Retour sur le Festival international du film d’animation d’Annecy – Édition Online

Temps de lecture :  10 minutes

Il n’est pas nécessaire de rappeler à quel point cette année 2020 est particulière. La crise du coronavirus, qui a frappé le monde entier, a empêché un grand nombre d’événements culturels de se tenir. Le Festival international du film d’animation d’Annecy a lieu depuis 60 ans et met à l’honneur des films d’animation du monde entier. Pour la première fois, le festival s’est tenu en ligne.

Palmarès

Le jury longs métrages de la Compétition Officielle était composé de Corinne Destombres (directrice du développement chez Folimage), Benoit Pavan (journaliste) et Dominique Seutin (directrice du Festival Anima). La sélection était de 10 longs métrages.

Cristal du long métrage
Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary de Rémi Chayé

Prix du Jury
The Nose or the Conspiracy of Mavericks de Andrey Khrzhanovsky

Mention du Jury
Kill it or Leave this town de Mariusz Wilczynski

Le jury longs métrages de la Compétition Contrechamps était composé des frères Blies (auteurs-réalisateurs), Abi Feijo (producteur) et Joanna Priestley. La sélection était de 10 films.

Prix Contrechamp
My Favorite War de Ilze Burkovska Jacobsen

Mention du Jury Contrechamp
The Shaman Sorceress de Jae-huun Ahn

Le jury Court métrage de la Compétition Officielle était composé de Matt Kaszanek (directeur de Animation Is Film Festival), Naomi Van Niekerk (réalisatrice de Dryfsand) et Denis Walgenwitz (réalisateur). La sélection était de 38 courts-métrages.

Cristal du Court-Métrage
Physique de la Tristesse de Theodore Ushev

Prix du Jury
Homeless Home de Alberto Vazquez

Prix “Jean-Luc Xiberras” de la première oeuvre
The Town de Yifan Bao

Mention du Jury – ex aequo
Freeze Frame de Soetkin Verstegen et Genius Loci de Adrien Merigeau

Prix du film “Off-Limits”
Serial Parallels de Max Hattler


Bilan 

Ça y est le festival d’Annecy, édition exceptionnellement en ligne, est déjà fini ! Avec plus de 200 films proposés, la sélection était une nouvelle fois dense et variée. Parmi les différentes catégories proposées au public avec le pass à 15 €, les spectateurs pouvaient visionner : les Sélections officielles, contrechamps, perspective, les Cartes Blanches (Netflix, Canal +, Fondation Gan, Women in motion…), les Work In Progress, les leçons de cinéma, les Making Of (notamment celui de Chicken Run), les Q&A, la réalité virtuelle… La richesse de cette programmation a d’ailleurs parfois pu un peu noyer l’internaute n’ayant plus de dates de séances, d’horaires, ni même de contraintes pour visionner les œuvres (mis à part les 60 h maximum et les deux visionnages par film). Pour cette première (et seule, espérons-le) édition en ligne, le festival a réuni plus de 15 000 participants, dont environ 11 105 festivaliers. Le public était donc au rendez-vous.

Dans les quelques points négatifs que nous pouvons noter qu’offrir des extraits de certains films (dont les plus attendus : Calamity, Petit Vampire) est très frustrant pour les spectatrices que nous étions (mais nous imaginons bien que le festival a rencontré quelques contraintes quant à la diffusion de ces oeuvres). De plus, du fait du grand nombre de propositions, le site n’était pas forcément des plus intuitifs : dédale des sélections, informations sur les films peu évidentes à trouver… La couleur noire de la plateforme assombrissait l’ensemble et accentuait un peu la confusion. Ne pas pouvoir profiter de l’ambiance du festival reste néanmoins notre plus grande tristesse, tout comme, assurément, la totalité des spectateurs du festival. Cela aurait été notre première fois dans la belle ville d’Annecy où nous nous voyions déjà au bord du lac prendre nos frugaux repas entre deux séances. Ce sera, espérons-le, pour l’année prochaine. Mais assez de négatifs, retour sur cette édition qui a su dénicher quelques pépites. 

