[UN BON FILM AVEC… ] Un bon film avec un train qui interrompt une course-poursuite

Une femme s’évanouit de manière théâtrale, un objet roule doucement au sol en gros plan, des inconnus fomentent un plan machiavélique juste à côté des concernés… Le cinéma est rempli de motifs, parfois récurrents, qui intriguent et s’impriment dans nos esprits. Le deuxième mardi de chaque mois, nous vous proposons le défi “Un bon film avec…” : chaque rédactrice dénichera un film en lien avec un thème (plus ou moins) absurde mais qui vient naturellement à l’esprit. Pourquoi ces images s’imposent-elles ? Quel sens recouvrent-t-elles dans notre imaginaire ? Et dans l’œuvre ? Les retrouve-t-on dans un genre précis ? Comment deviennent-elles des clichés ?


/!\ Cet article peut contenir des spoilers. /!\

Temps de lecture :  9 minutes

Voilà encore un motif qui, sous ses abords d’évidence, s’est révélé bien plus compliqué qu’il n’y paraît. On le visualisait bien, pourtant, ce train qui, traversant soudain le champ, séparait pourchassés et poursuivants. Peut-être même le fuyard profiterait-il de l’obstruction du champ pour disparaître complètement ? Nous avons alors cherché du côté du cinéma de genre. Le cinéma d’action, les road movies et les westerns sont particulièrement propices à ce genre de séquences. Des courses-poursuites intenses, on y en trouve de nombreuses, que ce soit le temps d’une scène (La Mort aux trousses (Alfred Hitchcock, 1959), E.T. l’extraterrestre (Steven Spielberg, 1982)…) ou de presque tout un film (Mad Max Fury Road (George Miller, 2015), Bullitt (Peter Yates, 1969), Duel (Steven Spielberg, 1971)). On a également déjà vu dans l’histoire du cinéma des huis-clos haletants dans des trains, de grands films policiers comme Le crime de l’Orient-Express (Sidney Lumet, 1975) ou des longs métrages à la qualité plus discutable (The Passenger, Jaume Collet-Serra, 2018). Et pourtant, toujours, les scènes que nous avons trouvées nous invitent à réinterroger ce motif et les termes du sujet, y compris le plus évident, la course-poursuite. Ainsi que son nom le suggère, la course-poursuite semble nécessiter un poursuivant et un poursuivi ainsi qu’une course, qu’on imagine effrénée. Et pourtant, dans O’Brother (Joel et Ethan Coen, 2000), c’est presque une non course-poursuite qui ouvre le film : les poursuivants sont rapidement suggérés par le son mais n’apparaissent pas à proximité des fuyards. Le trio de bagnards s’enfuie mais personne ne semble s’en rendre compte. Dans leur course cahoteuse, ils arrivent sur des rails et le plus habile, Ulysses, joué par George Clooney, se hisse dans le wagon et entame un monologue à destination des occupants. La chaîne le liant à ses compagnons le rappelle rapidement à l’ordre lorsque l’un d’eux chute, l’attirant brusquement hors du train. Atterrissage brutal. Ici, le détournement de la classique course-poursuite propose une relecture de l’interruption de la course par le train pour en faire une scène burlesque. Dans Assurance sur la mort (Billy Wilder, 1944), Walter Neff, employé d’une compagnie d’assurance qui tente de se faire passer pour un autre, saute de son train pour échapper à un homme qui essaye de lui faire la conversation, lui faisant courir le risque d’être démasqué. Contre toute attente, ce n’est pas en prenant un train que Walter échappe à celui qui le poursuit, mais en sautant d’un train en marche.  En outre, la personne qui est pourchassée est-elle forcément en fuite ? Dans La Traversée du Temps, la jeune Makoto se lance à la poursuite de son ami, qui a emprunté son vélo, dont les freins ne fonctionnent plus, afin de l’arrêter avant qu’il n’ait un accident. Celui-ci, s’il se retourne à l’appel de son nom, ne semble pas comprendre qu’il est poursuivi : il ne fuit pas, il poursuit simplement sa course. Finalement, c’est davantage le temps que l’héroïne tente de rattraper – ou d’arrêter – que son ami. C’est en effet un facteur plus ou moins implicite que l’on retrouve dans les scènes de course-poursuite. Pour les personnages, il s’agit d’aller plus vite que l’assaillant ou la proie, d’arriver à temps pour le passage du train salvateur – ou tueur dans le cas de La Traversée du Temps. En terme de cinématographie, cela se traduit par une construction haletante de la scène, le suspense reposant en grande partie sur le montage alterné et une bande-originale emportée.

