[CRITIQUE] Sound of Metal

Temps de lecture : 5 minutes.

Ruben vit avec Lou dans leur camping-car. Lui est le batteur de leur groupe, elle la chanteuse. Chaque soir, une nouvelle scène, un nouveau concert, un nouvel endroit à découvrir. Alors que tout semble aller pour le mieux, Ruben découvre qu’il sera bientôt sourd. Son monde ne sera plus jamais le même…

Découvert en décembre dernier grâce à la plateforme Tandem, récemment créée par Mathieu Robinet, ancien directeur général de Bac Films, Sound of Metal est un film particulièrement prometteur. Présenté au Toronto International Film Festival (TIFF) et au Festival du cinéma américain de Deauville, il est aujourd’hui sélectionné aux Oscars dans les catégories “Meilleur film”, “Meilleur acteur”, “Meilleur acteur dans un second rôle”, “Meilleur montage”, “Meilleur son” et “Meilleur scénario”. En espérant le voir revenir couronné de succès, petit retour sur une belle découverte. 

Ouverture au noir, générique, bruits de guitare saturée : plongée intense et in media res au cœur d’un concert métal de Ruben. Batteur de son groupe, il attend son tour. Alors qu’il commence à frapper sur sa batterie, la puissance du son et de la séquence explose soudainement aux oreilles des spectateur.rice.s, sous la lumière intense des spots soulignant les corps mouvants, en osmose avec son titre : Sound of Metal

D’emblée, le film annonce la couleur : l’immersion sera totale. Inspiré du docufiction inachevé de Derek Cianfrance, Metalhead (2009), Sound of Metal est un récit initiatique qui s’appuie énormément sur le jeu de son acteur principal, Riz Ahmed, qui campe avec beaucoup de nuances le personnage de Ruben. Magnifique et particulièrement touchant, ce film le révèle enfin au grand jour. Peu connu en France, il est déjà une grande star aux États-Unis. Ayant fait carrière dans le rap en Grande-Bretagne sous le pseudonyme de Riz MC, il a été aperçu dans We are four lions (Chris Morris, 2010), Night Call (Dan Gilroy, 2014), Les Frères Sisters (Jacques Audiard, 2018) ou dans la série HBO The Night Of (Richard Price, Steven Zaillian, 2016). Ce sont également ses rôles dans de grosses productions qui lui ont mis le pied à l’étrier outre-Atlantique, notamment Rogue One : A Star Wars Story (Gareth Edwards (V), 2016) et Venom (Ruben Fleischer, 2018). Pour ce film, l’acteur a travaillé avec l’aide d’un outil qui lui permettait de ressentir la perte de l’audition pour plus de réalisme.

Au premier abord, tout semble idyllique. Le couple formé par le batteur Ruben et la chanteuse Lou – interprétée par Olivia Cooke – vit dans un camping-car. Les matins sont lumineux et complices, égayés par le son de la musique jazz en décalage avec l’ouverture. La vie sur les routes n’est pas sans rappeler le très beau Nomadland (Chloé Zhao, 2020), également en compétition. Ruben est un diamant brut, insondable, imprévisible : un marginal. Seule son émotion nous arrive en pleine figure. Violemment. Intensément. Totalement défini par son couple, c’est pour lui qu’il se bat tout au long du film, s’oubliant trop souvent. Au fil des dialogues, nous apprenons une ancienne dépendance aux drogues et une remontée difficile mais bénéfique. Leur équilibre semble précaire, mais tient. La force de leur amour et de leur passion pour la musique les maintient à flot. Pourtant Ruben se détache progressivement de Lou, et s’isole à mesure qu’il réalise sa surdité et son caractère irrémédiable. Il ne veut pas qu’elle s’inquiète, désirant que son mal soit temporaire, puis refuse d’être éloigné d’elle. Après l’addiction aux drogues puis addiction à l’autre, c’est seulement par la solitude que Ruben peut survivre. Nous comprenons alors qu’il s’agira d’un cheminement solitaire, bien que bordé de rencontres. 

