[INTERVIEW] Stéphanie Gillard

Temps de lecture : 8 minutes 

Les Joueuses est le cinquième documentaire de Stéphanie Gillard. Après The Ride (2018), film exposant le voyage d’une tribu descendante des sioux, la réalisatrice revient au sport et plus particulièrement au football, déjà évoqué dans sa première réalisation, Une histoire de ballon (2006).

Dans Les Joueuses, elle nous offre une plongée dans le quotidien de celles qu’on appelle les “Fenottes”, l’équipe féminine de l’Olympique Lyonnais.

Capture d’écran 2021-04-04 à 19.29.31
Crédit photo : Jean-Marc Bouzou

Comment est né le projet de ce film ? A t-il été difficile à porter ?

L’idée de départ était de faire un film sur l’équipe de France féminine, un peu comme Les yeux dans les bleus (documentaire de Stéphane Meunier, 1998) mais ce n’était pas vraiment possible. En fait, mon idée est venue juste après la victoire des Bleus à la Coupe du monde de 2018. Le film qui avait été fait pour TF1 à l’époque ne m’avait pas vraiment plu et je m’étais dit qu’on ne pouvait peut-être plus faire ce genre de film pour les garçons, que ce n’était que de la com’ et qu’il fallait aller voir du côté des filles. 
Ma productrice pensait que c’était une super idée. La fédération française de foot était enthousiaste, mais ils nous ont vite fait comprendre que ça allait être difficile de mettre une caméra dans l’équipe de France féminine pendant la Coupe du monde 2019. 
En parallèle, nous avions rencontré Jean-Michel Aulas (président de l’Olympique Lyonnais) et quand je lui ai expliqué ce que je voulais faire, il a accepté de nous ouvrir les portes de son club.

Vous avez dû passer beaucoup temps avec l’équipe de Lyon.

Oui, c’est ce que je fais pour tous mes films. Je passe beaucoup de temps avec les gens avant de les filmer.
La difficulté a été que tout s’est décidé début janvier et la saison se terminait en mai, avec la finale de la Ligue des champions. Du coup, c’est allé assez vite pour les connaître et tourner. Je venais tous les jours à l’entraînement, au début sans filmer, pour les rencontrer, discuter, regarder comment les choses se passaient et pour qu’elles s’habituent à moi. Puis petit à petit, j’ai amené la caméra. 

« Le problème n’était pas entre les joueurs et les joueuses, il était dans le regard qu’on portait sur eux » 

Quand on regarde le film, la caméra est véritablement comme un témoin et elle nous permet d’assister à des conversations importantes et, d’une certaine façon, intimes. C’est par exemple le cas dans la séquence entre Jess Fishlock et Ada Hegerberg. Avez-vous poussé les joueuses à se confier ou cela est-il venu naturellement ? 

Pour Jess et Ada, je leur ai posé des questions ou plutôt j’ai lancé une ou deux questions comme “Est-ce que vous avez des histoires à me raconter par rapport au sexisme dans le foot ?” Ensuite, la discussion est partie entre les deux.
Pour d’autres séquences, je n’ai posé aucune question.

Il y a d’ailleurs très peu de séquences “interview” dans ce film. 

Je fais très peu d’interview. Je pose des questions de temps en temps mais c’est juste pour relancer. Je filme beaucoup les personnes lorsqu’elles sont en train de faire autre chose, donc je leur pose des questions sur un sujet, mais je n’insiste jamais. Et si ça ne prend pas, tant pis. Mais parfois, deux simples questions peuvent faire toute une séquence !  
J’ai tout de même fait quelques interviews, notamment d’Eugénie Le Sommer, d’Ada Hegerberg ou d’Amel Majri, mais on les entend en off. Le seul petit bout d’interview que j’ai gardé c’est celle d’Amel.

Pourquoi ce choix ?


En général, je n’aime pas garder les interviews, mais là, j’adorais son regard et son sourire au moment où elle expliquait que pour faire sa place dans une équipe il fallait aussi être malin et roublard. Pour moi, cela fait partie de “qu’est ce que c’est qu’être un joueur de foot”.

Il y a plusieurs moments qui montrent le sexisme auquel sont soumises les joueuses. Il y a une séquence qui est particulièrement parlante, celle de la séance photo. Le montage à ce moment-là est très percutant… 

Pour cette séquence, j’ai donné les rushs à ma monteuse en lui expliquant comment ça s’était passé lors du tournage. Lorsque j’ai vu le résultat de son travail je lui ai dit : c’est parfait ! Tout est dans les coupes de montage. Il n’y a rien à dire et rien à changer.  
Ce qui m’a marqué pendant le tournage de cette séquence est que lorsque les joueuses sont arrivées pour la séance photo, l’équipe de communication, les maquilleuses, les habilleuses, ne les connaissaient pas… Et pour les garçons, c’était très différent !
Au début, je n’ai pas voulu faire cette séquence-là pour cette raison. Je voulais simplement avoir les garçons et les filles ensemble et voir s’il y avait des échanges. Mais le problème n’était pas entre les joueurs et les joueuses, il était dans le regard qu’on portait sur eux. 

