[CRITIQUE] A Dark-Dark Man

Temps de lecture : 3 minutes

Un cadavre, un faux coupable, un policier véreux. Tout semble aller de soi dans les steppes kazakhes où travaille Bekzat, jeune officier depuis deux ans. Mais tout déraille quand arrive Ariana, une journaliste idéaliste envoyée par le gouvernement pour surveiller de près l’affaire.

Le cinéaste kazakh Adilkhan Yerzhanov, après le très remarqué La Tendre indifférence du monde (Laskovoe Bezrazlichie Mira, 2018), revient avec le film noir A Dark-Dark Man. Nous y suivons un antihéros pathétique qui magouille et tue contre de l’argent. Dans une société où tous sont corrompus, ses actes ne sont ni plus laids, ni plus vils qu’un autre. Triste constat d’un système qui faillit à sauver le plus faible et qui renforce le plus fort.

L’ouverture du film commence par un homme, Pukuar, un peu simplet, qui joue avec un enfant et une jeune femme. Instant d’innocence, la beauté du moment est irradiée par la photographie solaire et les paysages magnifiques à perte de vue. Puis, sans musique ni parole, un deal malsain est conclu entre un homme de main d’un politique et Pukuar, qui se trouvait là au mauvais moment et au mauvais endroit. Un cowboy arrive sur les lieux. Bekzat, jeune policier muté en pleine campagne, s’est adapté aux attitudes des voyous. S’inspirant des films noirs français — dont « l’horreur peut avoir lieu en plein jour » — le policier se penche sur le cadavre d’un enfant violé en mangeant des pâtes instantanées. Avec sa dégaine indifférente à ce qui se passe autour de lui, le décor est planté. Mais si cette machine bien huilée de violence et de pots-de-vin semble indestructible, l’arrivée d’Ariana, une jeune femme pugnace, va la faire dérailler. En venant « faire un safari pour voir les animaux sauvages dans leur habitat naturel », comme l’exprime si bien le policier véreux, Ariana va ébranler ses certitudes. Personnage idéalisé, fervente défenseuse des droits des êtres humains, drôle, avec un imaginaire débordant, Ariana est une fouineuse qui cite Montesquieu et raconte des histoires. Elle accompagne Bekzat dans son enquête et demande que Pukuar — faux coupable accusé d’avoir violé et tué le jeune garçon — et sa compagne viennent avec eux. Dans cette quête atypique, la jeune femme — dont le nom s’inspire la mythologie grecque qui aide Thésée à sortir du labyrinthe — permet d’ajouter de la poésie à la noirceur du récit. C’est elle qui, à travers l’histoire d’un « homme très très sombre vivant dans une obscurité très très noire », donne la solution pour en finir avec cette violence et enfin voir la lumière que la vie apporte. L’innocence et la naïveté de Pukuar sont les vraies beautés dans ce monde brutal. 

Non pas sans humour, A Dark-Dark Man est un film de genre(s). Alors qu’il débute comme un western, avec ses grandes étendues, son silence et ses personnages typiques, il se termine comme un véritable film noir. Avec intelligence, le cinéaste utilise une nouvelle fois la musique comme point de départ. Tandis que Bekzat essaye de masquer ses nombreuses magouilles en attendant le départ d’Ariana, pour enfin pouvoir tuer discrètement Pukuar, une musique électro et sobre envahit le champ sonore quand il commence à prendre conscience que le monde qu’il connaissait doit finir et est fini. Après qu’Ariana ait été évacuée du récit, avec violence, Bekzat reprend le fil de l’histoire et décide de sortir de ce labyrinthe de violence par la violence. Et comme il a si bien dit à Ariana — après avoir été tabassé en protégeant Pukuar — « la vraie violence commencera quand (elle) sera partie ». À aucun moment, la brutalité de l’action n’est pas gratuite dans le récit, mais toujours validée par la rage de l’injustice. De la même manière où le cinéaste utilisait la violence pour se sortir d’une situation injuste dans La Tendre indifférence du monde, il la rend nécessaire ici aussi. Accompagné des mêmes acteurs et actrices, sauf Daniar Alshinov qui rejoint l’aventure en interprétant un Bekzat convaincant et charismatique, le réalisateur construit des univers parallèles où chacun incarne un personnage type. Ariana, jouée par Dinara Baktybaeva est Saltanat de La Tendre indifférence… Elle a juste grandi et gagné en maturité. Alors qu’elle lisait Camus (dont le titre est tiré d’un de ces ouvrages), elle lit Montesquieu et De l’Esprit des lois (1748) dans A Dark-Dark Man et n’est ainsi pas dupe face à la violence du monde qui l’entoure. 

Poétique, brutal et surprenant, A Dark-Dark Man est une véritable ode à la liberté et à l’innocence. Une séquence brève, mais magique, dans les steppes enneigées offre une parenthèse, un repos pour la renaissance de l’antihéros en héros. Ce moment où il disparait dans le blanc laiteux de la neige est un instant de grâce. Ainsi la noirceur du monde ne peut atteindre tous les hommes. Et c’est une femme qui vient dérégler la machine bien huilée de la violence.

Marine Moutot

  • A Dark-Dark Man
  • Réalisé par Adilkhan Yerzhanov
  • Avec Daniar Alshinov, Dinara Baktybaeva, Teoman Khos
  • Policier, Kazakhstan, France, 1h50
  • 14 octobre 2020
  • Arizona Distribution

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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