[UN BON FILM AVEC… ] Un bon film avec un animal qui est le seul à réagir au méchant

Une femme s’évanouit de manière théâtrale, un objet roule doucement au sol en gros plan, des inconnus fomentent un plan machiavélique juste à côté des concernés… Le cinéma est rempli de motifs, parfois récurrents, qui intriguent et s’impriment dans nos esprits. Le deuxième mardi de chaque mois, nous vous proposons le défi “Un bon film avec…” : chaque rédactrice dénichera un film en lien avec un thème (plus ou moins) absurde mais qui vient naturellement à l’esprit. Pourquoi ces images s’imposent-elles ? Quel sens recouvrent-t-elles dans notre imaginaire ? Et dans l’œuvre ? Les retrouve-t-on dans un genre précis ? Comment deviennent-elles des clichés ?


/!\ Cet article peut contenir des spoilers. /!\

Temps de lecture : 6 minutes

Chat qui feule, chien qui aboie, cheval qui hennit et se cabre, les motifs d’animaux réagissant face à une menace sont nombreux au cinéma. Premiers témoins de la présence maléfique qu’ils annoncent, ils sont souvent les seuls à réagir avant que le pire ne se produise. Nous vous en avions d’ailleurs déjà parlé dans notre Défi Spécial Seigneur des Anneaux. Qu’il s’agisse de films d’horreur comme les giallo d’Argento (chats, chiens, corbeaux sont toujours sur les lieux du drame) ou de longs-métrages d’animation comme Shrek 2 (le bichon frisé, effrayé par la querelle entre l’ogre et l’âne, aboie à tout va) ou Phantom Boy (le roquet du grand méchant glapie lui aussi sans retenu), on ne compte plus les animaux menaçants et menacés. Alors quoi ? Instinct animal ? Peur primaire ? Simple hasard ? Pourquoi les animaux sont-ils les premiers à démasquer le Mal ? Le cinéma nous en dit un peu plus.

Dans ce défi, nous analysons des scènes de Morse de Tomas Alfredson et Blue Velvet de David Lynch.

Et n’oubliez pas de voter à la fin de l’article pour le prochain défi !

 

Morse, Tomas Alfredson, 2008

Oskar est un jeune garçon, victime des garçons de sa classe. Eli, une jeune fille, s’installe dans l’appartement mitoyen au sien. Ils se lient d’amitié. Mais Eli est un vampire. Un soir, alors qu’Oskar lui propose innocemment de faire un pacte du sang, Eli lui demande de partir. Mais elle est affamée. Transformée en bête, elle attaque Gina, une femme de son lotissement.

Le genre vampirique est, comme tous les genres cinématographiques, plein de codes et de clichés. Le vampire, créature de la nuit, obsède et fascine. En 2008, le réalisateur suédois Tomas Alfredson adapte le mythe en le plaçant dans le froid suédois. N’hésitez pas à lire notre dossier spécial vampire pour en savoir plus sur le film et sur le vampire.

Le long-métrage décide de montrer la transformation du personnage de Gina par trois aspects classiques du genre : la lumière, les morsures dans le cou et la réaction épidermique des animaux. Gina se réveille après avoir été attaquée par Eli qui n’a pas pu tuer sa victime, car le compagnon de Gina est intervenu avant la fin de l’acte. Gina se réveille le lendemain matin à cause de la lumière du soleil qui noircit puis brûle son doigt. Elle se demande alors, à raison, “What the hell?”. Si elle ne comprend pas exactement ce qui se passe ou en tout cas ne le formule pas de manière claire, elle sent que son corps, tout comme sa psyché, changent. Dans une autre séquence, elle découvre avec dégoût le bandage qui révèle la morsure. Dans un geste intéressé, elle renifle le sang et est attirée par le liquide rouge dont est imprégnée la compresse. À la fois dégoûtée et confuse, Gina sort sans trop savoir où aller. Elle retourne chez son compagnon. Avant même qu’elle n’entre dans la pièce, un chat noir se dresse sur ses pattes, la queue relevée, le poil hérissé pendant que deux hommes continuent tranquillement leur conversation. Un des deux hommes remarque la réaction du chat et le prend dans ses bras. Il voit alors Gina qui attend sur le pas de la porte pour entrer (encore un geste classique du genre vampirique : un vampire ne peut entrer dans une pièce sans y être invité. Dans une des séquences suivantes, Eli entrera dans une pièce sans y avoir été invité et se mettra à suinter du sang).

