[CRITIQUE] Showgirls

Temps de lecture : 5 minutes

/!\ Cet article peut contenir des spoilers. /!\

Nomi Malone arrive à Las Vegas dans l’espoir de devenir danseuse. Alors qu’elle se fait voler toutes ses affaires, elle rencontre Molly, une jeune costumière qui travaille sur le show Godess au cabaret le Cheetah. La vedette du spectacle, Cristal Connors, est attirée par l’énergie brute et sauvage de Nomi et la fait engager. Nomi utilise alors son talent et son franc-parler pour se faire une place dans ce milieu sans pitié.

Si le film a été réhabilité en film culte et savant brûlot politique lors de sa ressortie en 2016, Showgirls de Paul Verhoeven est, en 1995, considéré comme l’un des pires films de tous les temps. Échec commercial — il ne remporte que 38 millions de dollars, alors qu’il en a coûté 45 millions — et échec critique, le film est récompensé par sept prix au Razzie Awards en 1996 dont celui de la pire actrice et du pire réalisateur. Pourquoi un tel déchaînement sur ce long-métrage ? Tandis que le cinéaste aborde la solidarité féminine et la misogynie du milieu de la danse, la mise en scène ambiguë vient sans cesse critiquer ce qu’elle semble pourtant valider. Pertinent et percutant, ce film dénudé est loin d’être vide de sens.

Dès l’instant où Nomi apparaît, les seins presque à l’air, elle est définie par sa manière d’agir : sur la défensive et dans la confrontation avec l’autre. Elle se fait voler sa valise, car cette méfiance couvre surtout un manque de confiance en soi. Si son franc-parler semble dire qu’elle n’a pas froid aux yeux, c’est également pour cacher une naïveté et une envie d’y croire. Alors qu’elle avance dévêtue, sa parole libre et vengeresse, son corps tout entier est fragile sous son agressivité. Le fait qu’elle dorme avec une peluche vient contraster avec toute la violence qui l’habite. L’actrice Elizabeth Berkley — que le film aurait dû lancer — parvient à incarner la rage qui occupe Nomi. Impressionnante tant dans les scènes de danse que dans les scènes de confrontation, elle magnifie son personnage. Son désir d’aller danser à Vegas est un désir de réussite, d’approbation par l’autre. Pourtant, pendant la première partie du récit, Nomi est sans cesse dans la position de victime, de proie qu’on traque. Cristal Connors — interprétée par Gina Gershon — la domine entièrement. L’animosité qu’entretiennent les deux femmes entre elles les motive toutes les deux à se dépasser. Cristal est féline, une panthère prête, à tout moment, à sauter sur Nomi pour la mettre à terre. Nomi devient, à son tour, une prédatrice quand elle reprend la gestuelle et les paroles de Cristal. Mais Nomi reste la victime de l’homme. Homme avec un petit H, car dans le milieu de la danse et plus généralement de l’art, c’est le véritable prédateur qui regarde avec appétit les femmes se croquer entre elles. Entre misogynie et clichés de leur sexe, les hommes du film sont enfermés dans leur rôle tout puissant : éjaculation et domination ne faisant qu’un. Tandis que Nomi couche avec Zack, l’amant de Cristal, elle le domine par son désir. C’est elle qui initie l’acte sexuel, mais alors qu’elle se cache — par jeu — sous une fontaine, Zack avance ses mains comme pour l’agripper. Son acte est celui de l’agresseur qui va étrangler sa prochaine victime.

Le cinéaste n’hésite d’ailleurs pas à valider en permanence par sa mise en scène le sexisme envers les femmes. Nomi n’est jamais beaucoup habillée : entre jupe courte et robe, ce sont ses seins que l’on voit le plus dans le film. Avec des chemises ouvertes jusqu’au nombril ou des décolletés ultraplongeants, l’axe de la caméra est toujours idéal pour dévoiler son sein nu. Telle une Amazone, elle tente de faire son chemin, abattant ses ennemis un par un. Mais la misogynie du quotidien passe par des « bitchs » — qui peut se traduire par « chienne » ou encore « pute » — à tout bout de champ. Une femme à Las Vegas est forcément une femme aux mœurs faciles que les hommes peuvent « prendre » quand ils veulent. Mais là encore Nomi détonne, elle ne se laisse pas faire. Elle ne domine certes pas, mais elle envoie coup de genou dans les entre-jambes ou mots bien sentis pour faire comprendre que si vous la voulez dans votre lit, il faudra qu’elle le veuille aussi. Dans une des séquences les plus marquantes du film, Zack fait une déclaration d’amour à Nomi pendant que Molly se fait violer par un chanteur et ses deux gardes du corps. Le parallèle est évidemment pertinent, car la déclaration est fausse et a pour but de la manipuler. Si elle est entièrement soumise à Zack, il pourra en faire ce qu’il veut. Il la met sur un piédestal pour ensuite la rabaisser et la dominer. De l’autre côté, le viol rappelle que c’est l’homme qui « commande ». La manipulation masculine et la perversion féminine transpirent et se mélangent savamment dans ce milieu où les cartes sont truquées. Alors que Nomi travaille pour un salon de l’automobile contre une coquette somme, elle comprend qu’on lui demande de coucher avec un gros client du Cheetah, le cabaret où elle danse. Scandalisée, elle va se plaindre à Zack qui engueule alors son associé devant Nomi, avant de le rappeler en riant dès qu’elle est partie. Cette solidarité vient ainsi s’ajouter à la manipulation et au patriarcat. Mais cela va plus loin, sur scène l’imagerie du viol est utilisée pour exciter le chaland. Paul Verhoeven instille donc une ambiguïté forte au centre même de sa mise en scène. Malgré tout cela, l’un des axes principaux du film reste la solidarité féminine. 

