[CRITIQUE] Bluebird

Temps de lecture : 3 minutes

Danny vient de sortir de prison et tente de mener à bien sa liberté conditionnelle. Il vit dans un hôtel en Belgique et travaille en tant que plongeur dans un restaurant asiatique. Un soir, il est témoin de l’agression de Clara, la fille de la tenancière de l’hôtel. Il retombe dans la violence qu’il essayait de fuir.

Premier film du jeune romancier et cinéaste belge Jérémie Guez, Bluebird s’inscrit dans la tradition du polar. Sombre, il est tiré de L’homme de plonge de Dannie Martin. Mais plutôt que de choisir le soleil écrasant de la Californie, le réalisateur préfère la froideur de la Belgique. Il fait alors penser à l’excellent Bullhead (Michael R. Roskam, 2012) ou encore Les Ardennes (Robin Pront, 2016), films durs et crus. Réalisé en 2017, Bluebird a écumé les festivals — de South By South West à Austin en Mars 2018 au Festival international du film policier de Beaune, en passant par Nantes ASNIFF, Colmar et Sarlat), avant d’arriver aujourd’hui — 16 juin 2020 — en vidéo à la demande en France.

Le long-métrage nous conte l’histoire de Danny, homme bourru, mais consciencieux, reclus, mais sympathique qui tente de fuir la violence de son passé, dont nous ne savons pas grand chose. Il est l’archétype même du héros solitaire : imposant par son physique et qui épargne sa salive autant que possible. Quand il frotte, récure inlassablement la vaisselle sale du restaurant, c’est sa vie qu’il essaye de nettoyer. La première fois qu’il entre dans l’arrière salle du restaurant où s’accumulent crasse et déchet, il prend le problème à bras-le-corps  : il ne fuit pas devant la tâche. Pourtant, le film semble vouloir nous dire que ce n’est pas le personnage principal, même s’il concentre la plupart de l’action. Bluebird s’ouvre sur le personnage de Clara et se referme sur elle. Comme s’il voulait nous faire croire que c’était son évolution qui comptait. En effet, il en arrive des choses à ce personnage. Belle, taquine, Clara s’accroche à Danny, car son propre père est en prison et elle n’a pas le droit de le voir. C’est le schéma assez classique : elle souhaite un père et il représente cette figure paternelle par sa droiture. Un soir où sa mère n’est pas là, elle se fait violer. C’est Danny qui la retrouve étendue sur le sol et voit son violeur partir des lieux du crime. Le film ne rentre pas dans les codes habituels du rape and revenge, mais il écarte le personnage féminin et ne prend pas le temps de voir les conséquences sur la jeune fille — on entendra sa mère en parler, mais elle ne réapparaîtra qu’une fois que Danny aura eu sa revanche. Encore une fois, le film évacue totalement la victime du processus narratif. Bluebird se recentre sur Danny qui laisse exploser sa violence. 

Outre un schéma narratif trop classique, le film possède également un rythme inégal. Alors qu’il semble prendre le temps de développer les personnages et les inscrire dans le décor froid de cette petite ville belge, il injecte l’action brutale du viol, puis se calme à nouveau — avec une séquence assez touchante où Danny aide Clara à se laver — pour repartir avec une pointe de violence et ainsi de suite jusqu’à la fin qui se termine la nuit sous la pluie. Cet effet ciselé échoue à nous communiquer l’intensité des émotions et nous fait passer à côté. La scène où Danny voit le violeur dans le restaurant où il travaille est trop rapide. La violence qui sommeille en lui entre en contradiction profonde avec tout ce qui s’est passé avant et ne paraît alors pas probable. De plus, quand il essaye de se débarrasser du corps, le film perd en crédibilité : nous avons compris qu’il n’est pas d’ici ainsi comment sait-il, en plein jour, où il faut aller ? Le cinéaste semble confondre rapidité avec efficacité par moment. 

Pour autant, Bluebird n’est pas dénué de qualités. Nous découvrons dans la réalisation de ce premier film une mise en scène intéressante. Jérémie Guez réussit à capter la solitude de Danny et sa douleur — contrairement à sa violence. J’aurais presque eu envie qu’il n’arrive rien à Danny ou à Clara, que le film montre juste un homme qui se rachète et tente de se lier avec les personnages autour de lui. Ces moments sont si beaux — quand bien même un peu cliché — que le récit passe tout seul. Ce sont les instants de violence qui viennent dérailler la machine. L’ambiance noire et froide est bien rendue et rentre en contraste avec la lumière du soleil des matins et des soirs où Danny traverse le terrain vague pour aller travailler. De plus, le cinéaste a choisi avec talent ses interprètes. Roland Møller (Northwest, 2013, Atomic Blond, 2017) joue un Danny convaincant et charismatique. Il a le physique et la dureté de son personnage. Tout comme Lola Le Lann (Un moment d’égarement, 2015) qui possède la candeur et le côté provocateur de Clara. Mais c’est encore une fois, Veerle Baetens (Alabama Monroe, 2012, Au nom de la terre, 2019) qui se démarque et livre une prestation incroyable. Elle incarne Laurence, la mère de Clara et a malheureusement un trop petit rôle. 

Bluebird aurait pu être un excellent polar s’il avait pris plus le temps de sortir des clichés pour développer la relation entre Danny et Clara et les moments de rédemption, plutôt que de violence. Le film possède, malgré tout, quelques instants de fulgurance assez inédits dans le genre : la confession de Danny à Laurence du meurtre du violeur et le test du sida par Clara. Cela donne de la profondeur aux personnages féminins qui comme souvent en manque encore cruellement.

Marine Moutot


Bluebird
Réalisé par Jérémie Guez
Avec Roland Møller, Lola Le Lann, Veerle Baetens
 Drame, Thriller, Belgique, France, 1h35
16 juin 2020
The Joker
Disponible sur FilmoTV, Orange, UniversCiné, MyTF1, CanalVOD

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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