Les deux scènes de course-poursuite qui répondent à ce défi sont donc à rebours des attentes. Le train qui apparaît dans Dernier train pour Busan et dans La Traversée du Temps arrête la course-poursuite davantage qu’il ne l’interrompt. Dans le premier, il est le lieu de sûreté qu’il faut rejoindre pour mettre fin à la course, dans le second, l’arrêt est brutal, le train vient percuter un personnage. Dans ces deux séquences, le train n’est pas un élément inattendu mais l’horizon de la course-poursuite : celui que les pourchassés tentent de rejoindre, celui que le poursuivant tente d’empêcher d’atteindre (pour se repaître d’un repas de chair humaine dans le premier et sauver son ami de la collision dans le second).

N’oubliez pas de voter à la fin de l’article pour le prochain défi ! Et à vos propositions !

La Traversée du temps, Mamoru Hosoda, 2006

Makoto, insouciante lycéenne, découvre un jour un étrange objet qui lui permet de voyager dans le temps. Invoqué pour des futilités, ce pouvoir aura de graves conséquences.

La course-poursuite de La Traversée du temps est le moment clef de ce film d’animation de Mamoru Hosoda, à qui l’on doit également Le Garçon et la Bête. Un moment de bascule annoncé tout au long du film, où l’héroïne comprend son erreur – utiliser son pouvoir pour des broutilles – et paie son insouciance. Avant même la scène qui nous intéresse, le passage à niveau apparaît à plusieurs reprises. Le suspense est ainsi construit par la connaissance que le spectateur a du lieu et de la situation, ainsi que du danger qu’ils représentent. Il a déjà assisté à un freinage de dernière minute, l’héroïne évitant de justesse de se faire percuter par le véhicule, puis à la mort imminente de celle-ci – avant une première remontée dans le temps -, incapable de s’arrêter au passage du train quand les freins de son vélo ne fonctionnent plus.

Photogrammes x2(10)

Première scène du passage à niveau

Photogrammes x3(14)

Deuxième scène du passage à niveau

Le signal visuel et sonore annonçant l’arrivée du train est dès lors associé au danger. Dans la scène de course poursuite qui nous intéresse, sa régularité et sa rapidité (plus court que des secondes), crée un sentiment d’urgence, renforcé par la musique haletante et par le montage alterné entre le passage à niveau (le feu et les figures animées qui surplombent l’horloge et s’apprêtent à annoncer l’heure – fatidique) et la course de l’héroïne. Les plans se multiplient pour souligner l’imminence du danger – l’ami de l’héroïne a emprunté le vélo dont les freins ne fonctionnent plus et va se faire percuter par le train – et donner l’impression d’une course interminable. La jeune fille arrivera-t-elle à temps pour empêcher la mort de son ami ? Rien n’est moins sûr, car la séquence d’ouverture, dans laquelle s’insère la première scène du train, présageait le retard de l’héroïne. À celle-ci, un camarade disait : “encore à la dernière minute ! Soit en retard, ce sera plus simple”. Au tableau, une phrase, d’ailleurs rappelée au début de la course poursuite, annonçait : “le temps n’attend personne”.

