[CRITIQUE] Nos enfants

Temps de lecture :  3 minutes.

Après avoir dû annuler son édition précédente à cause du premier confinement, le Festival International de Films de Femmes de Créteil a eu le temps de préparer sa nouvelle édition qui se tient en ligne du 2 au 11 avril. Il nous propose une programmation riche à travers trois compétitions internationales (longs-métrages de fiction, de documentaire et courts-métrages), des sélections parallèles, une invitée d’honneur (Aïssa Maiga), des hommages, des débats et des tables rondes. Créé en 1979, ce festival lutte contre toutes formes de discrimination et met en avant des réalisatrices en défendant un cinéma varié et unique du monde entier. Nous vous proposons, cette semaine, de revenir sur nos découvertes.


Tânia est mariée à Vanessa. Elles essayent depuis quelque temps d’avoir un enfant ensemble. Vera, la mère de Tânia, ne voit pas cette relation d’un très bon œil et la nouvelle de ce désir d’enfant la renvoie à sa propre expérience : sa vie en prison alors qu’elle était enceinte.

L’actrice et réalisatrice portugaise, Maria de Medeiros, propose avec ce film brésilien une plongée dans la maternité et les relations mère-fille. Adapté de la pièce, Pour Nos Enfants, écrit par l’autrice Laura Castro, également actrice, ce long-métrage explore aussi la question de l’homoparentalité dans une société qui les renie. En effet, le récit prend place à Rio dans un Brésil contemporain. Mais plus que le plan politique, ce qui intéresse la cinéaste et l’écrivaine c’est l’intime et le rapport personnel à l’autre. 

Avec ces tons almodovariens, Maria de Medeiros inscrit son film dans une esthétique du personnel et du maniérisme. Avec ses couleurs aseptisées, très lisses et l’utilisation du blanc qui donne à l’image un aspect médical, la cinéaste parle de l’homosexualité et du désir de l’enfant avec fracas. Dès l’ouverture, où deux femmes se réveillent dans le même lit, elle nous invite à prendre part à un voyage difficile où le dialogue semble impossible. Vanessa va tenter pour la quatrième fois une insémination artificielle et n’en peut plus. Le traitement lourd la fatigue et modifie son corps. Cet enfant, elle et Tânia le désirent plus que tout, mais le prix à payer est difficile. Tânia de son côté refuse de porter l’enfant. Elle veut bien l’allaiter, changer ses couches, le ou la voir grandir, mais ne peut accepter l’idée que la vie grandisse en elle. Ce mal-être lui viendrait-il de ce que sa mère a souffert en prison ? Le film fait le lien. Tânia ne parle plus à sa mère depuis que celle-ci refuse d’accepter le fait qu’elle soit lesbienne et mariée. De son côté, Vera n’est pourtant pas une femme conservatrice : prisonnière politique dans sa jeunesse, elle œuvre aujourd’hui auprès d’enfants séropositifs dans un orphelinat. Mais elle ne peut pas sortir de sa conception hétéronormée du couple. Un enfant a besoin d’un père et d’une mère. Ce combat sans fin empêche la communication entre les deux femmes. Elles ne se comprennent pas. Avec une croyance différente de la vie, ces deux femmes représentent les contradictions de la société brésilienne. Sur certains points Vera semble plus ouverte, plus compréhensive (le SIDA, les souffrances faites aux femmes et aux enfants, la politique de son pays, le divorce) tandis que sur d’autres elle se ferme. De son côté, Tânia voit le couple comme une institution qu’il faut respecter et ne peut envisager avoir un enfant qui ne soit pas de sa compagne. Pourtant au fur et à mesure, le dialogue s’ouvre et les paroles, dures, révèlent des états de pensée dissonants. La fille et la mère s’expriment enfin. 

Nos enfants abordent également la révolution à travers le passé tortueux de Vera. Jeune femme, elle a connu elle aussi une relation presque fusionnelle avec une codétenue. Mais ce n’est pas dans la passion, mais dans la détresse qu’elles ont vécue. Soutien infaillible, présence rassurante dans cet univers de souffrance — la scénariste, Laura Castro, et la cinéaste n’hésitent pas à aborder les tortures que les femmes subissaient dans les prisons du régime —, les deux femmes ont créé un lien fort. Quand le fils de sa compagne de cellule vient interroger Vera, le passé revient de manière brutale. Le traumatisme de la révolution, dont on parle peu dans le cinéma aujourd’hui, est ainsi une part importante du film. Pourtant, la fille et la mère n’en parlent jamais, c’est par la maternité que l’expérience se transmet. Vera a perdu un enfant dans cette prison froide et lugubre, Tânia et Vanessa tentent depuis plusieurs mois d’avoir un enfant. 

Maria de Medeiros réalise un long-métrage intéressant, mais un peu bancal dans certaines scènes. Le Rio qu’elle propose à la fois esthétique et brutal — de nombreux coups de feu à proximité de l’orphelinat dont s’occupe Vera sont régulièrement entendus — n’arrive pourtant pas entièrement à convaincre. Le côté un peu trop lisse de la mise en scène, sans doute. Elle parvient malgré tout à aborder des questions difficilement envisagées dans le régime brésilien actuel avec une certaine pertinence.

Pour aller loin vous pouvez retrouver l’interview que la cinéaste a donné ici.

Marine Moutot

Nos enfants
Réalisé par Maria de Medeiros
Avec Marieta Severo, José de Abreu, Laura Castro
Drame, Brésil, 1h47
2019

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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