[INTERVIEW] Raqi Syed et Areito Echevarria, créateurs de Minimum Mass

Temps de lecture : 7 minutes 

Sélectionné dans plusieurs festivals en 2020, malgré la crise du COVID (Annecy où il a reçu un prix, Tribeca, La Mostra), Minimum Mass est une expérience VR de 20 minutes développée pour la plateforme Oculus Rift-S qui relate l’histoire d’un couple qui éprouve une série de fausses couches. Événement traumatique, nous voici plongés dans un univers sombre, mais beau, où nous découvrons et vivons avec le couple ces épreuves difficiles. Raqi Syed et Areito Echevarria, deux spécialistes des effets spéciaux — ils ont travaillé sur les sagas du Hobbit et de La Planète des singes — se sont lancés dans l’aventure de la réalité virtuelle pour raconter cette histoire personnelle. Le film VR Minimum Mass est en ce moment au festival NewImages au Forum des images jusqu’au 27 septembre. 

« Je ne pensais pas qu’il y avait beaucoup de sagesse dans la convention selon laquelle la VR doit être à la première personne. »

Avant de parler de votre film VR Minimum Mass, pouvez-vous nous en dire plus sur vous ? Qu’avez-vous fait avant ?

Areito Echevarria : Pendant environ vingt ans, j’ai travaillé dans les effets spéciaux pour le cinéma et l’animation, comme compositing artist (ou opérateur compositing) (1). Puis, il y a peu, j’ai décidé de changer et je me suis réorienté vers le monde universitaire. Dans le cadre de ce processus pour devenir universitaire, je me suis intéressé aux œuvres en réalité virtuelle et en VR linéaire. C’est ainsi que nous sommes arrivés sur ce projet de Minimum Mass.

Raqi Syed : J’ai une histoire similaire. Par ailleurs, nous nous sommes rencontrés sur le film Le Jour où la Terre s’arrêta (Scott Derrickson, 2008), le remake avec Keanu Reeves où nous travaillions ensemble sur les effets spéciaux. J’ai également exercé en tant que directrice technique d’éclairage (lighting technical director) dans les effets spéciaux pendant une dizaine d’années. Avant cela, j’ai eu une formation en théorie du cinéma, puis je suis allée à l’école d’art. Par la suite, j’ai commencé à travailler dans les effets spéciaux en animation chez Disney puis en live action chez Weta Digital. Enfin, nous avons tous les deux décidé de devenir des artistes indépendants.

Pouvez-vous nous parler de Minimum Mass ? J’ai lu que c’était une histoire personnelle.

Raqi : Minimum Mass est une histoire que nous avons écrite ensemble. Il s’agissait du voyage pour concevoir notre fils. Nous avons connu une série de fausses couches lorsque nous essayions de l’avoir. La façon dont nous avons traité ce processus était d’écrire à ce sujet. C’est de là que vient l’histoire.

Areito : Oui, je pense que le cinéma ressemble beaucoup à la psychothérapie. C’est une manière de se comprendre.

C’est une belle façon de le faire. Quelles sont les raisons pour lesquelles vous avez choisi la réalité virtuelle pour ce projet ?

Areito : C’est une rencontre de beaucoup de choses. Nous avions écrit beaucoup de matériaux à l’époque où nous avons commencé à écrire Minimum Mass. Nous l’avons envoyé à divers lieux pour évaluer l’intérêt pour ce projet. Or le script a atterri au New Frontier Lab du Sundance Institute. Nous sommes donc allés à Sundance et y avons incubé Minimum Mass. Au départ, nous l’avions conçu comme une histoire linéaire et à peu près au même moment, j’ai commencé à penser à la réalité virtuelle. Comme j’avais déjà fait un peu de VR et que j’avais trouvé cela intéressant, je me suis dit pourquoi pas. Mais ce genre de processus créatif prenne du temps et il faut laisser l’idée s’installer. Nous bénéficions du soutien de la communauté grâce à Sundance et il semblait possible que le récit fonctionne en réalité virtuelle. En fin de compte, ce qui est vraiment sympa est que le thème du projet marche en réalité virtuelle. Une partie de l’idée, derrière raconter l’histoire, est de montrer des fausses couches du point de vue féminin et masculin. Cela est en quelque sorte lié à l’interaction réelle, à la mécanique de l’expérience. Vous pouvez manipuler la scène en fonction du point de vue, soit de Sky, la perspective de l’homme ou de Rabia, celle de la femme.

