[QUEERSCREEN] Saint-Narcisse

Temps de lecture :  3 minutes.

En cette année 2021, la plateforme de VOD illimitée spécialisée dans le cinéma LGBT+ et le site web gay Jock.life organisent la première édition du QueerScreen festival, entièrement en ligne. Il se tient du 12 au 21 mars avec une à deux séances par jour. L’occasion pour nous de découvrir fictions, documentaires et courts-métrages souvent encore inédits en France. L’accès au festival est réservé aux abonnés de la plateforme QueerScreen. Néanmoins, il est possible de profiter des 7 jours d’essai gratuit, ou de s’abonner pour un mois sans engagement.

 

/! Cet article peut contenir des spoilers. /!

 

Ce film est disponible sur QueerScreen à partir du dimanche 21 mars à 15h pendant 24h. 

Dans le Québec des années 70, Dominic, bellâtre narcissique, retrouve des lettres écrites par sa mère, qu’il croyait alors morte en couches. À la recherche de ses origines, il fait la rencontre de l’énigmatique Irène, qui partage la vie de sa mère, ainsi que de son frère jumeau Daniel, dont l’existence bafouée se résume à une vie cloîtrée dans un monastère, aux côtés d’un prêtre abusif.

Entre les nombreux rebondissements grandiloquents et l’exploration de plusieurs genres, se laisser imprégner de Saint-Narcisse relève d’une certaine disponibilité émotionnelle et d’un goût prononcé pour les expériences cinématographiques dérangeantes.

Dans ses interviews, Bruce LaBruce raconte avoir grandi en regardant le cinéma indépendant américain et québécois des années 70, radical, comme il aime le qualifier1 : un cinéma emprunt du militantisme de son époque (féminisme, luttes afro-américaines) aussi franc que sexuel. Le réalisateur s’inspire et rend hommage à ces œuvres dans sa propre filmographie. Il s’approprie avec humour mais aussi brutalité les sujets politiques et sociétaux qui lui tiennent à cœur.

Sa dernière réalisation questionne le mythe de Narcisse. Dominic s’aime et se délecte de ses courbes. Que ce soit en plein fantasme en s’envoyant en l’air dans une laverie automatique devant les yeux ébahis des passants, en s’admirant en pleine masturbation, ou en se prenant en photo constamment avec son polaroïd, le regard que porte Dominic sur lui-même est à l’image du comportement qui sévit aujourd’hui sur les réseaux sociaux : c’est un amour propre dégoulinant de fausseté et de ridicule. Volontairement très expressif, voire poussif dans les effets cinématographiques (jeu des acteurs exacerbés, musique et mouvements de caméra au service des retournements de situation), le film repousse les limites dramaturgiques de ce qui est convenu. C’est une expérience singulière laissant la place aux revendications artistiques de son réalisateur : la libre représentation des sexualités et des vices de l’humanité.

Pour dénoncer une récession dans la conception des genres et du sexe, LaBruce fait appel à la religion, grand inquisiteur des révolutions sexuelles. Ainsi, la quête d’identité du héros, Dominic, est mise en parallèle avec l’émancipation ecclésiastique de son frère Daniel. Tous deux entament une découverte de leur propre existence, de leur sexualité, à travers une exploration intime d’eux-mêmes, mais aussi une exploration de « l’autre ». Autre qui, dans le cas de Saint-Narcisse, sera leur copie conforme. Le paroxysme du narcissisme se met en scène dans une séquence mêlant luxure, orgueil et envie. Les deux jumeaux, dans un acte incestueux, bestial, se goûtent et se dévorent. Telle une messe réunifiant le croyant avec le Christ par la réception de l’hostie – le corps du Christ – et la coupe de vin – le sang du Christ –, les jumeaux ne font plus qu’un aux yeux des spectateurs et de LaBruce leur créateur.

Toujours dans le traitement du mal narcissique symptomatique de la jeunesse, le réalisateur suggère une autre image christique. Saint Sébastien, patron des archers, fantassins et policiers, est un martyr invoqué essentiellement au Moyen-Âge pour lutter contre les pestes et autres épidémies. Ses représentations au fil des siècles ont suscité un vif intérêt de la part de nombreux écrivains (Proust, Wilde…), qui ont fait jaillir de la douleur du martyr un érotisme et l’ont propulsé au rang d’icône gay2. Le père Andrew, le prêtre pervers qui a jeté son dévolu sur Daniel, voit en sa proie une ressemblance déconcertante avec Saint Sébastien. Le martyr serait ici invoqué pour éradiquer le narcissisme qui gangrène la jeunesse, et le jeune homme en serait son incarnation.

Enfin, pour assouvir ses fantasmes, il s’adonne avec le jeune homme à des mises en scène perverses, où la crucifixion devient un prétexte à la jouissance de son autorité sur Daniel et la concrétisation de son plaisir fantasmé. À travers ces jeux sexuels, le prêtre semble identifier son partenaire davantage sous les traits de Saint Sébastien, que sous l’identité de Daniel.

Bruce LaBruce navigue entre plusieurs suggestions de pratiques sexuelles, certaines admises dans la société, d’autres incongrues ou condamnées. Conforme à son univers outrancier et politiquement engagé, il saura susciter les grâces de ses fervents admirateurs.

1https://cineuropa.org/fr/video/392522/

2https://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2005/03/20/sebastien-l-icone-detournee_373790_3208.html

Clémence LetortLipszyc

Saint-Narcisse
Réalisé par Bruce LaBruce
Avec Félix-Antoine Duval, Tania Kontoyanni, Andreas Apergis
Drame, Romance, Comédie, Mexique, Canada, Belgique, Luxembourg, 1h40
2021
Optimale Distribution Films

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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