[CRITIQUE] The English Game

Temps de lecture : 3 minutes

Arthur Kinnaird, aristocrate Anglais, travaille dans la banque de son père et est capitaine de l’équipe de football des Old Etonians. Sport créé par les gentlemen pour les gentlemen, le foot est pourtant peu à peu repris par la classe ouvrière. En 1879, James Walsh, propriétaire d’une usine de filature à Darwen, recrute deux joueurs écossais, Fergus Suter et Jimmy Love pour jouer dans son équipe. Il souhaite ainsi remporter pour la première fois la FA Cup, compétition nationale de football qui n’a encore jamais été gagnée par une équipe ouvrière.

La nouvelle série de Julian Fellowes (connu surtout pour Downton Abbey) possède toutes les qualités de sa grande sœur : il s’agit d’un drame historique qui embrasse autant le point de vue des privilégiés que de la classe ouvrière. Et c’est cela la grande force de The English Game : parler du rapport complexe entre les différentes classes sociales de l’époque. Entre une mise en scène soignée et efficace (Birgitte Stærmose et Tim Fywell) et des acteurs et actrices excellent.e.s (Edward Holcroft, Kevin Guthrie, Charlotte Hope, Niamh Walsh…), la série Netflix raconte l’histoire du football moderne et comment la société se cristallise autour de ce sport à la fin du XIXe siècle.

The English Game n’est historiquement pas fiable : trop d’inexactitudes ont été soulevées par les spécialistes ou simplement connaisseurs du football. Parmi les changements les plus embêtants (surtout pour la sensibilité du spectateur qui a appris à aimer les différents protagonistes), nous pouvons noter que Fergus Suter et Jimmy Love ne sont pas arrivés en même temps à Darwen, que Suter n’a pas participé à la coupe de 1883 dans l’équipe des Blackburn Rovers et surtout les dates ne sont pas vraiment respectées. Si après le premier match que nous voyons (daté dans la série à 1879 entre l’équipe de Darwen et les Old Etonian), les dates disparaissent, l’unité de temps du récit laisse entendre que le reste s’est déroulé sur une saison (1879-1880). Or les événements montrés ont eu lieu près de quatre ans après, lors de la saison 1882-1883. Un détail me direz-vous ? Et bien, je vous réponds que oui. La vérité historique importe finalement peu. Dilué, le récit aurait perdu de son intensité émotionnelle et surtout embrouillé le spectateur (ou en tout cas, celui qui ne porte attention ni aux dates ni aux faits historiques).
La qualité de la série tient ailleurs. Elle tient dans le fait de réussir à nous faire vibrer pour un sport sans que nous ayons besoin de nous y connaître ou même d’apprécier. Nous comprenons enfin pourquoi des millions de personnes se retrouvent aujourd’hui dans les stades et derrière leur poste de télévision. Le but est également de montrer la modernisation du football réservé alors à une élite. En se popularisant, ce sport échappe aux privilégiés — dont le combat pour le garder est passionnant : ne voient-ils donc pas leur égoïsme et leur suffisance ? Les personnages qui ont œuvré à la fois à sa popularisation et à sa professionnalisation — permettant ainsi à des joueurs talentueux de se consacrer à leur art à temps plein — sont bien présents dans la série : Arthur Kinnaird, Fergus Suter, Jimmy Love. Certains faits ont seulement été arrangés pour gagner une simplicité et en intensité et surtout pour se concentrer sur d’autres points. La lutte ouvrière qui se joue à la fois sur le terrain et dans l’usine, où des coupes de salaires ne leur permettent même pas de vivre dignement, montre que le foot est pour eux un moyen de récupérer la dignité. Cette dignité volée dans leur quotidien par des métiers harassants, la pauvreté, et surtout les patrons qui, pour la plupart, souhaitent faire toujours plus de profit. Tous ces conflits se cristallisent autour de ce sport.

Les femmes de leur côté ne sont pas non plus oubliées. À part dans un monde d’hommes, que ce soit dans la classe ouvrière ou chez les privilégiés, les femmes sont souvent des laissées pour compte dans une société qui ne voit en elles qu’une fonction nourricière et de mère. Là encore, la série prend des libertés pour accentuer la tension dramatique de l’histoire et lier ensemble, de manière quelque peu artificielle, tous les personnages féminins autour d’un lieu et d’une cause : Brockshall, une maison pour les femmes qui ne peuvent subvenir à leurs besoins. En effet, dans la série, le personnage de Margaret, la femme d’Arthur Kinnaird, fait une fausse couche ce qui l’entraîne à essayer de venir en aide à des femmes en difficulté. Cela amène à une histoire de trafic de nourrissons qui si cela paraît aller dans la surenchère est là pour donner de l’épaisseur à Margaret — et la féministe en moi aussi trouve dommage que ce soit par le prisme de la maternité que toutes les femmes soient liées. Le lien artificiel que met en place la série montre malgré tout une belle sororité entre les personnages féminins.
Ainsi tous les personnages sont touchants à leur manière — même John Cartwright, le propriétaire de l’équipe de Blackburn Rovers, qui représente avec le début de la professionnalisation des joueurs, les premiers excès : l’escalade des prix pour avoir les meilleurs athlètes. The English Game réussit à montrer leurs rêves et objectifs, sans pour autant être binaire dans la dénonciation des tares de la société. Les personnages sont complexes et c’est pourquoi la série peut se permettre des écarts avec la réalité : pour toucher le public plus profondément en utilisant l’art de la narration (que nous trouvions déjà dans l’excellent Downton Abbey).

The English Game montre ce quelque chose de magnifique et émouvant dans l’accomplissement d’une tâche qui paraît si noble : de jouer tous ensemble et surtout gagner malgré les différences. Que le sport soit plus fort que les classes. Un peu simpliste, me direz-vous ? Je vous réponds cette fois : non. Cette série atteint son but : notre cœur.

Marine Moutot

The English Game
Créée par Julian Fellowes
Avec Edward Holcroft, Kevin Guthrie, Charlotte Hope
Drame, Royaume-Uni (Mini-série – 6 épisodes x 45 min)
20 mars 2020
Disponible sur Netflix


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Publié par Phantasmagory

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