[CRITIQUE] Nomadland

Temps de lecture :  4 minutes.

Après une première sortie prévue au 30 décembre 2020 et son annulation, Nomadland est pour l’instant non daté en France (un hypothétique 12 mai 2021 semble bien impossible au moment où nous écrivons). Comment se fera cette sortie (dépendant de Disney qui a pris la fâcheuse habitude de sortir directement ses films sur sa plateforme Disney + cette année) ? À l’heure qu’il est, nous n’en savons pas plus. Découvert au Festival Lumière en octobre dernier, le nouveau film de Chloé Zhao a été notre premier coup de cœur. Aujourd’hui nominé aux Oscars (Meilleur film, Meilleure actrice, Meilleure réalisation, Meilleure photographie, Meilleur scénario adapté, Meilleur montage), nous sommes convaincues qu’il sera justement récompensé. 


Fern doit quitter la maison qu’elle a habitée pendant de nombreuses années avec son mari. Elle part avec son van sillonner les routes américaines pour subvenir à ses besoins. 

Le film s’ouvre sur un carton : une usine ferme et une ville entière est effacée de la carte des États-Unis. Puis des paysages et le froid. Une petite caravane quitte cette ville sans nom ni adresse. Fern, interprétée par Frances McDormand, forte et magnifique, part et laisse derrière elle les souvenirs de sa vie avec son mari, mort quelques années plus tôt. Comme dans 3 Billboards (Martin McDonagh, 2017), elle livre une incarnation totale et fait entièrement corps avec son personnage que les spectateur.trice.s en oublient l’actrice, subjugué.e.s. 

Véritable introspection des oubliés et reclus, Nomadland est un portrait d’une Amérique ignorée. Pendant ce voyage, humains et lieux sont étonnamment proches, tous délaissés par la société. La cinéaste chinoise Chloé Zhao aborde cette fois-ci les routes américaines et le nomadisme dans cette adaptation du roman éponyme de Jessica Bruder, après les excellents Les Chansons que mes frères m’ont apprises (Songs My Brothers Taught Me, 2015) et The Rider (2017). Toujours avec la même justesse de la mise en scène, elle filme avec tendresse ces personnes, qui interprètent pour beaucoup leur propre rôle. La réalisatrice est au plus près des êtres qu’elle dépeint et n’hésite pas à aller à la rencontre de ces nomades. Nous nous attachons à eux autant qu’elle, à ces invisibles, ou plutôt ces invisibilisés, à mesure que le fil du récit se déroule. Alors qu’ils n’ont plus vraiment le choix, comme le raconte avec lucidité Linda May — qui joue son propre rôle tout en étant amie de Fern dans la fiction — “c’était soit rester avec une retraite misérable, soit utiliser cet argent pour acheter un camping-car et partir à la rencontre des grands espaces et du travail, quand il y en avait”. Ils ont ainsi soixante, soixante-dix, quatre-vingts ans et font des emplois difficiles, travaillant souvent à la chaîne. L’un des plus éprouvants emplois étant sans nul doute celui du triage de betteraves où la monstruosité de la tâche titanesque prend forme à l’écran. Épuisement, aliénation du travail, elle filme l’envers du grand rêve américain qui puise sa source ici, à travers le quotidien de ces femmes et hommes qui, chaque jour, continuent de faire tourner la chaîne du grand capitalisme – si éloigné de leur mode de vie. À Noël et au Nouvel An, Amazon, car il faut envoyer les cadeaux en masse, puis l’été les campings et les fast-foods. 

Pourtant, c’est aussi un monde d’entraide, des moments humains et de grande solidarité que découvre Fern sur son chemin. C’est une communauté qui s’est créée et soudée par l’incompréhension d’autrui, là où plus personne ne voulait d’eux. Fern prononce d’ailleurs des paroles très justes, définissant sa philosophie en une phrase : “I am not homeless, I am houseless.” Ce n’est pas tant d’une maison dont ont besoin les humains que d’un chez soi, qu’il est possible de construire n’importe où. Rejetant la culture matérialiste, ces parias dont il faudrait avoir pitié, qu’il faudrait aider car ils n’ont pas de maison — symbole d’une Amérique forte et puissante —, vivent des moments de communion avec la Nature et avec l’instant présent, au-delà de ce qu’on peut imaginer. Il n’y a plus de fuite en avant, juste de la grâce. Ces séquences, qui se rapprochent du style lyrique que Terrence Malik cultive depuis Tree of Life sont comme une renaissance pour Fern. Elle qui a vécu avec un toit au-dessus de la tête, elle se sent libérée. La caméra flotte autour d’elle et la musique, très simple, vient sublimer cette réunion avec elle-même et ce qui l’entoure. Par l’eau et le vent, elle fait corps avec les éléments. Pendant ces temps suspendus, Fern s’abandonne à l’apaisement et au relâchement. Et c’est magnifique.

La mise en scène et le récit insistent sur la boucle de cette vie qui suit le temps des saisons. Les nomades, itinérants du voyage, sont en lien direct avec leurs besoins et la cinéaste nous parle d’infini. Le parcours initiatique de Fern, qui doit dire au revoir à son ancienne vie et surtout à son mari, est une quête de liberté. Indépendante, fière et solitaire, Fern est une femme forte dont le chemin n’a jamais été facile. Chloé Zhao souligne la dureté de cette vie, mais elle n’oublie jamais de nous en montrer la beauté, qui se cache dans chaque geste, dans chaque objet, dans chaque rencontre et dans chaque paysage traversé. Comme eux, l’écran est infini et nous plongeons totalement dans cette Amérique invisible aux côtés de Fern, en espérant que la fin n’arrive jamais. Nomadland est, pour nous, un véritable bouleversement.

Manon Koken et Marine Moutot

Nomadland
Réalisé par Chloé Zhao
Avec Frances McDormand, David Strathairn, Linda May
Drame, États-Unis, 1h48
The Walt Disney Company France
Date de sortie inconnue

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

3 commentaires sur « [CRITIQUE] Nomadland »

  1. J’étais persuadé que le film avait fini par atterrir sur des plateformes de VOD. Je comprends qu’il sortira bien en salles, plutôt une bonne nouvelle pour cette œuvre qui semble avoir marqué les esprits de ceux qui ont déjà eu la chance de la voir.

    Aimé par 2 personnes

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