Capture d’écran 2020-05-12 à 09.28.41

Avant d’être mordue par Eli, Gina avait déjà été vue dans cette pièce avec les chats autour d’elle. La réaction violente des chats est bien due à sa transformation. Contrairement aux deux hommes qui ne comprennent pas ce qui se passe, les félins ont senti avant même l’arrivée de Gina le Mal qui l’habitait. Ils attaquent donc, crocs et griffes dehors, la pauvre Gina qui essaye de se défendre tant bien que mal. Ce n’est pas que Gina soit “méchante”, mais en devenant une vampire, elle entre dans le bizarre et l’horrible. Les chats flairent dans cette transformation une anomalie. Gina se suicidera par la suite, en demandant à un médecin de laisser entrer la lumière du soleil dans la chambre de l’hôpital. Elle comprend après cette attaque sauvage que son corps ne lui appartient plus et surtout qu’elle est devenue monstrueuse.

Capture d’écran 2020-05-12 à 09.45.21

Mais d’où vient cette croyance ? Les chats (et les chiens) étaient, dans les traditions slaves et chinoises, censés transformer les cadavres en vampire s’ils enjambaient le défunt. Ici, c’est le vampire qui enjambe Gina et ainsi la transforme (elle n’aura même pas besoin de vraiment mourir pour cela). Comme s’ils avaient un sixième sens, les animaux sentent ce que les hommes ne voient pas, même s’ils essayent de regarder avec leurs yeux grands ouverts. Le compagnon de Gina refuse par la suite de la tuer ou même de comprendre que quelque chose a changé chez elle (alors qu’il a vu toute la scène où Eli attaquait Gina). Comment le croire d’ailleurs ? Le vampire semble être relégué aux œuvres de fiction fantasque, à une mythologie fictionnelle. Sorti la même année que Morse, le premier film de la saga Twilight – Chapitre 1 : Fascination (Catherine Hardwicke) accentue le côté fantastique avec une romance entre une humaine et un vampire (qui d’ailleurs brille au soleil). Morse propose une version plus noire, plus sombre, plus réaliste du vampire tout en respectant les codes du genre. Dans le froid suédois, Eli n’a pas fini de faire des victimes.

Marine Moutot


Morse
Réalisé par Tomas Alfredson
Avec Kåre Hedebrant, Lina Leandersson, Per Ragnar
Horror, Suède, 1h54, 2008
Chrysalis Films

 

Blue Velvet, David Lynch, 1986

Blue Velvet, quatrième long métrage de David Lynch, se présente comme un récit d’initiation, celui du jeune Jeffrey. Il va se trouver plongé au sein d’un engrenage insoupçonné à l’origine de la perte de son innocence par la découverte de la violence et la révélation de sa propre sexualité. Ce néo-noir explore la dualité entre le Bien et le Mal, exposée dès la scène d’ouverture. Si le chien que l’on croise dans cette scène n’aboie pas car il a détecté la présence physique d’un intrus, il préfigure les forfaits du Mal qui sourd. Un Mal qui sera incarné dans le récit par Franck, homme-enfant pervers aux pulsions ultra-violentes incarné par Dennis Hopper, dans un rôle de composition terrifiant.

« Blue velvet… » … Le film s’ouvre sur un travelling depuis le ciel bleu jusqu’à une clôture blanche fraîchement repeinte surmontée de roses à l’éclat saturé qu’on soupçonnerait être en plastique. Des enfants traversent la route au ralenti, le sourire accroché aux lèvres, dans cette séquence nimbée d’un halo lumineux qui traduit la perfection de cette banlieue pavillonnaire impersonnelle typique des années soixante. Un homme arrose son jardin, toujours au son de la mélodie suave de Bobby Vinton.