Raqi : De plus, je pense qu’en 2018, lorsque nous avons commencé le développement du projet, nous y travaillons depuis quelques années sur le plan de l’écriture. Il est également vrai que la réalité virtuelle est un médium encore assez ouvert en ce qui concerne ce que vous pouvez faire ou imaginer. Donc nous sommes véritablement intéressés à la VR à ce moment-là. C’était le début, comme si tout était possible. Cela rend l’expérimentation vraiment passionnante.

J’ai découvert Minimum Mass et je trouve très intéressant que nous ne soyons pas au milieu de la pièce avec les personnages — comme dans beaucoup de films en réalité virtuelle — mais que nous soyons à l’extérieur. Ainsi nous pouvons déterminer ce que nous voyons, nous pouvons interagir avec la scène. Cela permet d’aider à comprendre ce que les personnages ressentent. Mais comment avez-vous choisi de laisser le contrôle aux spectateurs ? Parce que vous ne vouliez pas que nous prenions parti entre les personnages ?

Areito : Je pense que cette décision sur la conception de Minimum Mass est comme beaucoup de choses sur ce projet. La méthodologie consiste en quelque sorte à éviter le processus linéaire traditionnel où vous écrivez une histoire et en faites un dessin animé. Je préfère de loin avoir une idée où les éléments doivent être et ensuite développer les composants de manière non linéaire. On trouve toujours des façons intéressantes de faire interagir les uns aux autres. Dans le cas de l’interaction avec la scène [le spectateur peut faire tourner la pièce ou la monter et la descendre], c’était un certain nombre de choses qui convergent pour nous y conduire. Au début, en effet, je ne pensais pas qu’il y avait beaucoup de sagesse dans la convention selon laquelle la VR doit être à la première personne. Je suis parfois assez contradictoire et j’ai donc voulu essayer de le faire à la troisième personne. À quoi cela ressemblerait-il ? Qu’est-ce que cela signifierait ? Et puis il y a eu aussi la mécanique, nous avons eu cette idée de pouvoir manipuler physiquement le monde qui nous semblait plus convaincante. Il y a d’excellents projets de réalité virtuelle à la troisième personne, mais tous sont assez esthétiques, mais vous ne bougez vraiment que la tête. J’ai donc voulu essayer de voir ce qui se passerait si vous pouviez déplacer la maison et suivre les personnages. C’est en quelque sorte de pouvoir se déplacer physiquement dans l’espace, lié à cette idée que dans la VR, votre empathie avec le personnage est atténuée par la distance physique. Je trouve de toute façon que si vous êtes loin du personnage, vous avez une sorte de compréhension d’eux, mais dès qu’ils entrent dans votre espace personnel, cela devient beaucoup plus intime. Je voulais vraiment pousser cette idée de personnages qui entrent et sortent de votre espace personnel ou à l’inverse que vous puissiez entrer et sortir de leur espace personnel. Ce type de dynamique change votre empathie envers les personnages, ainsi que votre compréhension.

Raqi : C’est en quelque sorte comme tenir la vie des personnages entre ses mains. J’étais étonnamment émotive pendant que nous travaillions dessus. Ils deviennent très précieux et singuliers pour vous. Ils sont si petits et on prend plaisir à diriger leur monde. Je pense qu’il y a un autre niveau d’intimité qui se produit avec l’espace en VR. La caméra nous manquait beaucoup sur ce projet et nous plaisantons souvent à ce sujet. Nous sommes tellement habitués à utiliser la caméra, les effets spéciaux, l’animation et le rendu offline. C’est un langage différent. Ce que l’on peut faire avec l’espace en VR c’est comme ce que nous permet de faire la caméra normalement.

Comment vous sentez-vous de donner aux spectateurs le pouvoir de faire cela (tourner la maison et changer le point de vue) ?

Raqi : Je pense que c’est comme permettre aux participants d’avoir du pouvoir et c’est très puissant et excitant. Mais en permettant cela, nous devons renoncer à quelque chose. C’est très difficile pour nous en tant que réalisateurs. Nous ne pouvons pas contrôler chaque aspect de l’expérience. Or c’est ce que vous souhaitez faire quand vous êtes cinéaste. Vous organisez l’expérience du début à la fin jusqu’au moindre pixel. Pour nous, c’est une sorte de concession. Nous leur permettons de prendre des décisions sur la mise en scène et de la manière dont ils vont vivre l’histoire, ce qui est assez effrayant, mais excitant aussi. 

Areito : Je trouve cela très intéressant à regarder, en particulier de voir comment les gens vivent la scène.

