[CRITIQUE] Sibel

Temps de lecture :  2 minutes

Dans un village isolé de Turquie, Sibel est une jeune muette rejetée par la communauté qui ne comprend pas son handicap. Elle communique grâce à une langue sifflée. Un jour, elle croise la route d’un fugitif blessé. Elle s’en occupe et trouve en sa compagnie un monde nouveau : loin des préjugés de son village, elle est enfin acceptée comme elle est.

Les cinéastes franco-turques, Çağla Zencirci et Guillaume Giovanetti nous content l’apprentissage d’une jeune femme pour devenir femme indépendante et forte. Avec une approche documentaire, les réalisateurs sont allés au plus près des habitants du petit village de la région de la mer Noire en Turquie. Ces villageois communiquent avec une langue sifflée ancestrale, point de départ du récit de Sibel. Une vidéo introductive — d’un documentaire datant des années 1960 — nous explique la manière dont fonctionne ce sifflement. De plus, l’histoire s’inspire de légendes locales, rendant le long-métrage encore plus foisonnant et passionnant. 

L’absence de voix fait que Sibel n’est pas considérée comme une femme par sa communauté. Cette situation lui permet de se promener librement, les cheveux aux vents, et ne pas être soumise aux injonctions que subissent les autres femmes. Mais cela l’oblige également à ne pas être acceptée comme elle est, et à être constamment violentée verbalement ou physiquement. Cette fausse liberté, elle la passe à traquer le loup qui hante la forêt et empêche les femmes d’y aller. En essayant de tuer cette créature, elle veut être réintégrée la vie du village dont elle est exclue. En redonnant la possibilité aux femmes d’aller dans la forêt, elle veut aussi féminiser ce sanctuaire où seuls, elle et les hommes vont. La traque du loup, qu’elle mène chaque jour, renvoie à la métaphore de l’homme, à la fin de l’innocence. Cette quête est celle de tout être humain qui cherche à changer d’état, à grandir. Les seules personnes proches de Sibel sont Narium, une vieille dame qui attend le retour de son amant dans une cabane en haut de la montagne, et son père. Il aime profondément Sibel et le lui montre par de petits gestes : il lui offre un fusil de chasse, l’autorise à faire ce qu’elle veut. Mais il ne comprend pas ce que vit sa fille au quotidien. Il ne voit pas non plus qu’il traite ses filles différemment : en les séparant, il attise la jalousie entre elles. La sœur de Sibel est une adolescente qui désire elle aussi être intégrée à la communauté et dont le fardeau d’avoir une sœur muette pèse. Fatma n’envisage pas d’autres solutions que le mariage pour vraiment faire partie de ce village. Pour Sibel, sa très jeune sœur doit continuer d’aller à l’école pour se libérer du joug des femmes qui, de génération en génération, perpétue une tradition patriarcale. Sibel, elle, ne peut pas se marier. Trop différente, elle fait peur. Isolée, sa rencontre avec le fugitif est, pour elle, une opportunité pour apprendre à se découvrir à travers un regard neuf et sans préjugé, à explorer une féminité qu’elle pensait ne pas avoir. À force d’être observée avec méfiance et indifférence, elle s’est acceptée comme un corps neutre.

Le film, très inventif dans sa mise en scène nerveuse et fébrile, montre bien l’état d’esprit de Sibel. La caméra la suit et ne la quitte jamais. Sibel envahit l’espace et le champ de la caméra pour que nous embrassions son point de vue. Son apprentissage se fait dans la violence et les plans sont saccadés comme son souffle. Les cinéastes font d’ailleurs le choix de ne pas utiliser de musiques extradiégétiques. Le film respecte les bruits de la forêt et du quotidien de ses personnages, mais également le silence de son héroïne. L’un des moments les plus puissants est quand Sibel tente de crier. Sibel est authentique et magnifique. Rien n’est dans le pathos, mais dans la justesse des sentiments.

Marine Moutot

  • Sibel
  • Réalisé par Çağla Zencirci, Guillaume Giovanetti
  • Avec Damla Sönmez, Emin Gürsoy, Erkan Kolçak Köstendil
  • Drame, Allemand, Turquie, France, Luxembourg 1h35
  • 6 mars 2019
  • Pyramide Distribution
  • Disponible sur Orange, Univers Ciné, Canal VOD

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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