[CRITIQUE] Dawson City : le temps suspendu

Temps de lecture : 3 minutes environ

En 1978, des centaines de bobines sont retrouvées enfouies dans le sol de Dawson City, dans le territoire canadien du Yukon. Le cinéaste Bill Morrison, adepte de found-footage, utilise ces images d’archive – documentaires et de fiction – pour conter les pellicules perdues et retrouvées autant que de la naissance de la ville, au début du XXe siècle. 

L’image d’archive est toujours fascinante. Ces visages qui nous semblent vivants et nous percent de leur regard, nous savons bien qu’ils appartiennent aux morts. Ces saluts, ces sourires, ces paroles muettes et indéchiffrables, jamais nous ne verrons l’opérateur à qui ils sont adressés. Les pensées qui ont traversé ces êtres réduits à l’ombre et la lumière, qui les ont conduits à braver tous les dangers, qui sont les fondations de toute une ville, jamais nous ne les connaîtrons. Malgré la lenteur, il y a là quelque chose de captivant. L’impénétrabilité du visible nous hypnotise, sans aucun doute aidée par l’absence de voix off — qui renvoie au muet — et les compositions éthérées et minimalistes du musicien Alex Somers. Le montage, qui mêle brillamment les images de fiction aux documents amateurs, magnifie le tout. 

Le cinéaste est bien conscient du trésor qu’il manipule. En ouverture ainsi qu’en conclusion, une femme et deux hommes narrent la découverte des pellicules dans le sol. Les rares paroles sont offertes à ceux qui ont tout fait pour sauver et conserver cette richesse exhumée. Lors de la découverte des bobines, l’ouvrier qui a mis au jour le trésor et le directeur des archives audiovisuelles qui l’assiste révèlent, en brûlant un petit bout de pellicule, qu’ils ont affaire à de très vieux films. En effet, au début du cinéma, le film était en nitrate, un composé chimique très inflammable. Le long-métrage prend le temps d’expliquer et de montrer les différentes pellicules, comme il prendra le temps de parler des différentes époques de la ville de Dawson. Le thème de la perte traverse tout le film, ponctué de multiples incendies. Perdus les bâtiments en bois, lieux centraux et emblématiques de toute une ville, remplacés par de nouveaux édifices qui disparaîtront à leur tour, dont seules les archives garderont la trace. Perdues les archives, régulièrement emportées dans l’embrasement du nitrate. Les incendies ne sont pas les seuls responsables : pellicules jetées dans le Klondike, oubliées dans un sous-sol, jamais renvoyées aux studios, entassées pour combler une ancienne piscine ou plaques photographiques recyclées en verrière, dans Dawson City, l’homme aussi détruit les précieux documents. Paradoxalement, c’est l’une de ces incuries qui a rendu possible le documentaire. Les bobines découvertes en 1978 sont celles-là mêmes qui avaient servi à remplir la piscine. La glace, si elle a laissé ses marques, a également empêché les documents de s’embraser et de disparaître. Parmi eux, 372 films muets jusqu’alors perdus. En créant un long-métrage par le procédé du found-footage, qui consiste à élaborer une nouvelle oeuvre à partir de documents préexistants, le cinéaste, pédagogue, révèle la qualité des images et l’importance de leur conservation. 

À l’histoire de la pellicule s’ajoute l’histoire de la ville, exposée au-travers de sous-titres. Indéniablement intéressante, elle a fasciné nombre d’artistes avant Bill Morrison et contribué à forger le mythe du Grand Nord. Tellement intéressante que le cinéaste semble oublier son sujet. Il digresse et allonge le film comme pour tout y mettre. Les sous-titres, symptômes de cette volonté de tout dire, ajoutent au trop-plein et se heurtent aux archives, captivantes et mystérieuses par leur statut, qui résistent aux explicitations historiques qu’on essaie de leur apposer. Les images se suffisaient à elles-mêmes : le film n’est jamais aussi sublime que quand il se tait et laisse parler la forme, comme dans cette première scène d’incendie où les extraits de fiction s’enchaînent rapidement, où une danseuse mystérieusement mangée par les marques du temps et de la pellicule apparaît soudainement à l’écran. Ou encore dans les derniers photogrammes, en partie masqués par les traces dansantes de l’humidité, qui nous montrent une dernière fois la beauté de la découverte à Dawson. Si le cinéaste n’avait pas amoindri son propos et ces images, le film aurait gagné en pertinence et en force. 

Johanna Benoist & Marine Moutot


Dawson City : le temps suspendu (Dawson City : Frozen in Time)
Réalisé par Bill Morrison
Documentaire, Américain, 2h
05 août 2020
Théâtre du Temple

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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