Nous souhaitons également saluer le travail titanesque des équipes du festival qui ont dû et su s’adapter à cette situation particulière pour proposer un festival riche et diversifié. Si l’interaction est plus difficile avec le public en ligne, ils ont malgré tout offert des contenus inédits à travers de nombreux Q&A, leçon de cinéma et Work in Progress. De plus, si les longs-métrages disponibles dans leur totalité ne nous ont pas convaincus, la sélection de courts-métrages était impressionnante et intéressante – retrouvez nos coups de cœur juste après. Les deux semaines étaient bien évidemment trop courtes et nous aurions aimé pouvoir plus profiter des films proposés. L’inconvénient d’un festival en ligne étant de ne pas avoir le temps de se consacrer uniquement et pleinement à cela. Vivement le retour aux festivals en salles !

Dans le palmarès des longs-métrages, le Cristal du long-métrage est revenu – sans grand étonnement – au film de Rémi Chayé, Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary. Nous avons pu uniquement découvrir des extraits qui annoncent un film au graphisme proche de son précédent film (Tout en haut du monde, 2015) et invente une jeunesse à Calamity Jane. Il donne très envie surtout après ces premières minutes qui annoncent un film sur l’empowerment féminin. Nous n’avons pas pu voir le Prix du Jury : The Nose or the Conspiracy of Mavericks de Andrey Khrzhanovsky. La mention spéciale du Jury, Kill it or Leave this town de Mariusz Wilczynski, était très particulière. Ce film polonais à l’animation inhabituelle (crayon sur des papiers divers comme des cahiers, des bouts de feuilles déchirés puis recollés) donnaient l’impression d’un livre d’enfant qui plongeait dans ses souvenirs. Sombre, par moments malaisant, le récit aborde les thèmes de la guerre et de l’oubli des anciens. C’est une véritable critique de la société communiste. Nous ne sommes pas sûres d’avoir pu saisir toutes les nuances abordées du folklore polonais. Parmi, les films récompensés dans la compétition Contrechamps, la mention spéciale du Jury, The Shaman Sorceress de Jae-huun Ahn, nous avait paru faible quant à lui dans son animation. Le récit était intéressant et évoque la division au sein d’une même famille entre le chamanisme et la religion catholique apportée par l’Occident. Il nous plonge dans une époque où une grande partie du peuple coréen était divisée entre campagne et ville, entre modernité et tradition. 

Côté interaction, les Work in Progress (en vidéo pré-enregistrées présentant interviews, dessins et photos) étaient souvent accompagnés d’un Q&A (questions-réponses) appréciable, durant lequel quelques membres des équipes de films répondaient à nos questions sur Zoom. Nous avons ainsi pu découvrir deux projets prometteurs : Interdit aux chiens et aux Italiens, un film franco-italo-suisse réalisé par Alain Ughetto, avec des marionnettes en stop-motion, et Le peuple-loup, le nouveau Tomm Moore (Brendan et le secret de Kells, 2009, Le chant de la mer, 2014), qui promet une nouvelle belle plongée dans la culture irlandaise magique et des paysages luxuriants. Il sortira le 16 décembre chez Haut et Court. Petit plus au niveau des compétitions courts-métrages, de courts entretiens postés sur Youtube permettaient, si les spectateurs le souhaitent, d’entendre les cinéastes parler de leurs films. Bon moyen de prolonger l’expérience, même si ce ne remplace pas l’échange en salle. 

Alors le festival d’Annecy cette année, ça donne quoi ? Beaucoup de films, de l’animation en pagaille, des techniques inédites, des récits passionnants. L’ambiance nous a manquée car nous savons que nous en aurions profité autrement, mais le bonheur d’avoir pu en avoir un petit aperçu un peu est déjà grand. Promis l’année prochaine, on en profite réellement du 14 au 19 juin 2021 pour le 60e anniversaire du festival !  