Julie Gayet qui produit le film est connue pour son implication dans la lutte pour le droit des femmes et l’égalité. Vous a-t-elle motivé à travailler sur l’aspect féministe du documentaire ? 

Oui, elle m’a poussé dedans ! En même temps, très vite on a lu plein de choses sur le football et on s’est rendu compte qu’il y avait un problème. 

Vous ne parlez pas que du sexisme dans ce film. Vous parlez aussi de la transmission, surtout dans la deuxième partie. 

Dans la deuxième partie on est plus sur “qu’est ce qu’une équipe ?”. J’aurais fait la même chose, si cela avait été des hommes. J’essaie juste de savoir ce qui se passe dans une équipe.

« Je trouve que le sport ça raconte toujours plus que juste du sport »


Mais le thème de la transmission est récurrent dans votre travail… C’est quelque chose d’important pour vous ? 

C’est vrai. C’est quelque chose qu’on trouve dans tous mes films. C’est quelque chose que j’aime bien filmer, que je trouve émouvant.

Et vous aviez déjà abordé ce thème à travers le foot (Une histoire de ballon) et l’escrime. Êtes-vous une passionnée de sport ? Ou aimez-vous filmer le sport ? 

Je me suis mise au sport très tard et c’est en commençant l’escrime que je me suis dis qu’il fallait faire un film sur ce sport parce qu’il n’y en avait pas et que ce n’était pas normal au vu des résultats qu’on avait en France. Et puis, c’est un sport magnifique à filmer ! 
Je trouve que le sport ça raconte toujours plus que juste du sport. Ça raconte aussi la société et c’est un prétexte pour aborder des sujets plus importants. C’est un bon matériau pour faire des documentaires. 

Le sport est aussi un bon moyen de transmission…

Oui, et puis ça m’intéresse plus de parler de féminisme à travers l’équipe de l’Olympique Lyonnais que de faire juste un film sur le féminisme.  

Pour faire ce documentaire, êtes vous allée voir d’autres films sur le même thème ? 

J’avais deux grandes références. J’ai adoré Les Yeux dans les bleus et comme je le dis toujours, si j’avais filmé une équipe de garçons, j’aurais fait ma version de ce film. Mon but était vraiment de filmer une équipe de l’intérieur. Les questions féministes sont arrivées après parce que quand on filme des filles qui jouent au foot, forcément elles se posent. Mais ce n’était pas ça mon moteur.
L’autre film que j’adore c’est Zidane portrait du 21ème siècle (de Philippe Parreno et Douglas Gordon, 2006). Il m’a inspiré par sa manière de filmer le foot. Pour moi, c’était la référence pour la façon dont on allait filmer les matchs.

D’ailleurs, vous filmez les matchs d’une manière très intéressante, à hauteur de joueuses.

Il y a des gens qui sont déçus en voyant les matchs de mon film parce qu’on ne voit pas les actions. Mais ce que je cherchais à filmer, c’était autre chose. C’était les émotions, les regards entre les joueuses, les mots qu’elles échangent ou encore, ce que c’est d’avoir 18 ans et de tirer un corner de demi-finale de Ligue des champions dans un stade plein. Lorsqu’on voit Selma Bacha, je trouve qu’on voit que son corps transpire de cette charge trop lourde pour une gamine. Et en même temps, elle ne se démonte pas. 

Le son est très important dans ces séquences de jeu. Comment avez-vous procédé pour les enregistrements ? 

J’avais de très bons ingénieurs du son ! Yolande Decarsin (César du meilleur son pour le film Adolescentes en 2021) est très douée pour la prise de son et lors de certains matchs, elle parvenait à enregistrer des bouts de voix des joueuses alors que le stade était plein, depuis le bord du terrain. 
Et après, on a aussi triché. C’est du montage son. On a réutilisé des sons de discussions que les joueuses avaient à l’entraînement. On isolait des voix et on faisait du bidouillage pour que ça colle avec les images. Mais c’est ça le cinéma. 

Les filles ont-elles activement participé au tournage ? Vous ont-elles apporté des idées ?

Lorsque je suis arrivée et que je les ai rencontrées, je leur ai demandé si elles avaient vu Zidane, portrait du 21ème siècle. Mais c’est un film qui a fait un bide et personne ne l’avait vu. Je leur ai amené le DVD et je leur ai dit “exercice : vous êtes obligées de le regarder ! C’est comme ça qu’on va montrer tous les matchs ” Mais en vérité, j’ai traité les séquences de matchs de manière différente à chaque fois. 
Elles étaient intimidées. Peut-être que si je refaisais un film maintenant qu’elles ont vu le résultat et qu’elles me connaissent mieux, elles proposeraient des choses.  

D’ailleurs, avez-vous eu des retours sur le film de la part des joueuses ? 

Oui et elles sont très contentes !


Propos recueillis par Camille Dubois

Merci à Stéphanie Gillard d’avoir répondu à nos questions.

Retrouvez notre critique du film Les Joueuses. Le film est toujours disponible sur OCS et en DVD (Bonus : Scènes coupées)

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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