[CRITIQUE] Le Jeu de la Dame

Temps de lecture : 5 minutes

Beth Harmon, orpheline dès l’âge de huit ans, intègre un orphelinat catholique pour jeunes filles où elle devient rapidement dépendante aux tranquillisants. Un jour, alors qu’elle se rend au sous-sol, elle découvre les échecs. Monsieur Shaibel, le concierge de l’orphelinat, va lui apprendre à jouer. C’est tout un univers qui s’ouvre à elle. Elle se donne alors les moyens pour devenir la meilleure joueuse d’échecs au monde.

Alors que le dispositif scénaristique semble assez simple — entre flashbacks d’un événement traumatique et narration linéaire des débuts jusqu’à l’épreuve finale — et que la mise en scène use de canons classiques — musique à outrance et effets de caméra pour suggérer l’ingéniosité plutôt que la montrer —, Le Jeu de la Dame (The Queen’s Gambit) est un petit bijou. La nouvelle série estampillée Netflix, créée par Scott Frank — qui nous avait offert l’excellente Godless (2017) — et Allan Scott, réussit à rendre passionnant un jeu, en laissant de côté tous ses aspects techniques et stratégiques, seulement grâce à la figure qui le porte. Cela relève du génie ! Si comme nous, les échecs ne vous captivent pas au premier abord, cela n’a pas d’importance pour apprécier cette mini-série. Aux côtés de Beth, nous embrassons totalement la passion du jeu sans rien y connaître. Réalisée à la manière d’un thriller, cette adaptation de l’œuvre éponyme de l’écrivain de roman noir américain Walter Tevis (Le Jeu de la dame, 1983) est surtout le récit passionnant d’une femme qui lutte contre ses addictions et pour que son talent soit reconnu dans un monde d’hommes. 

Si le sujet n’a en rien perdu de son actualité, alors que le récit se déroule dans les années 1960, c’est grâce au personnage principal : Beth Harmon, jouée par l’excellente et envoûtante Anya Taylor-Joy (The Witch [Robert Eggers, 2015], Split et Glass [M. Night Shyamalan, 2017, 2019], Emma [Autumn de Wilde, 2020]). Cette figure téméraire devient un modèle féminin libre et indépendant. Elle ne correspond à aucun canon féminin ni d’aujourd’hui ni de l’époque. Elle est silencieuse et arrogante, confiante tout en étant dans l’incertitude de ses propres capacités. Tantôt forte, tantôt faible, elle évolue dans une lutte permanente contre elle-même et contre le monde qui l’entoure. Beth n’est jamais binaire. Elle est montrée dans ses contradictions et dans la multiplicité de son être : dans toute sa complexité. C’est sa force de caractère qui nous touche et nous rapproche le plus d’elle. Ce génie des échecs, qui vit dans son monde, aurait pu nous sembler tellement lointain et inaccessible, pourtant ce n’est jamais le cas, car elle est profondément humaine. Les échecs, sur ce tablier en soixante-quatre cases, la rassurent et la réconfortent. Malmenée par la vie, elle peut enfin contrôler un monde qui, jusque-là, lui échappait et n’avait jamais été tendre avec elle. Ses addictions la rendent également plus humaine et la série ne tombe jamais dans une caricature de la dépendance — avec une justesse proche du traitement fait par la série Euphoria (Sam Levinson, 2019, HBO). Au contraire, elle en détaille les hauts et les bas, les avantages et les inconvénients. Extrêmement attachant et convaincant, le personnage de la Dame nous parle directement, malgré sa singularité, et le.a spectateur.rice se retrouve irrémédiablement lié.e à elle. Avec elle, nous plongeons de périodes sombres à des moments de félicité, nous rappelant l’intéressante, mais classique série sur la bipolarité d’une patineuse artistique, Spinning out (Samantha Stratton, 2020, Netflix). Les épisodes de dépression sont aussi violents que ceux d’euphorie. Tout n’est pas noir et blanc dans le monde de Beth Harmon, contrairement au jeu qui la passionne et nous captive le temps de sept épisodes. 

