[CRITIQUE] Vers la bataille

Temps de lecture : 4 minutes.

1863. Louis Deville, un photographe, arpente la jungle mexicaine à la recherche de l’armée française. Sans jamais réussir à rattraper le champ de bataille, il fait la connaissance de Pinto, un paysan mexicain qui lui sauve la vie. Liés dans cet univers hostile, ils apprennent à se connaître.

Pour son premier long-métrage, le cinéaste français Aurélien Vernhes-Lermusiaux retourne sur les traces d’un passé que la France a préféré oublier. Moment historique important du Mexique, l’intervention de l’armée française, entre 1861 et 1867 pour instaurer un Empire catholique favorable au régime français de Napoléon III, a laissé des séquelles sur le sol mexicain. Avec une image sublime qui parvient à retranscrire la matière et le souvenir, Aurélien Vernhes-Lermusiaux offre un film puissant et critique autour de la guerre, de la manipulation et des motivations d’un homme pour quitter sa patrie pour photographier la mort. 

Vers la bataille s’ouvre sur la chaleur et réussit à rendre tangible le feu qui brûle le charbon. Il capte la difficulté des travailleurs dans une usine. Puis arrive le photographe qui tente aussi de montrer les conditions impitoyables. Le visage masqué, il révèle par la lumière la vérité. Cette ouverture prégnante nous plonge directement au côté de Louis Deville inspiré du militaire et peintre de panorama, Jean-Charles Langlois, envoyé en Crimée par Napoléon III pour photographier la guerre. Véritable manifeste pour le devoir de mémoire, le récit expose deux manières d’aborder la photographie. Tandis que Louis Deville parcourt le Mexique pour trouver le champ de bataille et voir la mort en face, un autre photographe américain, Sullivan, préfère reconstituer la fin d’un combat. Il fait jouer à des soldats vivants le rôle des morts. Cette supercherie, qui nous fait penser aux fake news, sert à justifier une guerre inutile. En manipulant l’image, l’américain et le général, qui accepte de l’utiliser, fabriquent une guerre qui n’existe pas. Ils nient à la fois l’histoire et le passé. La mémoire est bafouée, le souvenir rongé. Pour le cinéaste et Louis, la photographie est une métaphore de la réalité. Elle est là pour exposer une beauté, une horreur, mais surtout une vérité qu’on ne peut plus nier. Ce médium, inventé à peine un siècle avant, en 1780, en est encore à ses balbutiements. La première fois que Louis installe sa chambre — boîte par laquelle entre la lumière pour imprimer l’image sur une plaque photographique — devant Pinto, le paysan mexicain qui l’aide, l’homme lui demande si c’est une arme. Cette question à la fois très pratique — l’objet ressemble effectivement à un canon — et métaphorique — l’image peut être outil de persuasion comme de diffusion du savoir — représente les deux modes de pensées que filme le cinéaste. D’un côté, il y a Sullivan avec son efficacité et sa rentabilité qui n’hésite pas à truquer l’image et utiliser des matériaux bon marché et de l’autre, Deville et son besoin de vérité et d’authenticité. Pour lui, l’image est un tout. 

Vers la bataille parle aussi des fantômes du passé qui hante Louis. Alors que Louis poursuit « cette guerre qui lui échappe », comme il l’écrit à sa femme Camille, il n’est pas prêt à affronter cette horreur. Plus il se rapproche et plus il s’en éloigne. À un moment, tandis qu’il entend le bruit des canons et les cris des morts, il tombe dans un trou ce qui l’empêche d’avancer. Immobilisé, il ne peut qu’avoir peur. De plus, dans la nuit des ombres yeux rouges le guettent. L’observe et l’empêche de dormir. Cette vision récurrente, métaphore du passé, fait obstacle à son désir de photographier. Ces inquiétudes, le cinéaste les met également en avant par la musique de Stuart A. Staples — chanteur principal du groupe Tindersticks et compositeur pour les films de Claire Denis. À deux moments, une musique jazz et électro, très contemporaine, crée une tension autour du protagoniste. Quand on le voit, pour la première fois, au Mexique il découvre l’uniforme d’un soldat français dans une rivière. L’habit flotte comme un souvenir sur l’eau. La deuxième fois, Louis traverse de nuit une jungle épaisse. Au fur et à mesure qu’il avance, il semble étouffé par la végétation environnante et luxuriante. Instants de l’intime, ces tensions sont liées au passé : ce qu’il essaye d’attraper et de fuir, dans un même mouvement d’effroi et de fascination. C’est la mort qu’il cherche sans pour autant réussir à la regarder en face : quand il voit des cadavres — de villageois.e.s mexicain.e.s —, il pleure et détourne les yeux. 

La manière dont Louis (Malik Zidi) perçoit le monde autour de lui évolue beaucoup au contact de Pinto (Leynar Gome). Ce mexicain le suit dès le début de son voyage. Dans ce climat rude, Louis est oppressé par son lourd manteau et son matériel encombrant. À côté de lui, Pinto est adapté à ce pays dur. Chacun a besoin de l’autre pour survivre. Louis, car il est perdu. Pinto, pour échapper aux soldats français qui sont sans pitié. Les deux hommes sont des marginaux. À travers Pinto, dont les motivations semblent mystérieuses, le film critique également le colonialisme. Que viennent faire les Français si loin de chez eux ? Qu’ont-ils à trouver sur ces terres qu’ils ne connaissent pas ? Le traitement que Pinto subit de la part des Français montre bien qu’ils se pensent supérieurs et sophistiqués par rapport à lui. Ils se comportent en colons et non en libérateurs. Ils agissent avec pédanterie, alors que dans leur vêtement bleu, peu adapté aux conditions climatiques, ils ressemblent plus à des clowns qu’à des soldats. De plus, sans Pinto, Louis serait mort de faim. Le rapport qui se crée entre les deux n’a rien d’amical, mais est un service rendu. Au fur et à mesure, leur relation change et s’ils ne se comprennent toujours pas, c’est grâce à la photographie qu’ils se rapprochent. 

Vers la bataille est un film fort porté par une mise en scène magnifique. Si par moment, certaines idées sont un peu trop imagées et laissent moins place à l’imagination, cela ne ternit pas la puissance du propos et du récit. Aurélien Vernhes-Lermusiaux réalise un premier long-métrage pertinent et intense.

Marine Moutot

Vers la bataille
Réalisé par Aurélien Vernhes-Lermusiaux
Avec Malik Zidi, Leynar Gomez, Thomas Chabrol
Drame, Aventure, France, Colombie, 1h30
Rezo Films
26 mai 2021

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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