[CRITIQUE] Les Confins du monde

Temps de lecture : 3 minutes.

Indochine, 1945. Après avoir survécu à un massacre et avoir vu son frère mourir sous ses yeux, Robert Tassen, soldat français mobilisé en terres indochinoises directement après la fin du conflit franco-allemand, survit uniquement grâce à son désir de vengeance. Que fait-on quand on n’a plus rien à perdre et que la colère nous anime ? 

Sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2018, le film de Guillaume Nicloux (La Religieuse, 2013 ; Valley of Love, 2015) commence par un plan au ralenti de Robert Tassen assis qui nous fixe. Le bleu, la brume, la froideur du plan ainsi que les yeux durs de l’acteur Gaspard Ulliel nous plongent dans son inconscient, funeste. Pendant une heure et demie, nous vivons une descente aux enfers avec lui. Au bleu se transpose alors le rouge du massacre, des cadavres, de la fosse dont s’extirpe Robert, puis le vert de la jungle. Des instants de tranquillité fugaces captés par des plans courts. Ce moment de pause après le carnage, cette parenthèse, nous savons qu’ils ne vont pas durer. Mutique, le héros va se réengager pour traquer l’homme qu’il tient responsable pour la mort de son frère : Vo Binh. 

Comment ne pas penser à Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979) devant le spectacle de la solitude et de l’horreur qui imprègnent Robert Tassen ? Cette quête vengeresse qui l’habite jusqu’à lui en faire perdre le désir de vie. Mais plus qu’une descente dans la folie, c’est la solitude que montre le réalisateur. Cette solitude implacable quand on ne vit plus que pour la vengeance. La voix de conscience, incarnée par Gérard Depardieu (Saintonge) — qui joue dans presque tous les films du cinéaste —, met des mots sur un état d’esprit : « coupable d’être vivant ». Ce sentiment presque honteux d’être là alors que les autres sont morts et d’être animé par le fait de devoir réparer un tort, une faute. Tassen devient ainsi cette vengeance. C’est pour cela que quand il tombe amoureux d’une prostituée, Maï, il se montre de plus en plus violent, de plus en plus brutal. Il lui reproche de le détourner de son but, de sa raison de vivre. Se lie, entre les deux, une relation d’amour-haine, d’emprise. Et même si Maï — interprétée par l’excellente Lang-Khê Tran — s’affirme comme « la femme d’aucun homme », elle revient sans cesse vers lui, attirée sans doute par la force animale de Tassen, sa droiture et son côté taciturne.

Le cinéaste critique également l’horreur d’une guerre sans merci et la haine qu’elle instille dans les hommes. La cruauté d’une tête coupée, d’un corps démembré, d’un prêtre sodomisé, puis la violence d’un village brûlé, d’hommes mis en cage, d’une aveugle violée. Des deux côtés, l’abomination d’une guerre. Saintonge n’hésite pas à répondre à Tassen quand celui-ci lui raconte que son frère est mort la tête tranchée : « faire tomber les têtes, c’est une tradition française ». À la guerre, personne n’est innocent. Il n’y a plus de gentils ou de méchants, la guerre est sale. Et si nous sommes toujours du côté des troupes françaises, le récit nous rappelle que la guérilla lancée par Tassen contre Vo Binh est personnelle. Maï dit qu’il ne faut pas le tuer, car Vo Binh représente la liberté, la libération du peuple vietnamien de l’homme colonial. Cet homme que nous ne verrons jamais — seulement ses actions macabres — représente plus une idée qu’une réalité. C’est d’ailleurs les Japonais qui ont massacré les troupes françaises le 9 mars 1945 où Tassen réussit à s’échapper. Vo Binh, nom incantatoire, est la raison de Tassen de rester en vie. Dans ce bourbier tropical, dans cette jungle pluvieuse et verdoyante, l’horreur de la guerre vient faire tache. Dans la beauté des paysages, l’atrocité des combats se dilue dans la brume. Et peu à peu, la fièvre qui consume les corps noueux des soldats français, l’opium qui habite leurs esprits et pensées, viennent attaquer la mise en scène épurée. Soulignée par une musique prégnante, la Nature et le silence se mélangent. Dans une sorte de transe, la dernière marche en plein cœur des montagnes sera également leur dernière introspection. Le plan final — le même que celui d’ouverture — montre Robert Tassen qui nous fixe, mais les hommes marchent à reculons. Le plan se rembobine, mais Tassen reste fixe, il ne bouge pas.

Les Confins du Monde, soulignons la beauté du titre, expose le voyage intérieur torturé d’un homme. Un film fort, immersif à l’image magnifique, granuleuse et fourmillante qui nous plonge en plein cœur d’un conflit encore trop souvent ignoré en France.

Marine Moutot
Avec la participation de Manon Koken 

  • Les Confins du Monde
  • Réalisé par Guillaume Nicloux
  • Avec Gaspard Ulliel, Guillaume Gouix, Lang Khê Tran, Gérard Depardieu
  • Drame, France, 1h38
  • Ad Vitam
  • 5 décembre 2018
  • Disponible sur Ciné +, Filmo TV, UniversCiné, Orange et Canal VOD

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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