[CRITIQUE] Zana

Temps de lecture :  4 minutes.

Après avoir dû annuler son édition précédente à cause du premier confinement, le Festival International de Films de Femmes de Créteil a eu le temps de préparer sa nouvelle édition qui se tient en ligne du 2 au 11 avril. Il nous propose une programmation riche à travers trois compétitions internationales (longs-métrages de fiction, de documentaire et courts-métrages), des sélections parallèles, une invitée d’honneur (Aïssa Maiga), des hommages, des débats et des tables rondes. Créé en 1979, ce festival lutte contre toutes formes de discrimination et met en avant des réalisatrices en défendant un cinéma varié et unique du monde entier. Nous vous proposons, cette semaine, de revenir sur nos découvertes.


Lume tente d’avoir un enfant avec son mari, Ilir. Sa belle-mère la menace de remarier son fils pour qu’elle aille voir un guérisseur. Mais si le corps peut procréer, Lume a-t-elle encore envie d’avoir un enfant ?

Pour son premier long-métrage, la cinéaste kosovare Antoneta Kastrati s’inspire de son expérience personnelle. Elle dédie le film à sa mère et à sa sœur mortes pendant la guerre du Kosovo. Avec une image chatoyante et un ton qui s’éloigne du drame, la jeune réalisatrice parle des traumas et des séquelles laissées par cette guerre meurtrière qui a eu lieu entre le 6 mars 1998 et le 10 juin 1999. Nous suivons Lume et sa famille : son mari, Ilir et sa belle-mère qui les poussent à refaire un enfant. Zana est le prénom de leur fille de quatre ans morte sous les feux de l’armée yougoslave. Incapable de se remettre de cette perte, même plusieurs années après, Lume voit la conception d’un nouvel enfant comme une trahison à la mère de son enfant. 

Plutôt que de montrer la réalité frontalement, avec une caméra qui suivrait son héroïne dans sa vie quotidienne, la réalisatrice choisit de prendre du recul et d’utiliser des mythes et légendes locales, d’ajouter de la magie et de l’irréel pour traiter les blessures invisibles à l’œil nu de Lume. L’ouverture est idyllique, presque paradisiaque. Lume est allongée et se caresse le ventre. Elle est enceinte. La douceur de l’été se fait sentir dans le bruit du vent dans les herbes hautes. Elle promène sa vache tranquillement, quand un simple mouvement de tête la ramène à la réalité avec violence : elle découvre dans une flaque d’eau sombre la tête tranchée de la vache qu’elle promenait. Elle retourne la tête et le bipède a disparu, son ventre est plat. Sans transition, la voici dans le cabinet d’un médecin qui lui dit que tout fonctionne et qu’elle est capable d’enfanter à nouveau. Le récit ne remet jamais en question ses capacités motrices : elle peut être le réceptacle de l’héritier que sa belle-mère réclame. C’est sa psyché qui ne veut pas. Elle ne peut pas avoir d’enfant. Sa fille lui a été volée et sa vie a disparu avec. Cette injonction à la maternité est terrible. La belle-mère menace de trouver une autre femme pour son fils. Mais ce n’est pas seulement au sein de la cellule familiale que la pression est palpable. À la cérémonie au nom des victimes de la guerre, des femmes disent — sans méchanceté ni arrière-pensée — qu’elles espèrent que Lume sera bientôt enceinte et donnera naissance à un garçon. Toujours cette injonction à procréer, à donner naissance à un héritier. Même Ilir, qui s’est pourtant marié par amour et contre sa belle-famille, est presque indifférent à la douleur de sa femme. Lume se renferme ainsi de plus en plus profondément dans sa souffrance et dans la perte de sa fille, seule. 

La femme est instrumentalisée et ses pensées ignorées. Les hommes et même les autres femmes en parlent comme un objet, une marchandise à exploiter. Personne ne comprend le mal-être dans lequel elle s’enferme. Tandis que Lume tente de retourner vers le sein maternel, les paroles de son père sont les plus violentes à son égard. Il va voir Ilir et l’incite à tenir sa femme, comme si elle était une vache qu’il faudrait tenir en laisse. Sa fille n’est pas un être à aimer, mais une propriété à garder et dont il a fait la transaction à contrecœur. « Tu l’as prise sans mon consentement, maintenant tu la gardes ». La tendresse, l’amour et la bienveillance semblent être entièrement vidés de l’existence de Lume. Elle n’a même pas le droit de parole. Quand Lume et sa belle-mère vont voir une guérisseuse, elle ne dit rien. Seule sa belle-mère parle, tout comme chez le médecin. Sans pouvoir exprimer le mal qui la ronge, elle porte pourtant la charge mentale de faire un enfant, alors qu’elle ne le désire pas. Au début du récit, Ilir est vu comme un homme assisté : c’est Lume qui nettoie, s’occupe des animaux, prépare le petit déjeuner ; il est un petit pacha entouré de sa mère et de sa femme qui sont aux petits soins pour lui. L’enfant qu’il doit faire, c’est Lume qui doit faire les démarches : médecin, guérisseur.se, traitements. C’est au fur et à mesure que son rôle s’étoffe qu’il ne devient pas seulement le mari paresseux, mais l’ancien amant qui s’inquiète. C’est pourtant trop tard et il n’a pas les clés pour comprendre sa femme. Quand Lume et lui vont voir un guérisseur, celui-ci lui dit qu’elle est possédée par un djinn, créature surnaturelle, qui veut la rendre distante et briser son couple. Cet esprit démoniaque, venu du folklore islamique, qui aurait pris possession du corps et de l’esprit de Lume est simplement le deuil inavouable de sa fille. Deuil impossible à faire, car elle a perdu toutes les photos et tous les souvenirs d’elle quand leur maison a brûlé pendant la guerre. 

Avec délicatesse, la réalisatrice parvient à refléter la douleur psychique d’une femme qui n’a pas de mots pour s’exprimer, seulement le mutisme. Les conventions de la société, fatales, sont exposées dans leur brutalité tout en gardant ce recul nécessaire pour ne pas sombrer dans le pathos. Tandis que la première partie montrait le quotidien au Kosovo dans un petit village idyllique avec une nature verdoyante, la fin est plus crépusculaire et c’est la neige qui recouvre le monde et la vie de Lume. Une fois encore, il n’y a pas d’autres solutions pour échapper au patriarcat que la mort.

Marine Moutot

Zana
Réalisé par Antoneta Kastrati
Avec Astrit Kabashi, Adriana Matoshi, Mensur Safqiu
Drame, Kosovo, Albanie, 1h37
2019

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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