Le milieu des échecs est un monde essentiellement masculin, et pendant toute la série, Beth est plus vue comme une attraction que comme une compétitrice sérieuse, malgré ses victoires successives. Le sexisme du milieu est en adéquation avec celui de l’époque — comme nous le voyons avec les quelques personnages extérieurs aux échecs, qui sont souvent moins bienveillants. Pourtant là aussi la série n’est pas binaire et souligne la diversité des hommes qui évoluent dans cet univers. Certains personnages récurrents, comme Benny Watts (Thomas Bodi-Sangster), Harry Beltik (Harry Melling) ou D.L. Townes (Jacob Fortune-Lloyd), la soutiennent tous finalement. Les relations qui se tissent entre les personnages sont aussi un beau message d’amitié. Il n’y a pas de réelles relations amoureuses – Beth reste toujours insaisissable pour ses partenaires masculins —, mais une admiration mutuelle entre les différents protagonistes. C’est d’ailleurs, un point intéressant dans le récit qui montre que l’individualité prônée par l’idéologie américaine n’est pas la clé pour gagner. Les Russes, en comparaison, sont des gens brillants grâce à leur entraide et à leur collaboration. Seule, la Dame n’a aucune chance de gagner, alors qu’avec les autres pièces de l’échiquier, en faisant front commun, ils peuvent tous ensemble mettre échec et mat l’adversaire. 

De plus, la vie n’a pas été simple pour Beth : mère décédée dans un accident, placée dans un orphelinat, adoptée par une famille qui ne veut pas réellement d’elle. Cette difficulté à vivre dès le plus jeune âge façonne sa vision et son rapport au monde. L’absence d’une mère aimante est un frein pour la petite fille qu’elle est et la rend dure et renfermée. C’est, finalement, bien longtemps après son adoption que des retrouvailles avec un amour maternel bancal vont lui permettre de se (re)construire. La série tisse un discours sur le chez-soi particulièrement intéressant, intrinsèquement lié à celui sur la maternité et sur l’importance du monétaire. À travers ce personnage en mouvement perpétuel, d’hôtel en hôtel, il y a une recherche du lieu sécurisant qu’elle ne trouve jamais vraiment. Même la maison des parents adoptifs — qu’elle tente pourtant de rénover à son goût — ne comblera pas ce manque et sera le lieu des moments les plus sombres, car liée à ce que Beth rejette : l’enfermement de la femme au foyer qu’était sa seconde mère, prisonnière des murs de cette jolie maison de banlieue résidentielle. Le Jeu de la Dame met en lumière le cri d’alarme de ces femmes enfermées dans leur vie, dans leur maison et dans le carcan du regard des hommes et de la société. Mais également ce besoin viscéral de trouver sa place en tant qu’être humain.

La reconstitution historique est particulièrement convaincante. Les décors sont extrêmement beaux tandis que les tenues de Beth et de ses comparses, féminins comme masculins, nous plongent dans un passé à la fois familier et intrigant. Ils ne sont d’ailleurs pas anodins et sont toujours en lien avec l’évolution du personnage dans ses différentes quêtes. Son attirance pour les beaux vêtements vient d’ailleurs du fait que ses deux mères respectives ne lui en ont jamais offerts. De plus, ils viennent mettre en avant sa féminité qui pourrait paraître futile et dérisoire à cause de son talent et de son génie.

Visuellement et scénaristiquement, la série est aussi un très beau portrait des années 1960. À mesure que le récit progresse, la réalité historique de la Guerre froide se fait plus présente. Le personnage de Beth Harmon se retrouve confronté à cette dualité, stérile, entre les deux pays. Les États-Unis n’hésitent pas à se servir d’elle et de son talent. Tout comme, la religion catholique qui est à cette époque encore très puissante et qui se positionne sur de nombreux sujets – au niveau de l’industrie cinématographique, nous sommes encore en pleine application du Code Hays, autocensure de la part des studios pour éviter la censure plus féroce des institutions religieuses du pays. Mais dans les deux cas, pour la Guerre froide ou la religion, Beth Harmon ne plie pas l’échine pour se conformer à ce que veut d’elle une société qui ne la respecte pas. Elle refuse ainsi catégoriquement de se soumettre à des diktats sociétaux vides de sens pour elle. 

Le Jeu de la Dame est la belle surprise, féministe, efficace et entraînante, du mois d’octobre.

Manon Koken et Marine Moutot

Le Jeu de la Dame (The Queen’s Gambit)
Créée par Scott Frank et Allan Scott
Avec Anya Taylor-Joy, Colin Stinton, Frederick Schmidt
Drame, États-Unis (Mini-série – 7 épisodes x 60 min)
23 octobre 2020
Disponible sur Netflix.

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

3 commentaires sur « [CRITIQUE] Le Jeu de la Dame »

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