Champs-Élysées Film Festival – Soirée d’Ouverture : Jumbo

Temps de lecture :  4 minutes

Il n’est pas nécessaire de rappeler à quel point cette année 2020 est particulière pour notre société. La crise du coronavirus, qui a frappé le monde entier, a empêché un grand nombre d’événements culturels de se tenir. Le Champs-Élysées Film Festival a lieu depuis 9 ans sur l’une des plus belles avenues cinématographiques du monde et met à l’honneur des films indépendants américains et français. Pour la première fois, le festival se tient en ligne dans une version totalement gratuite et accessible au plus grand nombre.

Pour la soirée d’ouverture, 500 places virtuelles ont été mises à disposition pour découvrir le film Jumbo de la cinéaste belge Zoé Wittock. Après plusieurs courts-métrages, dont À demi-mot réalisé en 2014 – disponible sur OCS – qui parlait déjà de l’amour et de ses ravages, la réalisatrice tourne son premier long-métrage, Jumbo, sélectionné en 2020 au Festival de Sundance, puis à la Berlinale. Il met en scène Noémie Merlant (Portrait de la jeune fille en feu, 2019), Emmanuelle Bercot (Mon Roi, 2015, La Fille de Brest, 2016) et Bastien Bouillon (La Guerre est déclarée, 2011, Seules les bêtes, 2019). Vous pouvez d’ailleurs prêter l’oreille à quelques paroles de la réalisatrice et de ses deux jeunes acteurs, Noémie Merlant et Bastien Bouillon sur la chaîne YouTube du festival. Et si vous n’avez pas la possibilité de voir Jumbo lors du Champs-Elysées Film Festival, il sera au cinéma dès le 1er juillet. L’occasion de renouer avec nos salles préférées !

À 19 h, la soirée d’ouverture débute par un concert de Barbara Carlotti en compagnie de ses musiciens. Dans sa cuisine, elle a chanté Cannes, Quatorze Ans … avec dynamisme et bonheur pour son public qu’elle sait derrière les écrans. Vous pouvez retrouver le Showcase sur le site du festival

À 20 h 30, nos critiques sont prêtes pour lancer le film. L’une a réussi et l’autre non (mise à jour : la seconde a finalement — pour son plus grand bonheur — pu voir le film grâce aux équipes techniques réactives du festival qui ont su régler rapidement le problème). En effet, un trop grand nombre de spectateurs voulant découvrir le film, le site n’était pas prêt à recevoir autant d’attention. Le Champs-Élysées Film Festival a été victime de son succès. C’est le bonheur du virtuel, il n’y a personne pour vous dire que la séance est complète ou non, mais un message d’erreur. C’est peut-être ce qui fait que les festivals sur internet ne dureront pas : le spectateur qui s’agite seul, devant son écran, triste de ne pas y être, et surtout l’absence de réactions à partager avec le public autour de nous. On y gagne un peu en confort peut-être : celui d’être en pyjama ou de manger devant son film. Mais c’est presque superflu quand on sait tout ce que l’on perd. Nous avons malgré tout pu profiter de Jumbo et peut-être vous aussi si vous étiez parmi les heureux.ses élu.es. Nous en profitons pour remercier le festival de cette belle initiative de proposer une sélection de films inédits à ses spectateurs et le tout gratuitement.


Critique

Jeanne est une jeune femme extrêmement timide qui vit avec Margarette, une mère fantasque et séductrice. Son premier jour de travail comme agent d’entretien au parc d’attraction bouleverse son quotidien : elle rencontre Jumbo, le nouveau manège. Rapidement, Jeanne tombe amoureuse de la machine. Comment faire comprendre cette attirance à sa mère qui voudrait tant la voir fréquenter des garçons ? 

Jeanne aime Jumbo. Jumbo est un manège. Étonnant, n’est-ce pas ? Et aussi terriblement cinématographique. Objectum sexuality. C’est le terme qui caractérise le fait d’être attiré.e par un objet. Un sujet plutôt d’actualité aux dires de la presse. Dans un monde où les machines règnent autour de nous sans que nous ne les remarquions, Jeanne les voit et surtout les sent. Pour elle, l’amour est pur et l’humain insuffisant. Timide et gênée par le manque de discrétion de sa mère quant à ses conquêtes, elle trouve refuge au coeur de la solitude nocturne du parc où, seule, elle découvre que les objets s’animent. La fascination est annoncée par son amour des maquettes qu’elle s’applique à construire ses jours de repos. Là où les mots peinent à se matérialiser face à un homme, les paroles filent et sa posture est toute autre face à Jumbo, la nouvelle machine du parc où elle travaille. Elle lui parle, lui donne un petit nom, trouve le moyen de communiquer : avec lui elle peut enfin être elle-même. La timidité s’envole. Rêve ou réalité ? Imaginaire ou réel ? « Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?« , entend-on. 

Peu à peu, même si l’étrangeté de l’attirance de Jeanne nous frappe, elle parvient à nous toucher. Peut-être cela aurait-il été plus simple avec un personnage moins complexé et éloigné du réel ? Mais Jumbo aurait alors sûrement perdu de son sens. De plus, l’actrice Noémie Merlant réussit avec brio à incarner Jeanne, femme si distante et différente. Zoé Wittock reprend et module les codes de la comédie romantique. Jumbo, prince charmant refusé par la mère — jouée par Emmanuelle Bercot —, est “l’homme” à abattre. Tandis que Marc, interprété par Bastien Bouillon, homme en chair et en os, est le gendre idéal. Au milieu, Jeanne est brisée entre l’amour tendre et fusionnel qu’elle porte à sa mère et l’amour sale — l’huile noire de Jumbo qui lui couvre le corps renvoie au côté animal du personnage — et intense qu’elle a pour la machine. La cinéaste court-circuite le genre sans jamais s’éloigner des codes de la romance qui s’installe. Elle joue avec les clichés du genre parfois jusqu’à l’overdose : les différences entre la mère hypersexualisée et la fille asexuée, le Don Juan attiré malgré ou à cause de la timidité maladive de l’héroïne, l’incompréhension de l’entourage, la solitude. Si au début, nous avons du mal à accepter l’amour naissant et ardent entre les deux êtres, l’un de chair et l’autre de métal, le film nous prend par la main pour nous amener sur le chemin tracé de la comédie romantique. Et de rendre un amour qui nous semblait impossible possible.

Jumbo est à la frontière de l’absurde et parfois du fantastique sans vraiment tomber dans le ridicule. Malgré tout, le spectateur ne peut s’empêcher de questionner en permanence cette idée. Après tout ce ne peut aussi être qu’une métaphore, à l’image de la violence de la scène — très convaincante — du coming-out. Le film est réussi par ce qu’il dit de la naissance du désir, du poids de la famille et du jugement et ce qu’il montre de la sensualité : notamment dans quelques séquences très léchées à la limite de l’onirisme. Esthétiquement très beau — peut-être à l’exception de la scène du premier tour de manège —, cela permet aussi de croire à cette réalité. Les images sont presque éclairées en continu par les lumières multicolores rappelant les néons colorés des manèges. Jumbo est un premier film à l’énergie vivante et joyeuse qui, malgré quelques maladresses, fait plaisir à voir.

Marine Moutot et Manon Koken

Jumbo
Réalisé par Zoé Wittock
Avec Noémie Merlant, Emmanuelle Bercot, Bastien Bouillon
Drame, France, Belgique, Luxembourg, 1h33
En salles le 1 juillet 2020
Rezo Films

Publié par Phantasmagory

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