[CRITIQUE] Cigare au Miel

Temps de lecture : 5 minutes.

1993. Selma, 17 ans, a grandi à Neuilly-sur-Seine au sein d’une famille bourgeoise cultivée et laïque. Née française, elle est très attachée à sa culture kabyle mais réalise progressivement que les traditions familiales entravent sa liberté. Alors qu’elle entre dans une école de commerce renommée et décide de profiter de sa jeunesse, l’incompréhension de ses parents grandit. Au loin, en Algérie, gronde la menace du fondamentalisme émergent.

La Compétition officielle des Arcs Film Festival 2020 est décidément riche en premiers films. Cette fois-ci, une collaboration franco-belgo-algérienne réalisée par la cinéaste Kamir Aïnouz : Cigare au Miel. Derrière ce titre alléchant, la promesse d’une dépiction de la culture berbère au sein d’une famille franco-algérienne, teintée de libération féminine adolescente. 

Le générique, un peu psychédélique avec son fond rose mouvant composé de vaguelettes en forme de vulves, accompagné par des chœurs de femmes, annonce la couleur : il sera question d’éveil sensuel et de découverte de soi. Une voix off féminine prend le relais, semblant commenter un souvenir de Selma, jeune femme étendue sur le sable, cheveux trempant dans l’eau de mer, une Main de Fatma en pendentif entre les lèvres, bercée par le son des vagues : “Elle sentait le souffle de Karim contre sa joue”. Nous comprenons plus tard que cette phrase qui semble tirée d’un roman évoque Shéhérazade, princesse-conteuse prenant en main son destin face à la domination masculine. Bien que cette ouverture soit maladroite, elle est efficace. 

À peine ces premières séquences oniriques passées, le film entre dans le vif du sujet. Selma échange un regard appuyé avec un jeune homme qui vient ensuite l’aborder : “T’as un très beau sourire et de très beaux seins.” Cigare au Miel va droit au but, comme son héroïne, jouée par Zoée Adjani-Vallat, qui n’hésite pas à répondre avec franchise à son jury lors de son entretien d’entrée en école de commerce, parlant de l’oppression et de la radicalisation qui touchent l’Algérie. Face aux provocations blagueuses et racistes de ses camarades, elle réplique avec verve. Lorsqu’elle se fait bizuter, elle se plie aux règles en mimant l’acte sexuel devant un parterre d’étudiant.e.s alcoolisé.e.s. Par ce jeu avilissant, elle se libère des règles établies par ses parents et par la tradition et conquiert son identité. Elle surprend là où chacun.e croit qu’elle baisserait les bras. Jeune femme en construction, elle va au-devant des nouvelles expériences malgré la peur. “En réalité, je ne suis pas unique, je suis double”, déclare-t-elle. Et c’est cette même identité, centrale dans la construction du personnage, qui la pousse à aller à l’encontre de ce qu’on attend d’elle. Elle ne veut pas suivre la voie toute tracée mais la détourner, pour répondre à ses désirs. Centrale, Selma est presque toujours au premier plan, la caméra, proche, refusant de la laisser, comme hypnotisée par sa détermination.

Alors qu’au loin, en Algérie, le pays se radicalise, c’est un tout autre drame qui se noue dans le quotidien de Selma. Dès les premières minutes, ses parents, Algériens bourgeois, sont présentés comme des éléments perturbateurs, sources d’interdit et de jugement. Les conflits sont nombreux, notamment aux dîners, particulièrement tendus et guindés. Sa mère craint les qu’en dira-t-on, son père rejette toute opposition à sa haute autorité. À peine Selma ose-t-elle vivre sa jeunesse qu’elle se fait rabrouer. Et derrière ce discours strict, ce sont les traditions et les attentes familiales qui transparaissent et l’étouffent. Dans ce quotidien ponctué de repas familiaux, Selma doit aussi faire face aux remarques sexistes de certains membres de sa famille. En réaction à cette pression familiale constante, Selma s’affirme et se protège en se concentrant sur ses désirs. Sa construction passe par la découverte de son corps à travers l’observation de sa vulve puis des essais de masturbation peu concluants avant de finalement vivre sa première fois avec Julien, le jeune homme rencontré à son école. Pourtant, la jeune femme ne semble pas forcément se trouver et se plie encore aux exigeances parentales qui rêvent d’un riche mariage. Alors que la nuit avec son amoureux avait déclenché une énième crise, ses parents l’enjoignent à se rapprocher d’un autre homme, arrangeant un rendez-vous qui mène au pire. Le film joue alors du décalage, mettant en scène un accueil joyeux des parents, loin de se douter du drame qui frappe leur fille. La sentence est lourde de sens : les vœux des parents sont définitivement malvenus voire synonymes de danger. Selma, si forte et solaire, plonge dans l’inertie du trauma. Mais, esprit libre et fier, Selma réussit à surmonter les épreuves par sa combativité et se défait du poids familial en tenant tête. 

