[CRITIQUE] Lands of Murders

Temps de lecture :  3 minutes

1992, trois ans après la chute du Mur. Patrick Stein, flic de l’Allemagne de l’Est, se retrouve dans un petit village paumé en ex-RDA pour élucider la disparition de deux jeunes femmes. Il est aidé par Markus Bach, ancien de la Stasi. Ensemble, ils vont devoir mettre de côté leur différence pour résoudre cette enquête.

Lands of Murders est l’adaptation allemande du thriller espagnol La Isla Minima, sorti en 2014. Si le cinéaste Christian Alvart a décidé de refaire ce policier, c’est qu’il pouvait y injecter un contexte de son pays rarement montré au cinéma. Ainsi, l’histoire de ces deux flics que tout oppose montre deux facettes de l’Allemagne du début des années 1990 : l’Est et l’Ouest. Alors que le mur de Berlin s’est effondré, le pays est plongé dans une incertitude. Après l’euphorie place à l’inquiétude. En les confrontant sur une enquête sordide, le récit aborde plusieurs aspects et tensions de cette nouvelle république. 
Le public peut être surpris par la fidélité dans l’enquête et son déroulement entre cette nouvelle version et l’espagnole. En effet, le réalisateur n’hésite pas à reprendre à l’identique des séquences et même l’attitude des personnages pour son film. Il pourrait sembler que Lands of Murders est un remake plan par plan de La Isla Minima dans certaines scènes. Pourtant la version allemande ajoute une tension et une violence absentes du film d’origine. L’intrigue se fond entièrement dans le contexte politique du pays et dans la différence entre les deux hommes — dans La Isla Minima il s’agissait de la fin du régime de Franco. De plus, il développe le personnage de la mère des deux victimes pour lui offrir une existence hors de son drame et surtout un destin. Lands of Murders prend le temps de préciser la psychologie de ses personnages et n’hésite pas à ajouter des séquences plus intimes des deux policiers. 

Dès le générique d’ouverture, nous découvrons de haut un monde sombre et gris : un paysage de campagne allemande plongée dans le froid et dont la seule usine crache des nuages noirs. Cette cartographie montre un environnement à la fois désolé, presque sauvage, mais où la main humaine est partout. Les images sont accompagnées par une musique aux vocalises puissantes et sourdes. Le thriller ne se détournera jamais des tons gris intense et denses et de la froideur de ce village. Le film ne s’éloigne pas des classiques du genre. Dès le début nous pensons à Memories of murders avec l’arrivée de ce policier venu de la ville avec des méthodes modernes et qui regarde avec horreur l’ancien de la Stasi mettre sur écoute ou encore tabassé des suspects de cette bourgade paumée. Au fur et à mesure de l’enquête, ils découvrent de nouvelles victimes. Le profil est à chaque fois identique : des jeunes filles qui ne souhaitent qu’une seule chose : fuir cet endroit où la corruption et la pauvreté touchent de plein fouet la population. En ouvrant ses portes à l’Occident et au capitalisme, la RDA découvre le marché de la concurrence, les licenciements et les baisses de salaire. Là où ils avaient un emploi à vie assez confortable avec une paie fixe, il y a réduction d’effectifs et efficacité. Sur le marché international, les ouvriers apprennent que leur travail ne suffit plus ! Ainsi, soit une partie est licenciée, soit une réduction importante de leur salaire est opérée. Ils ont le couteau sous la gorge. Dans cette ambiance de grève et de tension sociale, la disparition de ses deux jeunes filles fait tache. On accuse les immigrés qui viennent faire du travail en étant moins payé — et qui volent le travail des honnêtes gens forcés à partir en ville. Le film montre une période de mutation, une période difficile où les changements sont vécus douloureusement. Les puissances profitent toujours des plus faibles. Et l’unification des deux policiers, qui se rapprochent grâce ou à cause des circonstances, ne peut malgré tout pas effacer le passé. L’Allemagne post-RDA était un champ de ruine. Ces soldats étaient blessés, leurs espoirs étaient déçus et pourtant la vie continuait.  

Ainsi Lands of Murders tient toutes ses promesses : celles de divertir, de résoudre une enquête et de parler en sous-texte de problèmes plus importants. La tension palpable en fait un long-métrage fort et encore pertinent aujourd’hui où nous vivions une crise qui perturbe plus que jamais nos quotidiens. Pourtant comme les grévistes du film nous nous accrochons au passé sans vouloir regarder vers l’avenir. Parce que l’avenir peut être effrayant et fuir mener à la mort.

Marine Moutot


Lands of Murders
Réalisé par Christian Alvart
Avec Trystan Pütter, Felix Kramer, Nora von Waldstätten
Thriller, Allemagne, 2h09
22 juillet 2020
KMBO

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :