[CRITIQUE] La Cordillère des songes

Temps de lecture :  3 minutes

Patricio Guzman revient sur le passé de son pays natal, le Chili, quitté il y a plusieurs décennies. Il entame ce voyage historique à travers la contemplation d’un témoin immémoriel : la Cordillère des Andes. 

Raconter, toujours raconter, voilà le travail entamé par Patricio Guzman il y a de nombreuses années. Il est peu à peu devenu le conteur du passé et du présent du Chili car c’est par la parole que la mémoire perdure et par sa voix off que le discours se crée. La Cordillère des songes parle du pays par les lieux et les territoires, tout comme Nostalgie de la lumière et Le Bouton de Nacre, et s’ancre dans la ville de Santiago mais surtout dans les montagnes qui la bordent. Qu’est-ce que la Cordillère ? Mémoire, témoin de l’Histoire, frontière, ressource, gardienne millénaire, elle représente 80% du pays, 80% laissés à l’abandon ou du moins trop souvent oubliés. La pierre garde la mémoire du passé et c’est pour cela que tout s’y rapporte, que ce soit en filmant directement la montagne et les murs, les sols et les cartes comme autant de failles minérales.

Le calme de la beauté des paysages filmés par les drones rompt avec la violence des exactions passées et présentes. Car c’est bien de la dictature de Pinochet et des années 70 au Chili dont parle Guzman. “Au Chili, ce qui ne se voit pas, n’existe pas”. Voilà pourquoi il se bat alors qu’il est si loin. En lui brûle le désir de garder une trace de la dictature afin que la lutte continue et que la résistance populaire soit. Témoignages d’artistes chiliens, archives filmées des violences de son ami Pablo, prises de vues contemporaines des ruines des bureaux de Pinochet, voilà comment se construit la force du récit mémoriel. Alors que la mise en place du discours pouvait sembler un peu lente, les archives happent le spectateur dès ces premières images inédites et la révolte nous saisit lorsque les militaires arrosent et gazent des manifestants pacifistes chantant “L’Hymne à la Joie”. Les images parlent d’elles-mêmes.

Guzman ne se cantonne d’ailleurs pas seulement au passé. Le drame économique chilien qui se poursuit depuis Pinochet est au coeur de son récit : le pillage du pays par les plus riches renforçant toujours plus les écarts entre les classes. Même constat que dans de nombreux autres pays, il observe une société moderne et individualiste qui se mobilise moins aujourd’hui : bien que la dictature soit terminée, les motifs de lutte populaire restent nombreux (avortement, droits de l’homme…) mais le peuple les voit de moins en moins.

Pour finir, La Cordillère des songes, c’est aussi le témoignage d’un exilé qui a dédié sa vie à parler de son pays et qui veut donner la parole à l’un de ceux qui sont restés, son ami Pablo qui n’a jamais cessé de filmer la lutte. Il rend hommage au travail d’une vie (et même de deux), en revenant sur la création de leurs films et sur ses souvenirs d’enfance. En recréant numériquement la maison de sa jeunesse aujourd’hui en ruine, il souligne que le développement des technologies et la conservation restent au coeur de sa réflexion. On sent poindre ici le testament touchant d’un cinéaste profondément nostalgique, un homme à l’enfance volée, mais en qui naît un nouvel espoir, celui des jeunes générations de filmeurs qui commencent à prendre le relai. Le récit se clôt sur l’évocation de la solitude et de l’angoisse qui l’étreint depuis le 11 septembre 1973, jour du coup d’Etat, avec le voeu final que “le Chili récupère son enfance et sa joie”, rappelant une dernière fois le trauma populaire des années Pinochet. Ce documentaire passionnant, comme les précédents, réussit avec brio à partager un témoignage personnel qui parle à l’universel.

Manon Koken

  • La Cordillère des songes
  • Réalisé par Patricio Guzman
  • Documentaire, France, Chili, 1h25
  • 30 octobre 2019
  • Pyramide Distribution
  • Disponible sur Orange, UniversCiné, FilmoTV, Canal VOD et Arte

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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