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À la façon d’un zoom de la macro au micro, David Lynch s’intéresse ensuite, dans un montage alterné, au tuyau d’arrosage qui commence à s’enrouler autour d’une branche. La voix du crooner s’estompe, des sons de drones* envahissent insidieusement la piste sonore. Alors que la caméra s’approche du tuyau, l’homme se fige, les mains au cou, pris de ce qui pourrait être une attaque cardiaque, puis s’effondre. Son chien s’approche de lui, affolé, aboyant. Les aboiements sont lointains, comme dissociés, de l’image. Ils prennent un tour inquiétant alors qu’un gros plan est fait sur l’animal au ralenti*.

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Alors que la musique est désormais complètement couverte par les drones, la caméra continue sa trajectoire descendante, se dirigeant vers les hautes herbes. Le son matérialise une menace qui sourd, un bourdonnement souterrain non identifié. Cet environnement sonore s’amplifie maintenant jusqu’à saturation puis se joint à l’image, car la caméra a terminé sa course. Elle est désormais sous terre, parmi les insectes noirs, scarabées ou scolopendres qui s’agitent, se battent. Cette vision grouillante d’un autre monde s’accompagne de rugissements qui enveloppent le spectateur. Bienvenue à Lumberton.

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Cette scène d’ouverture donne une clé au spectateur en lui exposant un monde caché au sein d’un environnement apaisé en surface. Ce prologue modifie le rapport du spectateur au récit qui va se dérouler, il est ainsi doté d’une prescience liée à la cohabitation de deux mondes. Celui du Bien, en haut, et celui du Mal, de la marge, de la corruption des hommes et de leurs valeurs, par-delà les frontières explorées par les habitants de Lumberton. Blue Velvet est le récit de la lutte entre les deux entités, dont la victoire reviendra au Bien, symbolisé par le rouge gorge qui tient en son bec l’insecte noir dans la séquence finale. Cette ouverture renferme l’atmosphère d’inquiétante étrangeté qui caractérise le cinéma de Lynch, entre le burlesque et le terrifiant. L’existence de deux mondes en miroir infuse la plupart de ses longs métrages : Lost Highway (1997), Mulholland Drive (2001), Inland Empire (2007) ou même Twin Peaks (1990-2017). « It’s a strange world, isn’t it ? »*.

Notes :

  1. Lynch utilise le terme de drones pour qualifier les sons, bruissements sourds qui habillent les pistes sonores de ses films et leur confèrent une atmosphère inquiétante. Voir « David Lynch, l’écran omnivore », in Eclipses, no 34, mai 2002.
  2. Pour la petite histoire, le chien en question est celui du réalisateur : « Sparky, the love of my life » (il le mentionne dans sa biographie Room to Dream parue en 2018)
  3. Le couple Jeffrey/Sandy ne cesse de répéter cette phrase dans Blue Velvet, pour souligner une fois encore la cohabitation d’un monde fait de violence et de perversion avec la sphère innocente dans laquelle ils évoluent.

Lucie Dachary


Blue Velvet
Réalisé par David Lynch
Avec Kyle MacLachlan, Isabella Rossellini, Laura Dern, Dennis Hopper
Policier, Drame, Thriller, Etats-Unis, 2h, 1986
Les Bookmakers / Capricci Films

 

A également participé à ce défi : Manon Koken

Retrouvez de nouvelles pépites le mardi 9 juin 2020. Nous proposerons plusieurs bons films dans lesquels quelqu’un dit “J’ai toujours rêvé de dire ça”.

Vous aussi, mettez-nous au défi de dénicher des films en rapport avec votre thème, en votant pour le Défi #14 avant le 8 juin 2020. Vous pouvez également proposer de nouveaux thèmes en commentaire ou sur les réseaux sociaux.

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

2 commentaires sur « [UN BON FILM AVEC… ] Un bon film avec un animal qui est le seul à réagir au méchant »

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