Raqi : Cela me rend très nerveuse. À chaque fois que je vois quelqu’un découvrir le film, je me demande qu’est ce qu’il va se passer.

C’est vrai que c’est très différent pour chaque personne et que beaucoup ne choisissent pas ce que vous auriez aimé. D’ailleurs, comment avez-vous décidé d’utiliser le symbole du trou noir ?

Raqi : Pendant que nous écrivions l’histoire de Minimum Mass, des articles étaient publiés autour du grand collisionneur de hadrons en Europe et sur les expériences qu’ils réalisaient sur les micros trous noirs au CERN. Je lisais beaucoup sur ce sujet et il y avait toujours des scientifiques pour expliquer au public de ne pas s’inquiéter que la réalité n’allait pas être absorbée ou détruite par ces trous noirs. Donc c’est vraiment la juxtaposition de ces deux idées. Nous vivions des fausses couches et nous nous sommes demandés : et si un micro trou noir se formait spontanément quelque part, est-ce que quelque chose pourrait y aller ? C’est une idée très spéculative de les opposer l’une et l’autre ensemble. Et si ? Et si nous pouvions raconter cette histoire personnelle à travers une lentille spéculative pour la partager plus universellement au public grâce à l’élément de science-fiction ?

Areito : Je pense aussi que c’est une façon très humaine d’essayer de rationaliser quand des choses douloureuses et dures se produisent. Essayer de donner un sens à la situation. Je trouve que ce genre de pensées très originales. C’était définitivement là dès le début. Je crois même que c’était l’idée de départ.

Raqi : Oui, et si c’étaient les enfants qui essayaient de nous trouver ? C’est le thème de l’histoire. Au lieu que ce soit nous qui essayons de les trouver, ils traversent le temps et l’espace pour se connecter à nous. C’est juste une idée folle et poétique qui nous a menés vraiment très loin.

Avez-vous d’autres projets ? souhaitez-vous continuer en réalité virtuelle ?

Raqi : Nous aimons travailler avec les machines en temps réel issu du processus très ardu du rendu offline avec l’animation d’effets spéciaux. Nous aimons la flexibilité de travailler avec l’irréel. Nous avons donc plusieurs projets qui utilisent le temps de différentes manières, comme la réalité virtuelle. Et Areito travaille également sur un jeu en monde ouvert.

Areito : Comme Raqi l’a dit, nous avons quelques projets de réalité virtuelle dans les tuyaux. J’apprécie toujours énormément ce médium. Je pense que ce qu’il y a de cool avec la VR est qu’il reste encore beaucoup de domaines à explorer. Il y a beaucoup de choses qui nous intéressent. Je pense en particulier en ce qui concerne l’idée d’empathie dont nous avons parlé. La compréhension que nous avons des personnages est très différente en VR. Et il y a également le projet de jeu, parce que je dois utiliser une caméra à nouveau. La caméra me manque.

Mais vous avez utilisé une caméra pour Minimum Mass ? Ou pas du tout ?

Areito : Oui, j’imagine. Il y a techniquement une caméra. Mais je pense que c’est plus l’image dirigée qui me manque parfois.

Raqi : De plus, nous voulons vraiment apporter une sorte de fidélité photographique et de réalisme à la réalité virtuelle. C’est ce que nous souhaitions faire avec Minimum Mass, quelque chose de différent que ce que nous avions déjà vu en VR. Essayer d’aller aussi loin que possible. Ce n’est pas encore photoréaliste, car nous ne pouvions tout simplement pas y arriver avec Unreal Engine 4 (2) — Unreal Engine 5 va être meilleur. Mais nous pensons que c’est photographique et nous voulons maintenant aller vers le photoréalisme. C’est ce que nous allons tenter avec notre prochain projet.

Propos recueilli par Marine Moutot pendant le Venice VR Expanded

Notes : 
(1) L’opérateur de compositing est à la fois un artiste et un technicien. Son travail consiste à manipuler, assembler, mélanger plusieurs sources d’images ou d’effets spéciaux (prises de vue réelles numérisées ou images créées avec des logiciels 2D ou 3D, fixes ou animées) pour composer un plan unique intégré dans le montage d’un film de manière à ce que le résultat paraisse naturel, même s’il contient des éléments virtuels. (Source 3is.fr) 
(2) Unreal Engine est un outil de création en temps réel de 3D. Plus d’informations ici.

Retrouvez notre article sur les trois découvertes du Venice VR Expanded au Centquatre.

Pour aller plus loin avec le site officielle de Minimum Mass.

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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