À travers les scènes de repas transparaît la soumission de la mère, contrainte à la domesticité par le mariage, les traditions et la pression sociale, acceptant toute décision du père. “À quoi ça sert que je fasse des études si tout ce qui compte c’est que je me marie ?” : la rébellion de sa fille lui permet d’elle-même regagner un peu de liberté. Alors que son personnage semblait intrinsèquement aller de pair avec la figure paternelle, elle se détache et commence à exister. Ce pas de côté permet la naissance d’une véritable relation mère-fille. Le retour au village natal sera le second détournement qui permettra la libération. Par ailleurs, le cigare au miel si alléchant du titre représente ces femmes kabyles, sœurs, cousines et tantes de Selma et sa mère, seules maîtresses du foyer, qui cuisinent ensemble. Aucun homme n’est là, aucune domination n’apparaît. Chacune a son rôle, de celle qui mange goulûment – Selma – à celle qui prépare la pâte, roule les cigares ou encore les fait cuire. Cette séquence, douce et délicate, après une série d’épreuves pour Selma qui a affronté l’univers masculin par la violence et le mépris, est réconfortante et pleine de vie. Toutes les générations sont là, de l’enfant à la grand-mère. Baignée dans la lumière chaude d’Algérie, la scène est joyeuse. Moment d’aparté dans le quotidien, la fabrication de cette gourmandise entre femmes est courte et la réalité revient bientôt, dure. Le dernier plan de Cigare au Miel, un peu classique, lui fait écho dans une libération solitaire de la jeune femme, filmée en contre-plongée sur le fond blanc du ciel, marchant rapidement, cheveux au vent et pieds nus.

À vouloir trop en faire, Cigare au Miel perd malheureusement le fil de son ambition et ne tient pas forcément toutes ses promesses. Malgré la démarche sincère de sa réalisatrice et la merveilleuse dépiction des émotions de son personnage, le traitement reste très classique et, en voulant aborder des sujets aussi complexes, le film perd un peu de sa profondeur en les traitant peut-être avec trop de distance. Le déroulement semble donc évident et fait regretter l’absence d’un véritable acmé émotionnel ou d’un bouleversement majeur du récit. Il se peut aussi qu’en évoquant une culture arabe, la découverte du corps féminin et la radicalisation Cigare au miel souffre de la comparaison avec d’autres belles réalisations thématiquement similaires de ces dernières années telles que Peur de rien (Danielle Arbid, 2015), À mon âge je me cache toujours pour fumer (Rayhana, 2016) ou Papicha (Mounia Meddour, 2019). Par ailleurs, bien que l’attachement de Selma à Julien semble clair et compréhensible, le couple ne sonne pas toujours juste. Tout comme certaines scènes de disputes avec les parents dans lesquelles les dialogues et réactions manquent peut-être un peu de naturel. Il est aussi dommage que la menace islamiste, très bien montrée dans sa toute distance par la télévision et la radio, ne soit pas évoquée avec plus de profondeur et de centralité.

Bien qu’un peu maladroit et classique, Cigare au Miel est un joli récit initiatique qui fait ressortir la beauté de l’affirmation de soi d’une jeune femme à travers son éveil.

Manon Koken
Avec la participation de Marine Moutot

  • Cigare au Miel
  • Réalisé par Kamir Aïnouz
  • Avec Zoé Adjani-Vallat, Amira Casar, Lyes Salem
  • Drame, France, Belgique, Algérie, 1h40
  • Sortie nationale le 24 mars 2021
  • Paname Distribution

Publié par Phantasmagory

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