Deux couples féminins se construisent à travers le récit : celui amical de Nomi et Molly et celui érotico-pervers de Cristal et Nomi. Molly est celle qui sort Nomi de la déchéance et qui lui apporte stabilité et soutien. Nomi en échange n’hésite pas à mettre en péril sa carrière pour venger son amie dans une séquence de revenge assez jouissive. Cristal est la prédatrice qui joue avec sa proie. Nomi est la victime attirée par son bourreau. Elles jouent toutes les deux le jeu du chat et la souris. Cette relation entre amour et haine, désir et coup bas, mène Nomi à devenir une autre femme. Quand Cristal va dans le club de striptease où danse Nomi, la jeune femme ne peut s’empêcher de provoquer la star à coups de hanche et de mouvements ouvertement sexuels. Et Cristal ne peut, quant à elle, pas s’empêcher de rabaisser Nomi. En permanence humiliée, Nomi se laisse pourtant toujours tenter par l’expérience offerte par Cristal — jusqu’à un certain point où tout bascule. Tandis que Cristal doit la faire répéter, elle lui propose plutôt d’aller manger et boire du champagne. Dans cet échange, les barrières semblent tomber et Nomi est tout d’un coup plus à l’aise, au point que, quand elles retournent s’entraîner, Cristal déshabille Nomi. Alors qu’elles sont sur le point de s’embrasser, Cristal la coupe nette et quitte la scène. Cette humiliation est d’ailleurs la dernière puisque Nomi se jette dans les bras de Zack. Rivalité féminine entretenue par le phallus de l’homme à avoir. Mais le désir entre les deux femmes est authentique, c’est la bataille permanente pour le pouvoir et l’environnement néfaste qui parasitent leur envie. Et c’est seulement quand les masques tombent, quand Cristal est démaquillée sur un lit d’hôpital qu’elles s’embrassent enfin. Le milieu superficiel de Vegas n’a finalement pas eu raison d’elles. 

Au moment où Nomi repart, elle retombe sur l’auto-stoppeur du début qui lui demande si elle a gagné quelque chose. La jeune femme répond simplement « Moi ». En effet, elle n’a à aucun moment abandonné son intégrité. Quand elle a couché avec un homme, c’était par désir, quand elle a éliminé une rivale, c’était par vengeance. Jamais la domination n’a eu raison d’elle. Elle a conscience que son corps est son arme, tant de travail que de défense, et elle ne veut qu’une chose en retour : le respect. Grande gueule, excellente danseuse, Nomi Malone a la rage au ventre et est venue à Vegas pour danser. Elle a parié et a gagné. Le cinéaste réalise un film toujours sur le fil du rasoir qui semble par moment tomber dans de la pornographie facile. Ce n’est pourtant pas le cas : derrière sa provocation permanente, Paul Verhoeven offre le portrait d’une femme battante qui n’accepte plus de jouer selon les codes masculins.

Marine Moutot

Showgirls Réalisé par Paul Verhoeven Avec Elizabeth Berkley, Kyle MacLachlan, Gina Gershon Drame, États-Unis, France, 2h11 1996 Disponible sur OCS, Prime Video, Filmo TV, UniversCiné, Canal VOD, La Cinetek, Orange et Arte Boutique

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

Un avis sur « [CRITIQUE] Showgirls »

  1. Amateur de Verhoeven, je n’ai pourtant jamais tenté cette relecture d’all about eve, sans doute a cause de son exécrable réputation. Je me réjouis à la lecture de cet article de constater toutes les qualités du film qui s’inscrit en tout point dans l’œuvre du cinéaste hollandais, depuis toujours fasciné par le pouvoir sexuel des femmes. De ses premiers films en Hollande, jusque « Elle » (et peut être bientôt « Benedetta ») il n’a eu de cesse d’explorer cette voie parfois cruelle et sensuelle.
    Il me faut sans tarder repartir à sa conquête.

    Aimé par 2 personnes

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