[CRITIQUE] Les Sorcières de l’Orient

Temps de lecture : 3 minutes

Les joueuses japonaises de volley-ball, surnommées les “Sorcières de l’Orient”, sont aujourd’hui septuagénaires. Depuis la formation de l’équipe à l’usine de textile japonaise jusqu’à leur victoire aux Jeux Olympiques de Tokyo en 1964, souvenirs et légendes remontent à la surface et se mélangent inextricablement.

Alors que les Jeux Olympiques de 2020 battent leur plein à Tokyo (la compétition a été décalée d’un an à cause de la pandémie), sort au cinéma Les Sorcières de l’Orient, troisième documentaire de Julien Faraut. Après le tennis (L’Empire de la perfection, 2018), ce diplômé d’Histoire contemporaine et passionné de sport, se penche sur le volley-ball et l’une de ses équipes phares venue d’Asie : Les Sorcières de l’Orient. 

C’est lorsqu’il travaille à l’iconothèque de l’INSEP (Institut national du sport, de l’expertise et de la performance) que le réalisateur découvre l’histoire hors du commun de cette équipe japonaise de volley féminin qui enchaîna pas moins de 258 matchs sans défaite et décrocha la plus belle des médailles aux Jeux Olympiques de Tokyo en 1964. 

Le documentaire commence par les retrouvailles des anciennes athlètes. Autour d’un repas, les désormais septuagénaires reviennent sur les souvenirs de cette époque dorée. Elles rient, se remémorent leurs rencontres ou la naissance des surnoms dont les affuble leur entraîneur. Le réalisateur mêle leurs mots à des images tournées de nos jours dans leur vie quotidienne. Malgré la sympathie de ces scènes, ce qui soutient véritablement leur histoire, ce sont les nombreuses images d’archives provenant de la télévision française, japonaise et soviétique. En confrontant les témoignages et les illustrations, Julien Faraut propose un film riche mais, surtout, un documentaire sportif original dans lequel la voix-off n’a pas sa place. La raison de ce choix ? Le réalisateur l’explique ainsi : « Je voulais que les joueuses, dont on a que trop peu entendu la parole, se racontent elles-mêmes, et du coup j’ai refusé dès le départ d’écrire une voix off, de raconter leur histoire avec mes mots et mes tournures de phrase ».

Pourtant, ce sont bien ses choix artistiques qui viennent enrichir ce récit. Julien Faraut donne, par exemple, une place considérable aux animés japonais avec le manga sportif Attack N°1 (Les Attaquantes en Français, 1968-1970) dont l’histoire est largement inspirée des “Sorcières”. Dans un exercice de montage chirurgical, le réalisateur fait correspondre réalité et fiction, témoignant ainsi de l’impact culturel mondial de l’équipe de volley-ball.

Par ailleurs, le montage est de toute évidence le point fort de ce film, malgré une originalité parfois mal maîtrisée. Julien Faraut propose un film dynamique dont certaines séquences ne peuvent que nous rappeler le travail de Dziga Vertov avec L’Homme à la caméra (1929). À coups de répétitions, de ralentis, de correspondances, le réalisateur montre les journées de travail à l’usine de textiles et les entraînements intensifs. Tout se mêle, se superpose, pour souligner l’engagement, le labeur et l’évolution des sportives. Et puis à d’autres moments, le cinéaste nous ramène plutôt aux Symphonies Urbaines, ce genre documentaire d’avant-gardes des années 1920 et 1930 ; enchaînant les plans dans une rythmique parfaite, il montre la reconstruction du Japon après le cataclysme de la Seconde Guerre mondiale. 

Même si le film raconte l’histoire d’un groupe de sportives et leur ascension jusqu’à l’or olympique, Faraut prend aussi le temps de replacer cette réussite spectaculaire dans le contexte si particulier de l’année 1964. Touché par la Seconde Guerre mondiale (notamment par deux bombes atomiques à Hiroshima et Nagasaki), il fallut de nombreuses années au Japon pour se relever. En 1964, lorsque le pays accueille les Jeux Olympiques pour la première fois (initialement prévus en 1940, les J.O. de Tokyo avaient été repoussés à cause du conflit mondial), il montre au monde entier un tout nouveau visage : moderne et en plein boom économique, le pays du Soleil Levant se pose en État pacifiste, prêt à tirer un trait sur le passé. D’ailleurs, ces Jeux seront les premiers à être suivis à travers le monde entier grâce à la Mondovision. Ainsi, l’Europe et les Etats-Unis découvrent non seulement un pays avec un tout nouveau visage, mais aussi, cette équipe féminine de volley (composée de filles nées au début de la Seconde Guerre mondiale), devenue bien malgré elle, le symbole de la renaissance du Japon. 

Original par sa forme, le film se montre assez complet et revient, à travers des séquences clairement délimitées, sur tous les éléments indispensables à un documentaire sportif. Sans le vouloir, il fait aussi écho aux J.O en cours en évoquant notamment la pression subie par les sportifs de haut niveau. Malgré quelques flottements en son début – dus notamment aux séquences plus intimes montrant les joueuses de nos jours -, Les Sorcières de l’Orient parvient à tirer son épingle du jeu grâce à un montage intelligent et rythmé qui offre notamment des scènes de match insolites. 

Camille Dubois

Les Sorcières de l’Orient
Réalisé par Julien Faraut
Documentaire, France, France, 1h44
UFO Distribution
28 juillet 2021

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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