Photogrammes x16(2)

Le temps est allongé et l’imminence du danger soulignée par le montage, le suspense repose en partie sur la connaissance que le spectateur a du danger que représente ce lieu et ce moment

Le soulagement lorsque l’héroïne et le spectateur comprennent qu’il n’y avait personne à poursuivre, que Kosuke n’a pas emprunté le passage à niveau – un vélo traverse tranquillement après le passage du train, la jeune fille rit au téléphone – ne sert qu’à instiller l’horreur et renforcer la sensation de danger quand ils comprennent son erreur. Kosuke n’a pas encore traversé le passage à niveau. Le spectateur comme l’héroïne a baissé sa garde et relâché son attention trop tôt.

Copie de Photogrammes x9(2)

Photogrammes x3(15)

Un répit de courte durée

Aux procédés précédents s’ajoutent l’impossibilité pour la jeune fille de remonter le temps – la mort, cette fois, sera définitive -, car elle vient de gaspiller sa dernière cartouche, et la reprise de la deuxième scène du passage à niveau, celle de sa propre mort, presque plan par plan. La première séquence, qui annonçait l’échec de l’adolescente, prend une autre résonance : la jeune fille insouciante pense maîtriser le temps quand, en réalité, elle est dépassée. Elle a beau savoir le danger, au contraire des passants qui s’inquiètent de ses blessures, après sa chute, et non du couple à vélo qu’elle tente d’arrêter, elle ne peut rien y faire.

Photogrammes x16(4)Photogrammes x16(5)Photogrammes x4(6)

Échec de l’héroïne : la course-poursuite reprend, mais c’est trop tard

Photogrammes x16(7)Photogrammes x6(10)

Deuxième scène du passage à niveau, citée dans la scène de course-poursuite

À la lumière de cette scène, La Traversée du temps apparaît comme une réflexion sur le deuil de l’enfance et du temps qui passe. Cette jeune fille qui utilise son pouvoir pour des futilités, refusant de grandir et de choisir, ne peut empêcher le trio qu’elle forme avec ses deux amis, Kosuke et Chiaki, d‘être séparé. La séparation est ici figurée par la mort symbolique d’un des membres du groupe. À l’issue de ce moment-clef qu’est le passage du train – où les rails figurent la ligne du temps qui passe – et la fin de l’adolescence, l’un des trois adolescents doit disparaître. Si ce n’est pas Makoto, si ce n’est pas Kosuke, alors ce sera Chiaki. Celui-ci vient répondre à la prière de Makoto, qui supplie le temps de s’arrêter et lui explique qu’il doit partir car elle a découvert son secret – il vient du futur. Après la peine de la séparation brutale, la jeune fille finit par l’accepter : disposant d’une nouvelle cartouche – car Chiaki a remonté le temps avant qu’elle ne gaspille sa dernière chance -, celle-ci retourne dans le passé pour affronter les adieux à son ami. Le passage à niveau fait une dernière apparition symbolique, pour figurer l’apaisement de l’adolescente : s’il est visible à l’écran, le feu de signalisation ne fait plus entendre son signal pressant.

Photogrammes x9(17)Photogrammes x3(16)

L’apaisement : Makoto affronte enfin une discussion sérieuse et les adieux à Chiaki

Johanna Benoist


La Traversée du temps (時をかける少女)
Réalisé par Mamoru Hosoda
Animation, Fantastique, Japon, 1h44, 2006
Eurozoom

Dernier train pour Busan, Yeon Sang-Ho, 2016

Le film de Yeon Sang-Ho Dernier Train pour Busan, sorti en 2016, relate une course poursuite ininterrompue, entre une population saine qui tente de rejoindre la ville de Busan par le train, et une horde de zombies grossissante.

Dans Dernier Train pour Busan, les femmes et les hommes, frappés par une terrible épidémie, se transforment quasi-instantanément en monstres sanguinaires dès lors qu’ils sont mordus par une personne infectée. Les survivants traversent un pays post-apocalyptique à feu et à sang, dans l’espoir de rejoindre une terre encore épargnée par la maladie. Dans ce survival haletant, deux courses poursuites dans des gares ponctuent le scénario. Nous nous intéresserons à la deuxième, qui intervient à quelques dizaines de minutes de la fin du film.

