[CRITIQUE] Happy Together

Temps de lecture : 4 minutes.

Lai Yiu-fai et Ho Po-wing décident de recommencer leur histoire à Buenos Aires. Mais alors que cela se passe mal, ils ne peuvent pas rentrer à Hong-Kong. Lai travaille comme portier pour un restaurant et Ho se prostitue.

En 1997, Hong-Kong, ville de Wong Kar Wai va être rétrocédée à la Chine. Après 155 ans en tant que colonie britannique, le peuple hongkongais craint le rattachement à la Chine et au communisme. Le cinéaste qui a connu le succès avec son film Chungking Express (重慶森林, 1994) se voit demander s’il va faire une œuvre autour de cet événement historique. Ne pouvant s’y résoudre, il décide alors de partir à l’autre bout du monde, à Buenos Aires, pour rendre hommage à son auteur préféré : Manuel Puig, dont le roman A Buenos Aires Affair a inspiré de très loin le récit d’Happy Together (春光乍洩). Prix de la mise en scène au Festival de Cannes, en 1997, ce film lance la carrière du réalisateur hongkongais à l’international. Trois ans plus tard, il réalise In The Mood for Love (花樣年華, 2000) qui lui apporte un succès public incontestable en France. Dans Happy Together, Wong Kar Wai gagne en maturité tant dans son récit que dans sa mise en scène. Alors que son style vif et nerveux est copié depuis la sortie de Chungking Express et des Anges déchus (墮落天使, Fallen Angels, 1995), il parvient à se réinventer et à utiliser ses codes habituels (ralenti, couleur) pour retranscrire une nouvelle fois les traumas et déboires sentimentaux de ses héros.

Le cinéaste retrouve, pour incarner le couple homosexuel d’Happy Together, Tony Leung (Lai Yiu-fai), avec qui il a déjà tourné Chungking Express et Les Cendres du Temps (東邪西毒, Ashes of Time, 1994) et Leslie Cheung (Ho Po-wing) présent dans Nos années sauvages (阿飛正傳, Days of Being Wild, 1990) et également dans Les Cendres du Temps. Les deux acteurs livrent une performance intense dans ce long-métrage stylisé. Sans scénario ni dialogue, ils ont pu avoir une grande liberté d’improvisation que ce soit dans les scènes de sexe ou de disputes. La caméra mobile les suit, les filme et attrape leur relation dans un élan presque documentaire. Là encore, le temps manque pour tourner les séquences nécessaires au récit. En un mois de tournage, le cinéaste capte pourtant l’essence de cette histoire d’amour entre rupture, tension et tendresse. Wong Kar Wai retrouve le directeur de la photographie, Christopher Doyle avec qui il travaille depuis Nos Années sauvages (1990). Suite à un problème d’approvisionnement sur le tournage, différentes pellicules sont utilisées. Kodak accepte de leur donner accès à un type de pellicule rarement utilisé sur les métrages de fiction ce qui donne le côté brumeux aux couleurs par moment. Le cinéaste, par ailleurs, fait le choix de tourner en noir et blanc certaines séquences et d’autres en couleurs. Ces changements, parfois brutaux, viennent coller avec l’ambiance de l’Argentine. Les scènes en noir et blanc sont souvent sur la route, hors de la ville et dans le froid glacial du pays. Les deux personnages se cherchent et recherchent leur point de chute : les chutes d’Iguazu — sans le trouver. La surbrillance de l’image vient accentuer la fuite des deux héros au début du film et de Lai à la fin. Les parties en noir et blanc retranscrivent l’attachement à leur passé et l’impossibilité de leur couple : cette fausse sécurité qu’offre une relation, malgré sa toxicité. La boucle qui jamais ne se termine avec ce « recommençons » de Ho à Lai qui ouvre et conclut la première partie du film. 
Puis c’est le chaud de Buenos Aires, la chaleur de la ville et de la nuit. Leur dépendance affective à l’un et à l’autre est retranscrite par les couleurs. La prédominance des couleurs primaires frappe plus particulièrement : le rouge, le jaune et le bleu accompagnent la passion et la sensualité du couple. D’un autre côté, le vert est souvent lié à un moment de tension ou de latence entre les personnages. Ce contraste de couleurs se ressent et vient mettre en confrontation les émotions de Lai, Ho et Chang — qui arrive dans un deuxième temps et qui se lie d’amitié avec Lai. Cette force visuelle, bien que différente de ces précédents films, est la marque de fabrique de Wong Kar Wai. Ici encore, dans les instants chargés émotionnellement, il n’hésite pas à utiliser le ralenti et la multiplicité des plans dans un espace temps très court pour accentuer un mouvement. Les effets de style ne sont plus employés en permanence, mais seulement à certains moments. Il garde pourtant le souci de l’image travaillée et traversée par des cadres inhabituels. Et toujours des ruptures radicales d’une partie à une autre pour montrer les évolutions des personnages et leurs états d’esprit.

La chanson Happy Together qui donne son nom au film apparaît à la fin quand Lai rentre à Hong-Kong. Le cinéaste filme la ville comme il l’avait fait pour Buenos Aires : de nuit et en accéléré. Les phares dans la nuit, les néons qui éclairent, cette lumière nocturne et cette rapidité dans lesquels sont plongées Lai ne s’arrêtent jamais. Avec férocité, Wong Kar Wai montre une vie en perpétuel mouvement. Hong Kong continue de vivre malgré la rétrocession, comme Lai qui, après une aventure difficile avec Po-wing, découvre l’amitié avec Chang, un Taïwanais. En voulant fuir son pays, Wong Kar Wai souhaitait aussi se réinventer. Il filme pourtant un Buenos Aires pas si éloigné de la manière dont il captait Hong-Kong. Il ne montre pas ou peu les Argentins. Le seul moment où des échanges en espagnol sont entendus, c’est quand Lai décide de rentrer à Hong-Kong et qu’il économise : il est réellement un étranger dans un pays étranger. De plus, quand les héros ont besoin de se retrouver, ils quittent les villes et se réfugient auprès de la nature. Avant M. Chow dans In the Mood for Love, c’est Lai qui se recueille aux chutes d’Iguazu pour se ressourcer. Là où M. Chow laisse un secret dans le creux d’une pierre, Lai s’immerge et noie son chagrin dans les eaux tonitruantes des chutes. 

Wong Kar Wai, un des réalisateurs les plus stylisés de notre époque, réussit une nouvelle fois avec Happy Together à montrer la force des sentiments dans un éclatant écrin cinématographique. Avec une inventivité folle, aujourd’hui maintes fois copiées, il parvient à nous toucher au plus profond avec cette histoire d’amour, de rupture et d’amitié. Ce récit de déclassés anonymes dans de grandes villes bruyantes.

Marine Moutot

Happy Together
Réalisé par Wong Kar-Wai
Avec Tony Leung Chiu-wai, Leslie Cheung, Chang Chen
Drame, Hong-Kong, 1h36
ARP Selection
1997
Disponible sur Mubi, Universciné, Orange, LaCinetek

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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