[CRITIQUE] Chungking Express

Temps de lecture : 4 minutes.

Dans le quartier hongkongais de Chungking Mansion, le policier au matricule 223 tombe amoureux d’une femme à la perruque blonde. De son côté, Faye, serveuse, s’éprend du policier 663.

Le film s’ouvre sur un policier qui court dans les rues bondées de Hong Kong. En voix off, il parle d’une femme mystérieuse avec une perruque blonde dont il va tomber amoureux. De longues traînées floues suivent son mouvement. Plus que l’action, ce que capte la caméra du célèbre cinéaste hongkongais, c’est le sentiment de perte qu’éprouve le jeune homme. Alors qu’il est célibataire depuis un mois, il ne pense qu’à May son ancienne copine au point de conserver méticuleusement, pendant un mois, des conserves d’ananas qu’elle aime tant qui se périment le 1er mai, jour où il a décidé de ne plus l’aimer. Film sur l’amour et le malaise d’une société qui se perd, Wong Kar Wai filme les corps dans des espaces bondés et réduits. Dans ce long-métrage culte de 1994, le réalisateur parle d’une civilisation qui va disparaître : la ville de Hong Kong va être rétrocédée à la Chine en 1997. La population, sans avenir ni passé, se retrouve entre deux mondes. Cette impossibilité de passer à autre chose — comme les deux policiers qui restent attachés à leur ancienne copine — et l’envie de partir — Faye qui met en boucle California Dreamin’ (The Mamas & The Papas, 1965) en rêvant de voyages et la femme aimée par le policier 663 est hôtesse de l’air — sont au centre du récit. 

Chungking Express (重慶森林) est la double histoire de deux agents de police du quartier de Chungking Mansion, quartier à la réputation malfamée qui, pour Wong Kar Wai, correspond à l’âme de Hong Kong. Ce diptyque met en scène, dans une première partie, le policier 223 (Takeshi Kaneshiro) et une dealeuse avec une perruque blonde (Brigitte Lin), tandis que dans la deuxième la narration se cristallise autour du policier 663 (Tony Leung) et de Faye (Faye Wong). Réalisé en trois mois, pour faire une pause de son long et fastidieux tournage du film de cape et d’épée (wuxia) Les Cendres du Temps (東邪西毒, 1994) qui dure depuis deux ans, Chungking Express est un film de l’instant. Avec ce long-métrage, le cinéaste montre qu’il a conscience de son cinéma et des histoires qu’il conte, mais également de l’esthétique qu’il utilise. En effet, l’œuvre possède deux chefs opérateurs différents. Dans la première partie, nous retrouvons Wai-keung Lau et les couleurs rouge, bleu et sépia, ainsi que les mouvements de caméra de son premier long-métrage As Tears Go By (旺角卡門, 1988). Dans la seconde partie, il s’agit de Christopher Doyle, qui devient le chef opérateur de Wong Kar Wai dès Nos Années sauvages (阿飛正傳, 1990) et qui permettra au réalisateur de trouver son image et sa marque de fabrique. Vif, tourné dans la précipitation, le film est un véritable choc esthétique dont beaucoup s’inspirent encore aujourd’hui. L’une des scènes les plus célèbres reste celle où le policier 663 est immobile alors qu’autour de lui la foule bouge en accéléré. Ce geste filmique insiste sur la solitude profonde de son héros malgré le monde qui s’agite autour de lui. Cette impression si familière d’être seul.e même entouré.e. Le cinéaste utilise ainsi ses effets de styles — ralenti, accéléré, aplats de couleurs — pour retranscrire l’état émotionnel de ses protagonistes. Plus que pour la beauté du mouvement, il inscrit son œuvre dans une quête intérieure.

Un autre point récurrent de sa filmographie est l’utilisation particulière que Wong Kar Wai fait de la musique. Elle possède une place prédominante, car elle transmet ce que les personnages pensent et ce qu’ils n’arrivent pas à dire. C’est également un moyen de recréer une ambiance, que ce soit par le mambo pour retranscrire les années 1960 dans Nos Années sauvages, ou les musiques d’archives qui passent à la radio dans In the Mood for Love (花樣年華, 2000). Cela lui permet d’harmoniser un film, de lui donner une résonance culturelle forte. Le choix des chansons n’est donc pas anodin dans Chungking Express : Califormia Dreamin’ de The Mamas and the Papas exprime, à la place de Faye, son besoin de partir et finalement, comme le disent les paroles, de toujours revenir. Wong Kar Wai est un cinéaste de la répétition. Combien de fois se répète Califormia Dreamin ? Pour Thierry Jousse, Wong Kar Wai utilise la musique jusqu’à ce qu’elle devienne une obsession. Son génie se voit non seulement dans le choix des musiques — avec une mention spéciale à Nat King Cole, que l’on entend très régulièrement dans sa filmographie — que dans les créations originales. Dans Chungking Express, la bande-son dynamise le récit et permet aussi de montrer l’explosion d’une société à l’arrêt à travers ses personnages. 

Avec Chungking Express, Wong Kar Wai réalise le film qui le fait connaître auprès des critiques à l’international et plus particulièrement en France où un culte commence à se construire bien avant l’arrivée de In The Mood for Love, son œuvre la plus connue. Dans Chungking Express, le cinéaste parvient à trouver un équilibre entre esthétique et récit, entre ses protagonistes et l’environnement qui les entoure. Avec une perfection rare — également atteinte dans Happy Together —, Wong Kar Wai offre un long-métrage singulier qui résonne encore en nous aujourd’hui. De plus, il ancre son histoire dans la ville de Hong Kong, indissociable de son univers. Chef d’œuvre du réalisateur, énergique et fou, Chungking Express est une cartographie des sentiments humains dans une société en suspens.

Marine Moutot

Chungking Express
Réalisé par Wong Kar Wai
Avec Brigitte Lin Ching-hsia, Tony Leung Chiu Wai, Faye Wong, Takeshi Kaneshiro
Drame, Hong Kong, 1h42
1994
Disponible sur Mubi, LaCinetek, Orange et UniversCiné

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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