Défini par sa posture de déni, Ruben rejette le diagnostic mais également toute aide extérieure. Il court après une chimère et refuse le changement qui s’impose à lui. À mesure que son mal progresse, l’isolement volontaire devient également imposé car le champ sonore autour de lui diminue pour ne plus devenir qu’un acouphène, un bourdonnement, un son sourd. Si bruyant à nos oreilles, comme aux siennes. Le film joue alors sans cesse du décalage, tout d’abord dans les plans mais également entre la perception sonore générale et celle de Ruben. Le travail sur le son est superbe à cet égard. Pas si étonnant de la part du co-scénariste de The Place Beyond the Pines (Derek Cianfrance, 2012)… Dès les premières minutes, alors que l’image n’embrasse pas forcément le point de vue du batteur, le son est en accord total avec lui et nous oppresse. Le prisme de la perception s’amenuise à mesure que l’avenir de Ruben se fait plus tortueux. Que devient un musicien qui n’entend plus le son de son instrument ? Alors que son monde s’écroule, l’explosion des émotions nous entraîne puissamment et irrémédiablement dans le cheminement psychologique du personnage : le déni, la colère, l’abandon, le silence… En intégrant une communauté qui le force à se séparer momentanément de Lou, son sentiment d’exclusion, de rejet et de solitude s’accroît. Lors de sa première rencontre avec Joe, le responsable de la communauté, le son emplit l’espace : Ruben, agacé, ne cesse de parler alors que Lou se fait silencieuse. Pour s’intégrer, il faut accepter : accepter la solitude, accepter le changement et surtout accepter d’être confronté à soi-même.

Ce cheminement n’est pas une mince affaire. Comment se sédentariser lorsqu’on vit sur les routes ? Comment ne plus entendre quand le son est votre vie ? Comment s’arrêter alors qu’on expérimente tout avec intensité ? Dans la communauté de sourds, Ruben semble enfin commencer à comprendre mais reste en décalage. Il lutte et refuse de se plier aux règles. Pourquoi avoir des cours de langue des signes avec des enfants ? Pourquoi écrire pour se soigner ? Pourquoi se réunir en cercle pour exprimer son ressenti ? Il faut alors réapprendre à exprimer et à ressentir. La surdité n’est pas un handicap. Si Ruben a du mal à se faire une place auprès d’eux, ces gens l’acceptent malgré tout avec altruisme. Certaines scènes particulièrement touchantes proposent d’ailleurs de nouvelles voies. Dans une belle séquence – dont le titre est tiré -, Ruben fait découvrir la musique grâce aux percussions aux écoliers avec lesquels il apprend à signer. Alors qu’un jeune garçon s’isole en extérieur, Ruben le rejoint et tape en rythme sur le toboggan de fer. L’oreille collée au tube, l’enfant et l’adulte perçoivent ensemble une nouvelle manière d’entendre. Avec ces instants de bienveillance, le film montre la communauté sourde comme rarement au cinéma. C’est pourtant quand tout semble aller enfin pour le mieux – dans la mesure du possible -, que la rupture surgit. Imprévisible, soudaine, déceptive, c’est un déchirement. Ruben doit alors affronter ses vieux démons.

Sound of Metal est un film extrêmement immersif, intense, brut et au scénario particulièrement original. Nous plongeant totalement dans l’émotion, en osmose parfaite avec son personnage principal, il convainc totalement par son travail sur le son et réussit le pari de mener un beau récit initiatique vers l’acceptation.

Manon Koken
Avec la participation de Marine Moutot

Sound of Metal
Réalisé par Darius Marder
Avec Riz Ahmed, Olivia Cooke, Paul Raci, Lauren Ridloff, Mathieu Almaric
Drame, États-Unis, 2h02
Amazon Prime Vidéo – Sony Pictures – Tandem
2019 – Date de sortie inconnue

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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