[CRITIQUE] Outrage

Temps de lecture : 3 minutes

Ann Walton est une jeune femme insouciante, heureuse dans son emploi et fiancée à un homme qu’elle aime. Un soir en rentrant du travail, elle est violée. Sa vie bascule. Elle doit fuir pour apprendre à vivre sans le regard cruel, curieux ou compatissant des autres.

Ida Lupino est une rare femme cinéaste dans le Hollywood des années 1950 et une grande actrice. Elle crée avec son mari, l’écrivain Collier Young, The Filmmakers, une société de production indépendante qui lui permet de parler de sujets peu abordés par les studios — alors régit par le Code Hays, autorégulation mise en place par les firmes cinématographiques pour échapper à la censure puritaine de l’époque. Avec son troisième long-métrage Outrage, ida Lupino traite du viol et de ses conséquences sur les victimes. Très souvent — encore aujourd’hui — le viol est utilisé pour montrer les changements (parfois) spectaculaires chez les victimes qui s’emparent des armes de l’agresseur pour les retourner contre lui (le genre rape and revenge avec comme dernier film en date Revenge de Coralie Fargeat, 2017) ou la traque du criminel (le genre policier dont la série Unbelievable de Susannah Grant [2019] brise en suivant aussi le parcourt des victimes). Le récit peut également user du viol pour montrer l’évolution d’un personnage masculin, dont la sœur, la femme, la fille aurait été une victime et qu’il faut venger. Rarement un film comme Outrage avait abordé le vécu et ressenti de la victime en restant au plus proche de la réalité. Aucun effet, aucune enquête, aucun surplus émotionnel. Ida Lupino est à la fois proche et loin de l’héroïne : elle lui laisse l’espace nécessaire pour respirer. Durant tout le long-métrage, la question du regard est permanente. L’héroïne sent sur elle les curieux, les malaisants. Elle est devenue un sujet de conversation, une anecdote, une histoire morbide dont on parle. Que ce soit dans la rue ou au travail après son agression ou quand Ann rentre chez elle le soir même avec son visage noir et ses vêtements déchirés. Elle est changée à jamais. Elle se sent coupable de la violence subie. Elle ne ressemble plus à la jeune femme du début et encore moins à la fille sur la photo posée au-dessus de la cheminée — habillée de blanc et au visage angélique — qu’un fondu superpose avec Ann, victime, dans son lit. Elle a perdu cette innocence que le père aurait voulu protéger. Cette innocence qui représentait le bonheur de sa fille. Après le viol, Ann est en permanence enfermée. La mise en scène la montre régulièrement derrière des barreaux ou dans un surcadrage : la prison dans laquelle elle se trouve est avant tout mentale. C’est de cela qu’elle doit se libérer. Il n’est pas question de pardon dans Outrage mais d’acceptation. S’accepter après avoir été violée, brisée et détruite par l’acte d’un homme qu’on ne connaît pas. Ida Lupino distille, par ailleurs, la menace au début du film, comme pour prévenir la trop naïve Ann et les spectatrices : le danger est partout. 

Outrage, audacieux dans le sujet qu’il aborde, est également porté par une mise en scène brillante. La séquence du viol révèle de la qualité de metteuse en scène d’Ida Lupino. Baignée dans une atmosphère sombre, entre des entrepôts vides, Ann marche tranquillement. La tension monte au fur et à mesure — surtout que le spectateur sait que la jeune femme est suivie et voudrait l’avertir. Cette séquence rappelle la traque dans M le Maudit (M, Fritz Lang, 1931) avec l’ombre sur le mur, mais cette fois-ci nous sommes du côté de la victime et non du prédateur. L’espace et le jeu de la jeune actrice, Mala Powers — incroyable à tout juste 19 ans alors qu’il s’agit de son premier rôle — renforce l’idée qu’elle est prise au piège. Elle ne peut pas fuir : la société valide le comportement de l’homme et l’enferme dans son rôle de victime. Au milieu de ces rues vides, elle a beau crier, rien ne pourra la sauver. Même le klaxonne — véritable cri d’alarme dans une société sourde — n’inquiète personne et n’est qu’une nuisance sonore supplémentaire. Le film dénonce ainsi la société malade qui autorise ce genre d’acte. À la fin, le pasteur — qui recueille Ann — exprime le souhait que la collectivité prenne ses responsabilités pour changer et devenir meilleure. Un message qui résonne puissamment avec aujourd’hui.

Ida Lupino signe avec Outrage une œuvre puissante sur un sujet tabou. Le mot « viol » n’est d’ailleurs jamais prononcé à cause de la censure du code, mais le crime n’aurait pas pu être plus clair. Sans le montrer ni le dire, le viol est exposé dans toute sa noirceur et violence.

Marine Moutot

Outrage Réalisé par Ida Lupino Avec Mala Powers, Robert Clarke, Tod Andrews Drame, États-Unis, 1h15 1950 – ressortie le 9 septembre 2020 Théâtre du Temple

Publié par Phantasmagory

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