Nos coups de coeurs 

Boriya (Sung-ah Min, 2019)
Catégorie Jeune Public 

Boriya s’ennuie beaucoup par cette chaude journée d’été. Elle décide d’aller se promener et fait des découvertes au bord de l’eau.

Après avoir présenté son nouveau court-métrage au New York International Children’s Film Festival, la réalisatrice coréenne de Bab Mook Ja, ne pouvait que passer par la case Annecy. Simple et solaire, Boriya séduit par la finesse de sa dépiction des détails. A travers l’oeil de l’enfant, le spectateur observe le petit monde du quotidien, de la Nature et l’ennui. Le mouvement d’une branche d’arbre troublée par le vent, le scintillement de l’eau sous le soleil matinal ou encore le chant d’un oiseau perché au-dessus de sa tête, aucun élément ne semble échapper à l’enfant. On oublie alors rapidement que ce ne sont que des traits qui composent ce petit moment de réel.

Carne (Camila Kater, 2019)
Compétition Officielle

Cinq femmes parlent de leur expérience avec leur corps. Cinq femmes différentes qui expriment leur ressenti face aux regards des autres.

La force de ce beau documentaire est de modifier la technique d’animation en s’adaptant à la parole des femmes. Ces femmes anonymes sont des voix. Sur leur récit, la réalisatrice Camila Kater pose des images fortes créées à l’aide de multiples techniques et objets du quotidien : nappe, assiette, poupée, terre cuite, peinture sur pellicule. Des choses auxquels sont reliés les femmes soit par envie soit par la force des conventions. La nappe et les assiettes renvoient au devoir de mère et de s’occuper du foyer, la poupée à l’enfance, mais également à l’enfant qu’on devra avoir plus tard. La terre renvoie à la planète et là encore à l’idée de materner. Ce jeu entre texture et motifs donne une épaisseur aux témoignages qui auraient pu être un peu classique autour du corps des femmes. La couleur prédominante est le rouge. Le rouge s’est les règles, mais aussi de la viande rouge auquel la femme est souvent associée. Cinq chapitres, cinq femmes qui sont toutes différentes. A travers elles, nous avons plusieurs visions et expériences d’être une femme au Brésil. La cinéaste varie les âges de ses protagonistes, mais également leur couleur de peau et leur identité sexuelle. La femme devient multiple tant dans son vécu que dans son appartenance ethnique.

Freeze Frame (Soetkin Verstegen, 2019)
Compétition officielle / Mention du Jury – ex aequo

Arrêt sur image, défilement visuel, blocs glacés, animaux immobilisés : geler le cadre.

Également présenté et récompensé par le Prix spécial du Jury au Festival international du court-métrage de Clermont Ferrand, Freeze Frame a su séduire le jury annécien. Le film est un hommage à la chronophotographie développée par Eadweard Muybridge en 1878 et baptisée par Etienne Jules Marey en 1889. Presque scientifique, avec la démultiplication des surcadrages cellulaires – est-on dans le viseur d’un microscope ou d’un appareil photo ? – , dans la manière dont les corps glacés d’insectes ou de lapins en mouvement sont exposés, l’esthétique est tout bonnement sublime. Mystérieux et sombre, le court-métrage étonne et questionne le spectateur en à peine 5 minutes. 

Genius Loci (Adrien Merigeau, 2019)
Compétition officielle / Mention du Jury – ex aequo

Reine est une jeune femme perdue qui, au milieu du chaos de la nuit, cherche sa place ou simplement à survivre.

