[CRITIQUE] Servant – Saison 1

Temps de lecture : 5 minutes

Attention, spoiler alert. Le texte qui suit peut dévoiler certains éléments de l’intrigue.

Alors qu’elle vient de perdre son bébé, Dorothy Turner adopte une poupée reborn pour surmonter son deuil, et engage une jeune nourrice, Leanne, pour s’occuper de celui-ci. Son mari, Sean, inquiet du comportement étrange de sa femme et des effets indésirables de cette nouvelle présence, enquête sur le passé de la nurse. 

Les mois passés ont vu éclore quelques bonnes nouveautés ou suites, mais point de pépite horrifique du côté des séries. The Haunting of Bly Manor (Mike Flanagan, 2020), remake des Innocents (Jack Clayton, 1961), fait honneur à sa saison 1 sans effrayer autant que Hill House. La sympathique Locke & Key (Joe Hill, 2020) penche plus du côté de l’enquête fantastique adolescente que de la terreur, JU-ON : Origins (Takashi Shimizu, 2020) était décevant dès les premières minutes et What we do in the shadows (Jemaine Clement, 2019) maintient son cap du côté de la comédie – à raison. Les zombies étaient une nouvelle fois au rendez-vous avec Black Summer (Karl Schaefer et John Hyams, 2019) et les saisons 5 et 6 de Fear the Walking Dead (Robert Kirkman et Dave Erickson, 2015-2020), le prequel de la série éponyme, mais là encore rien d’extraordinaire. Il nous reste à voir Kingdom (Kim Seong-hun, 2019), Marianne (Samuel Bodin, 2019) et Lovecraft Country (Misha Green et Jordan Peele, 2020) qui devraient sûrement apporter leur lot de surprises. Alors que la saison 2 de Servant sort le 15 janvier sur Apple TV+, le climat semble propice à un retour sur une première saison réussie. 

Toujours un peu dubitative face aux films de M. Night Shyamalan, j’avais tout de même quelques attentes quant à l’arrivée de sa nouvelle production fin novembre 2019. Les réalisations du cinéaste, bien que souvent novatrices et inspirées, me semblent toujours exploiter leur sujet de manière insuffisante et un peu artificielle. Il manque quelque chose à Incassable (2000), Signes (2002), Le Village (2004), Phénomènes (2008), Split (2016) et Glass (2019). The Visit (2015) frôle même parfois la comédie et l’absurde. Quatre ans après Wayward Pines (Chad Hodge, 2015-2016), M. Night Shyamalan revient du côté du petit écran. Alors, Servant serait-elle enfin une série d’horreur qui dérange et fait peur ? 

Le pitch est simple : une jeune femme, Leanne, arrive chez Sean et Dorothy pour élever leur nouveau-né afin que cette dernière puisse reprendre le travail. Petit hic : le bébé est en plastique, Leanne un peu trop mystérieuse au goût de Sean et Dorothy ne semble pas voir l’étrangeté ambiante de son chez-soi. À partir de ces quelques éléments se tisse une toile scénaristique habile, qui semble s’étendre à l’infini. 

À peine les premières minutes se sont-elles écoulées que quelque chose dans l’atmosphère cloche. Tout semble un peu à côté : l’immense sourire figé de Dorothy, le couple parfait et heureux, le cadre bourgeois du magnifique appartement de Philadelphie… Lorsque Leanne sonne à la porte de la splendide demeure, Dorothy semble trop en faire, prête à tout pour se montrer sous son meilleur jour. Elle est présentatrice-star à la télévision, lui grand chef cuisinier. Bien sous tous rapports, à première vue. Mais la tension et le malaise sont palpables. 

Dans ce premier épisode réalisé par M. Night Shyamalan, les annonces se bousculent et une inquiétante étrangeté se construit, lentement mais sûrement. Le premier véritable échange entre les trois personnages s’inscrit dans une très belle scène d’interrogatoire. Alignés dans le champ, à table pour le dîner, Dorothy revient toujours au premier plan pour questionner Leanne avec un entrain gênant, multipliant les grimaces tendues et les grands sourires crispés. Quelques piques volent entre les époux. Où sont donc les heureux jeunes parents ? Rapidement, le vernis brillant du cadre bourgeois se craquelle. 

Chaque épisode s’ouvre sur un titre au mot unique, en apparence insignifiant et pourtant crucial : Renaissance, Bois, Anguille, Ours, Grillon, Pluie, Haggis, Tapioca, Jericho, Ballon. Un rébus ? Un jeu d’enfant ? Une énigme ? Seul le visionnage vous le dira… Les indices foisonnent dans les détails scénaristiques, alimentant joyeusement nos réflexions et interrogations : le lien particulier entre la nourrice et le mari (l’intérêt de la jeune femme pour Sean est-il innocent ?), l’absence de réaction de Leanne face au poupon en plastique (joue-t-elle le jeu ou le bébé est-il véritable ?), la violence de Sean à l’égard du nourrisson (un bébé, ça ne se tient pas par les pieds, non ?)… À chaque fois qu’une certitude se forme dans notre esprit, le scénario la déconstruit. Et c’est là qu’est la magie de Shyamalan : dans la surprise aux instants-clés. Où est le vrai ? Où est le faux ? Tout se mélange. Notre perception n’est plus fiable, à mesure que le récit adopte le point de vue des différents personnages, et les incertitudes se multiplient. 

