[CRITIQUE] His House

Temps de lecture : 4 min 30 

Rial (Wunmi Mosaku) et Bol (Sope Dirisu) fuient la guerre civile au Soudan. Lors de la traversée de la Méditerranée, leur fille, Nyagak (Malaika Wakoli-Abigaba), est emportée par les flots, ainsi qu’une grande partie des passagers. Rial et Bol arrivent à Londres où les autorités consentent à les placer dans une petite maison passablement défraîchie. Très mal accueillis, ils sont déterminés à faire bonne figure pour ne pas être expulsés et renvoyés au Soudan. Il est cependant difficile de prétendre que tout va bien quand des sorciers et apparitions de l’au-delà commencent à se manifester chez eux … 

Réalisé par Remi Weekes en 2020, His House est sélectionné au festival de Sundance et est disponible depuis octobre 2020 sur la plateforme Netflix. Pour son premier long métrage, Remi Weekes reçoit en février et avril 2021 plusieurs prix au British Independent Film Awards et au British Academy Film Awards.

His House est présenté comme un film d’horreur. À première vue, cette classification semble coller : on retrouve le thème de la maison hantée et les classiques jump scares qui l’accompagnent. En poussant un peu plus l’analyse, il apparaît que le film n’a pas pour seul désir de nous faire sursauter. Sa volonté principale est de raconter l’histoire de réfugiés prêts à tout pour s’adapter à une autre culture, à un pays qui ne veut pas d’eux, quitte à se renier et à oublier leurs traditions pour ne surtout pas faire marche arrière et retourner dans l’enfer de la guerre. 

Le film brille par son ambition : raconter l’histoire de réfugiés de guerre à travers un film de genre. On est beaucoup plus habitué à voir ce type d’histoire narrée sur le ton du drame. Comme souvent cependant, une œuvre ambitieuse c’est aussi une œuvre qui se perd un peu. En voulant emprunter des codes à la comédie, au drame, à l’horreur, en nous faisant constamment voyager entre le Soudan et Londres, le tout dans un format assez court (93 minutes), His House a de quoi faire tourner la tête. 

Mais, à mon sens, ce tournis doit être bien vite pardonné. Un long-métrage avec autant de bonnes idées doit être loué à son juste mérite. Si le film emprunte des éléments narratifs connus de tous, reprenant ici le thème de la maison hantée, c’est pour construire quelque chose d’original. Par exemple, contrairement à beaucoup de films d’horreur, les créatures surnaturelles se manifestent en plein jour, et sont parfaitement ancrées dans le monde physique. Les personnages sont vite conscients du danger et s’ils ne s’enfuient pas, c’est qu’ils n’ont pas le choix. Ils vivent avec la peur constante que l’administration britannique les jugent problématiques et les expulsent pour les renvoyer vers un danger plus grand encore que ces apparitions. 

Cette façon de jouer avec les codes n’est qu’une des nombreuses qualités du film. D’abord, le nom : His House. “His”, en anglais désigne le pronom possessif masculin, en référence à Bol, l’homme du couple. Il veut absolument s’intégrer à la vie britannique, et est prêt à abandonner toutes ses coutumes, son passé, ses traditions. Il veut manger avec des fourchettes, s’asseoir sur des chaises et non sur des tapis comme au Soudan, s’habiller dans les prêt-à-porter britanniques, et regarder du foot dans les pubs anglais. Il veut appartenir à ce nouveau monde et se fondre dans la masse. Il impose ce nouveau mode de vie à Rial, sa compagne, beaucoup plus réticente. Elle ne veut pas de ce pays qui la rejette, qui l’interdit d’avoir un travail ou de vivre dans un lieu décent. Elle veut s’habiller comme elle l’a toujours fait, et souffre de devoir renier son passé. Elle repense à sa fille disparue, s’accroche à des objets qui lui évoquent sa terre natale et son histoire. Et on en revient au titre du film. De fait, c’est la maison du masculin et Rial en est exclue. Ce rejet du féminin se ressent dans leur couple : vivant de façon dissonante cette expérience, les liens de complicité et d’amour qui les unissaient s’amenuisent au fil des jours, chacun devenant de plus en plus méfiant de l’autre. 

Il y a un autre personnage masculin que je n’ai pas évoqué jusqu’ici et auquel le titre pourrait faire référence. Les manifestations surnaturelles sont le fait d’un seul individu que Rial va identifier très vite comme “Apeth”, ou sorcier. Il les aurait suivi depuis le Soudan et les torture via des hallucinations diablement évocatrices. Quand Rial identifie ce sorcier, elle raconte une histoire entendue au Soudan. Un paysan aurait un jour volé un Apeth pour se construire une maison. L’Apeth s’est vengé en venant hanter les murs de la maison et rendre le voleur fou jusqu’à ce que mort s’en suive. Le “His” pourrait désigner l’Apeth, qui vit maintenant dans les murs du nouveau foyer de Rial et Bol, qu’il a gangrénée de ses illusions et de sa présence malfaisante. 

Enfin, His House ou Sa Maison pour Son souvenir. Le souvenir de leur fille. Elle apparaît régulièrement, déformée par l’influence du sorcier, à peine reconnaissable et parfois accompagnée des réfugiés décédés lors de la traversée en bateau. Elle vit à présent dans les murs de la maison. À force de la voir s’y cacher et constamment lui échapper, Bol commence par arracher la tapisserie et finalement, détruit les murs à grand coup de masse. Ce faisant, il détruit symboliquement le souvenir de sa fille. Mais sa rage n’y peut rien, les apparitions reviennent sans cesse, et c’est désormais la maison du souvenir. Du souvenir du Soudan, vers lequel Rial voyage souvent pour échapper à la grisaille anglaise. Le souvenir de sa culture, de sa langue. Du souvenir des horreurs qu’ils ont vécues et des sacrifices qu’ils ont faits pour se retrouver là aujourd’hui, dans ce pays froid, dans cette maison insalubre et poursuivi par une entité vengeresse. 

Piégés entre deux terres hostiles, l’une grise et administrative, l’autre chaude et meurtrie, Bol et Rial doivent lutter pour trouver leur place. Ce combat est magnifiquement mis en scène au travers de plans évocateurs, comme cette portion d’une maison anglaise dans laquelle on les voit manger, qui flotte sur l’eau, et dont les murs sont détruits. Cette image rappelle à la fois leur nouvelle maison, la traversée dramatique qui a coûté la vie de leur fille, et la guerre à laquelle ils essaient d’échapper. Ils mangent en silence, piégés par des murs qui les étouffent et font office de prison.

Angie Lauprêtre

His House
Réalisé par Remi Weekes
Avec Wunmi Mosaku, Sope Dirisu, Matt Smith
Horreur, Guerre, Grande-Bretagne, 1h33
Disponible sur Netflix

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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