Sélectionné dans de nombreux festivals, dont le Champs Élysée Film Festival et Berlinale (Short Film Award, le film a reçu le prix de la mention spéciale du jury à Clermont-Ferrand en février dernier. Avec style proche des dessins de Brecht Evens, le jeune cinéaste Adrien Merigeau montre l’intérieur psychique de son héroïne. Avec des feutres, de la gouache, des crayons et des encres, il crée un univers à la fois magnifique et inquiétant. Le chaos qui règne autour de Reine, jeune femme noire qui se cherche et que personne n’arrive à comprendre, est transposé par des formes et des couleurs tantôt sombre, tantôt joyeuse. Sa quête pour une équilibre n’est pas de tout repos. Les objets parlent à la jeune femme par le bias de phrases écrites à même le dessin. La voix-off est le dialogue constant entre Reine et le chaos. Genius Loci parle de la sauvagerie de l’être et de toute forme de dépendance. Le cinéaste laisse le spectateur libre d’interpréter ce qu’il veut dans le comportement chaotique de Reine. Le court-métrage est une peinture qui montre l’inconscient de l’autre. Magnifique.

Machini (Frank Mukunday, Trésor Tshibangu, 2019)
Compétition officielle

Congo. Des hommes se lèvent et vont travailler. Ils travaillent pour l’industrialisation des pays occidentaux pendant qu’ils meurent.

Sans mot et dans une répétition presque inquiétante, les silhouettes sans identités s’activent dur. L’originalité du court-métrage tient dans sa réalisation : du métal rouillé, des paysages dessinés dessus à la craie et des matériaux de récupération. Les personnages sont en pierre, leur casque sont faits de coquille de noix, les véhicules sont des plaques de métal. Cette usine, où toutes les forces vives s’accumulent, mange la ville et transforme la nature en désolation. Ce court-métrage dénonce de manière féroce l’industrialisation forcée des pays africains (ici plus particulièrement du Congo) par l’Occident (ici de la Belgique) pour profiter de matière première et de ressources pour faire fonctionner le capitalisme à plein régime. En utilisant des objets récupérés les deux cinéastes souhaitent également parler de l’écologie. Ils nous rappellent ainsi que capitalisme et écologie n’ont jamais fait bon ménage.

The Town (Yifan Bao, 2020)
Compétition officielle / Prix “Jean-Luc Xiberras” de la première oeuvre

Dans une ville chinoise, immersion dans un atelier de fabrication de masques. Ici, tout le monde subit l’Opération et c’est un honneur que nul ne peut refuser sous peine d’être rejeté de la société. 

En suivant le quotidien d’une jeune femme travaillant dans l’un de ces ateliers, on découvre petit à petit la réalité d’une société où le passage derrière l’un de ces fameux masques en bois est une étape obligatoire pour ne pas être traité en paria. L’individualité doit disparaître pour laisser la place à l’uniformité et à l’illusion d’un collectif bercé par des idéaux communs, qui n’est pas sans rappeler le passé communiste de la Chine. Dans ce quotidien d’injonctions et de jugement, la seule possibilité est de se plier aux règles. Ce futur dystopique semble plausible tant il fait écho à certaines réalités. L’histoire happe le spectateur et il suspend son souffle à mesure que le récit se poursuit. Malheureusement, derrière cet univers très crédible, là où pèche The Town c’est dans le récit plus personnel de la jeune femme, dans le traitement du passé, du trauma et de la cyclicité. Peut-être est-ce parce que ce format est trop court et aurait mérité quelques dizaines de minutes supplémentaires ? En tout cas, le film vaut vraiment le détour, notamment pour la beauté de son animation 2D numérique et les décors magnifiques qu’il propose dont certains angles de vue sont extrêmement bien pensés.

Manon Koken et Marine Moutot

Boriya
Réalisé par Sung-ah Min
France, Corée du Sud, 17 min

Carne
Réalisé par Camila Kater
Brésil, Espagne, 12min

Freeze Frame
Réalisé par Soetkin Verstegen
Documentaire, États-Unis, 1h38

Genius Loci
Réalisé par Adrien Merigeau
France, 16 min

Machini
Réalisé par Frank Mukunday, Trésor Tshibangu
République démocratique du Congo, Belgique, 9 min

The Town
Réalisé par Yifan Bao
Chine, 27 min

Publié par Phantasmagory

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