Autour de Leanne, les interrogations se bousculent : une croix de paille dans un tiroir, une prière face au lit, des imitations de sa maîtresse. Tantôt femme fatale, tantôt enfant innocente, une violence sourde émane parfois d’elle, avant de disparaître. La caméra prend le parti de longtemps la filmer à distance, lui permettant de conserver son mystère. Comme les protagonistes, nous savons seulement qu’elle est originaire du Wisconsin et notre vision ne s’élargit que lorsque Sean et Julian, le frère de Dorothy, progressent dans leur enquête. Alors que Leanne semble être la parfaite coupable par son étrangeté, le récit nous détrompe pour mieux nous piéger. Progressivement, nous nous rapprochons d’elle, croyons un peu mieux la comprendre et c’est là que le mystère s’épaissit : des événements qui semblaient relever du réel se transforment en véritables actes magiques. Les spectateur.rice.s sont tenu.e.s en haleine par tout ce suspense : Servant est une histoire qui rend fou.

Le choix du huis clos donne aussi beaucoup de force au récit. Ce grand appartement sombre et imposant emprisonne Dorothy dans le passé. Les quelques sorties sont avortées et, finalement, la seule fenêtre sur l’extérieur n’existe que par le biais des écrans (les interviews de Dorothy et faits divers au journal télévisé). Le champ de la caméra est souvent obstrué par des obstacles, séparant les personnages : Dorothy entre Sean et Leanne, un ballon rose entre Julian et Nathalie, etc. Le lieu permet des angles de caméra intéressants, depuis le plafond, le fond du couffin ou l’intérieur d’un tiroir, accentuant l’anormalité du lieu pourtant inoffensif au premier abord. Jouant des ombres et lumières pour créer une belle photographie, les réalisateur.rice.s instillent progressivement le bizarre dans le quotidien bourgeois, sublimée, à quelques occasions, par une musique de cordes, à la fois classique et discrète. Très horrifique, en somme

Servant est un thriller haletant dans lequel la nourriture a une place prépondérante et où le plus dérangeant culmine – étonnamment – dans des scènes de cuisine absolument immondes, notamment grâce au travail de bruitage. Malgré quelques longueurs et des épisodes parfois un peu conventionnels, Servant fait aussi preuve de belles fulgurances. L’attente est particulièrement bien travaillée, les cliffhangers plutôt convaincants et l’épisode 9, construit sur un flashback, qui semble d’ailleurs faire un clin d’oeil à celui de The Haunting of Bly Manor, aborde des réflexions intéressantes et contemporaines sur la culpabilité, le post-partum et l’absence du père. Un épisode signé M. Night Shyamalan.  

Nous retrouvons Lauren Ambrose, la merveilleuse Claire Fisher de Six Feet Under, dans le rôle de Dorothy Turner. Toby Kebbell, déjà croisé dans la qualitative Black Mirror et le malheureux Les Quatre Fantastiques, joue Sean, le mari. Plus méconnue, Nell Tiger Free incarne Leanne Grayson, après quelques apparitions dans Game of Thrones sous les traits de Myrcella Baratheon. Et, cerise sur le gâteau, nous retrouvons Rupert Grint, le célèbre Ron d’Harry Potter, pour incarner le frère de Dorothy, Julian. Avec ces quatre personnages principaux, le tableau est campé et complet.

Servant révèle plus de complexité qu’elle n’en laissait supposer initialement, formant progressivement une sorte de puzzle. Elle fonctionne particulièrement bien sur le modèle de la mini-série avec ses épisodes au format court de 30 minutes. Reste à savoir ce que nous réserve la saison 2 et si ce choix se révèle judicieux. Allons-nous retrouver Sean, Dorothy et Julian ? Ou croiser un nouveau caméo de M. Night Shyamalan en livreur de lapins ? Ou bien s’agira-t-il d’une transition un peu frustrante avant une saison 3 finale validée mi-décembre ? Réponse dès maintenant sur Apple TV+…

Manon Koken

  • Servant
  • Créée par Tony Basgallop
  • Horreur, Epouvante, États-Unis, 2 saisons, en cours, 10×33 min
  • Avec Lauren Ambrose, Toby Kebbell, Nell Tiger Free, Rupert Grint
  • 2019 – en cours
  • Diffusion originale : Apple TV+
  • Disponible sur Apple TV+

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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