermination de cet intrus qui ne représente qu’une menace, qui peut-être celle d’un fléau contemporain comme le SIDA. Le cinéma, après une exploration du mythe avec ses attributs les plus traditionnels, lui a insufflé de nouvelles caractéristiques et l’a placé dans des genres cinématographiques divers, du western à la parodie. Le vampire, contemporain, est un rocker dans Génération Perdue (Joel Schumacher, 1998), il est un habitant sans histoire d’une bourgade de Louisiane dans True Blood. Le vampire, damné, connaît un ennui existentiel dans ce purgatoire qu’est l’éternité, le couple suceur de sang d’Only lovers left alive en fait les frais.

Le cinéma et la série transcendent finalement la question de la figure vampirique pour s’intéresser à des notions plus globales. Abel Ferrara, dans The Addiction, suggère que le Mal serait en chacun de nous, comme il le montre à grand renfort d’images d’archives de charniers de l’Holocauste et de la Guerre du Vietnam. Nul besoin d’être un vampire pour faire le Mal, puisque l’Homme est un terrain fertile qui développe ou non ses pulsions dans ses actes. C’est alors la question du libre arbitre qui permettra à chacun d’être en accord avec ses convictions. La condition du vampire exacerbe ce questionnement lié au Mal étant donné que le vampire doit tuer pour se nourrir. Le personnage de Peina, sous les traits de Christopher Walken, incarne ce conflit intérieur. Vampire, il a su se départir de ses pulsions monstrueuses par la force de son esprit pour redevenir semblable à un humain. Par extension à la question du Mal, se pose alors la question du bonheur. Attestant de leur dernière possibilité de faire un choix conduit par leur libre-arbitre, les amants de Thirst, ceci est mon sang ou encore la femme vampirisée par Eli dans Morse, se donnent la mort en s’exposant à la  lumière du jour. Ils préfèrent abréger une éternité de souffrance pour eux ainsi que pour les autres, puisque la question du bonheur est inconciliable avec la condition vampirique. Hommes et vampire sont antagonistes, l’un vivant le jour, l’autre la nuit, l’un faisant bonne chère, l’autre s’abreuvant de sang, l’un, enfin, étant un être tangible dont la consistance s’exprime dans le reflet, l’autre, évanescent, qui a perdu son reflet dans le miroir. Les deux mondes ne peuvent cohabiter en harmonie, le vampire, malheureux, se donne la mort pour mettre fin à une union impossible.

Le cinéma est le parfait médium pour véhiculer une image du vampire. Le spectateur, dans la salle obscure qui s’apparente au repaire de la créature, visionne une image figée dans l’éternité par la caméra. La bobine ne pourra être détruite, si ce n’est par la lumière, du moins par le feu (et avant l’apparition du numérique, mais la métaphore est moins poétique avec un DCP). La série, à plus forte raison, par son découpage et sa narration jalonnée de cliffhangers, questionne notre rapport au vampirisme, et active nos rêves et fantasmes jusqu’au prochain épisode.

Lucie Dachary et Marine Moutot

Avec la participation de Manon Koken


Une liste de films et de séries pour aller plus loin dans l’exploration du vampire…

FILMS :
Deux nigauds contre Frankenstein, Charles Barton, 1948
Dracula, Tod Browning, 1931
Dracula, Prince Des Ténèbres, Terence Fisher, 1965
Entretien avec un vampire, Neil Jordan, 1994
Et mourir de plaisir, Roger Vadim, 1960
Evil of Dracula, Michio Yamamoto, 1974
La Mariée sanglante, Vicente Aranda, 1972
Lady Dracula, Franz Josef Gottlieb, 1979
Martin – Georges A.Romero, 1978
The Addiction, Abel Ferrara, 1995
Vampyr, Carl Theodor Dreyer, 1932

SÉRIES :
Buffy contre les vampires, Joss Whedon, 1997-2003
La Poupée sanglante, Robert Scipion, 1976
Penny Dreadful (saison 3), John Logan, 2014-2016
True Blood, Alan Ball et Brian Bucker, 2008-2014
Les Vampires, Louis Feuillade, 1915

Bibliographie

LIVRES :
Carmilla, Sheridan Le Fanu, 1872
Dracula, Bram Stoker, 1897
Le Vampire, John William Polidori (d’après lord Byron), 1812
Thérèse Raquin, Emile Zola, 1867

FILMS :
A girl walks alone at night, Ana Lily Amirpour, 2015
Aux frontières de l’aube, Kathryn Bigelow, 1987
Blood Countess, Lloyd A.Simandl, 2008
Buffy, tueuse de vampires, Fran Rubel Kuzui, 1992
Chroniques d’Erzebet : le royaume assailli, Juraj Jukubisko, 2008
Deux nigauds contre Frankeinstein, Charles Barton, 1948
Dracula, Francis Ford Coppola, 1992
Dracula 73, Alan Gibson, 1972
Dracula et les femmes, Freddie Francis, 1968
Dracula, mort et heureux de l’être, Mel Brooks, 1955
Embrasse moi, idiot, Franck Powell, 1915
Génération perdue, Joel Schumacher, 1998
L’Ange bleu, Josef Von Sternberg, 1951
L’Empire des sens, Nagisa Oshima,
La Comtesse, Julie Delpy, 2009
La Dame de Shangai, Orson Welles, 1947
Le Bal des vampires, Roman Polanski, 1967
Le Cauchemar de Dracula, Terence Fisher, 1958
Le Dernier homme, Ghassan Salhab, 2006
Les lèvres rouges, Harry Kümel, 1971
Les Prédateurs, Tony Scott, 1983
Les Tueurs, Robert Siodmak, 1946
Morse, Thomas Alfredson, 2008
Nosferatu, Friedrich Wilhelm Murnau, 1922
Nosferatu, Werner Herzog, 1979
Only lovers left alive, Jim Jarmush, 2013
Psychose, Alfred Hitchcock, 1960
Stay alive, William Brent Bell, 2006
Thirst, ceci est mon sang, Park Chan-Wook, 2009
Transfiguration, Michael O’Shea, 2016
Twixt, Francis Ford Coppola, 2012
Vampires en toute intimité, Jemaine Clement et Taika Waititi, 2014
Van Helsing, Stephen Sommers, 2004

SÉRIES :
Dracula, Mark Gratiss et Steven Moffat, 2020
Les Vampires, Louis Feuillade, 1915
True Blood, Brian Buckner, Alan Ball, Mark Hudis, 2008-2014
What we do in the shadows, Jemaine Clement, 2019 – en cours


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Publié par Phantasmagory

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5 commentaires sur « La petite histoire des Vampires sur grand (et petit) écran : de L’Histoire à la parodie »

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