Le train dans lequel les personnages se trouvent est bloqué sur la voie par un autre train qui barre le passage. Le conducteur indique au micro aux survivants de se rendre sur la voie de gauche pour un changement de train. Seok-Woo – le personnage principal -, sa fille et une femme enceinte tentent désespérément de grimper à bord de ce dernier train qui les mènera, ils l’espèrent, vers leurs familles encore en vie. Dans cette séquence, tout concourt à placer le spectateur dans une posture de tension et d’empathie avec les trois survivants. Cette séquence est construite avec une alternance de plans serrés sur les visages terrorisés de ces personnages qui courent à perdre haleine et les visages hagards et ensanglantés des zombies, et de plans larges en contreplongée qui témoignent de l’infériorité numérique de plus en plus criante de nos trois héros en position de faiblesse. La bande son est habitée par une musique énergique au rythme rapide, une récurrence dans les scènes de poursuite au cinéma.

La caméra effectue à nouveau des gros plans sur les visages du héros et de sa fille, qu’il porte dans ses bras. Elle tend la main vers le train qui démarre, leur dernier espoir. Alternance avec les mains des morts-vivants, chair sans vie qui s’agrippe au véhicule dans un geste animal brutal. La douceur de cette petite main vient appuyer l’élan de vie qui anime les trois personnages qui réussissent enfin à monter à bord du train. Ces personnages, filmés de près, représentent eux-mêmes la vie contre la mort qui détruit leur congénères ; un père qui resserre les liens avec sa fille qui n’a qu’une dizaine d’années et une femme qui porte la vie en elle. Le père parvient à donner des coups de pieds qui font se détacher les mains des zombies de la barre du train. Une vue subjective du point de vue des personnages à bord du train qui s’éloigne progressivement de cette masse de zombie sur les rails clôt cette séquence, qui, elle-même, file comme un train lancé à vive allure.

Une séquence intéressante, donc, puisqu’elle transcrit ce qui est à l’œuvre dans le film ; montrer que Seok-Woo prend conscience de l’importance du lien avec son enfant qu’il a trop souvent négligé, et plus globalement, montrer que les pulsions de vie sont plus fortes que les pulsions de mort. On rappellera bien sûr que la suite des réjouissances sera bientôt sur les écrans, puisque Peninsula, qui se déroule quatre ans après Dernier Train pour Busan, sortira le 21 octobre.

Lucie Dachary


Dernier train pour Busan
Réalisé par Yeon Sang-Ho
Avec Gong Yoo, Yu-mi Jung, Ma Dong-seok
Action, Epouvante-horreur, Corée du Sud, 1h58, 2016
ARP Sélection

Avec la participation de Manon Koken

Retrouvez de nouvelles pépites le mardi 10 novembre 2020. Nous proposerons plusieurs bons films dans lesquels il y a un regard caméra.

Vous aussi, mettez-nous au défi de dénicher des films en rapport avec votre thème, en votant pour le Défi #19 avant le 9 novembre 2020. Vous pouvez également proposer de nouveaux thèmes en commentaire ou sur les réseaux sociaux.

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

8 commentaires sur « [UN BON FILM AVEC… ] Un bon film avec un train qui interrompt une course-poursuite »

  1. Encore un savoureux article dans cette série qui me ravit toujours. La Traversée du Temps, quel film incroyable ! Même si je lui préfère légèrement son successeur Summer Wars, les deux trônent incontestablement au panthéon de l’animation japonaise, et sont largement sous-côtés.
    Un regard caméra ? Le choix est si vaste ! On pense au « Vol du Grand Rapide » en 1903, au gros plan d’œil de « Blade Runner », à la sublime réflexion précisément portée sur le fait qu’une femme regarde la caméra dans l’essai documentaire « Sans Soleil » ❤

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :