[CRITIQUE] Rouge

Temps de lecture : 4 minutes.

Jeune infirmière, Nour arrive dans l’entreprise chimique où son père travaille depuis 29 ans. Très rapidement, elle découvre que des données sur la santé de certains employés manquent. Lors d’un meeting politique, une journaliste indépendante questionne autour des rejets de l’entreprise. Alors qu’un contrôle sanitaire va avoir lieu dans l’usine, Nour se rapproche de la journaliste pour enquêter.

Après une comédie inspirée de la participation de son frère aux Jeux olympiques d’hiver (Good Luck Algeria, 2016), le cinéaste franco-algérien, Farid Bentoumi, s’attaque à un genre cinématographique encore rare en France : celui du film-dossier. Il s’inspire une nouvelle fois de faits réels et personnels pour offrir un récit pertinent et passionnant. Des usines qui déversent de la boue rouge polluante dans la Méditerranée, mais qui fournissent de nombreux emplois dans des zones fortement touchées par le chômage, à l’expérience de son père ouvrier avec l’amiante, le réalisateur tire son histoire de moments vécus. Documentée, cette fiction veut aller au fond du sujet et n’oublier aucun point de vue : de la lanceuse d’alerte à l’ouvrier qui tient à son emploi, en passant par la journaliste et aux habitant.e.s que l’usine fait vivre. Si par moments, le récit manque de subtilité, il y gagne en clarté. 

Impossible de ne pas penser en le visionnant à des films américains autour de lanceur.se.s d’alerte, tels que Dark Waters (Todd Haynes, 2020) autour des usines DuPont ou encore Erin Brockovich, seule contre tous (Steven Soderbergh, 2000) sur l’affaire de pollution des eaux potables à Hinkley en Californie, mais également le long-métrage français La Fille de Brest (Emmanuelle Bercot, 2016) sur le scandale sanitaire du Mediator. Rouge est également une charge contre une société française de plus en plus précaire. Sélectionné au Festival de Cannes 2020, Rouge aborde plusieurs thèmes fondamentaux qui traversent la France aujourd’hui. 

Dès l’ouverture, le film annonce une mise sous tension des protagonistes. Nour, incarnée par Zita Hanrot, infirmière aux urgences, est sous le choc. Une patiente est morte alors qu’elle était en service. C’est la seule à s’évertuer à pousser le brancard dans les couloirs de l’hôpital. Une ellipse nous fait comprendre qu’elle n’y est plus employée, mais qu’elle rentre chez son père pour travailler à l’usine chimique Arkalu. Son père, Slimane (Sami Bouajila), délégué syndical, l’accueille et lui présente rapidement les lieux. Le rouge de l’usine se mêle avec la rouille. Depuis 29 ans dans l’entreprise, cet homme s’est battu pour conserver son emploi et celui de ses collègues malgré les rachats consécutifs. L’usine est un pilier de la ville. Elle la rend attractive et dynamique en maintenant deux cents emplois. Elle fait vivre. Nour découvre rapidement qu’au prix du travail beaucoup de choses sont bafouées : les droits sociaux, l’écologie et la parole. La critique du premier est la plus incisive et se retrouve dans toutes les strates des relations humaines. Alors qu’un accident a lieu — un intérimaire est brûlé au visage et aux avant-bras par les rejets de l’usine — Slimane demande à Nour de ne pas le déclarer. L’excuse : une commission est en train d’inspecter l’entreprise pour savoir si Arkalu pourra continuer à rejeter dans une carrière placée sous une forêt nationale. Pour l’employé, une enveloppe est glissée et Nour vient lui administrer des soins. Dans une précarité permanente, ces personnes ignorent leurs droits. En ne notifiant pas l’accident, cette famille est privée des aides de l’État. Aucun des ouvriers n’a d’ailleurs confiance en l’État et quand Nour commence à examiner les employés, elle découvre que beaucoup ne sont plus suivis par la médecine du travail. En parlant avec eux, elle réalise que ces hommes ont plus peur de perdre leur emploi que de mourir. Cet état de tension permanent qui fait que les gens prennent des risques se ressent aussi quand Nour doit décrire sa soirée aux urgences quand la patiente est morte. L’avocat de la famille les accuse de se cacher derrière le manque de personnel, mais c’est un fait : Nour a dû choisir entre cinq patient.e.s arrivés, en même temps, leur ordre de priorité. 

La politique est également mise en cause par Farid Bentoumi à de nombreux moments. Lors d’un meeting écologiste en vue des élections municipales, les élus verts sont eux aussi plus intéressés par leur victoire aux élections — et ils savent qu’ils ont besoin des voix des employés de l’usine — que par les considérations de santé des habitants de la ville. Emma (Céline Sallette), une journaliste indépendante, explique à Nour que la commission n’est qu’un leurre. Elle n’enquête pas, elle observe ce que l’on veut bien leur montrer. Elle ne pose pas de question, elle écoute religieusement ce qu’on veut bien leur dire. L’usine, de plus, est protégée : elle garantit l’emploi de nombreuses personnes et ses patrons ont des amis en politique. Au sein même de l’entreprise, Slimane est le point fort de toute l’organisation. Au courant, mais qui ne veut pas entendre, il ne voit que le besoin de conserver son poste et celui de ses collègues. Nour qui découvre de plus en plus la face sombre de l’entreprise et ses magouilles, tente de raisonner son père et le reste de sa famille : sa sœur va épouser un cadre de l’usine. L’emprise d’Arkalu sur la famille est totale. La mère, morte quelques années plus tôt, n’est pas là pour contrebalancer le clivage qui s’instaure entre Nour et les siens. Il faudra qu’elle commette l’irréparable pour que sa parole soit entendue. 

Rouge est aussi le récit d’une division au sein de la société entre les hommes et les femmes. Nour évolue dans un milieu masculin. Dans cette entreprise très patriarcale et paternaliste, tout le monde est gentil avec elle, mais la prend pour une incompétente ou pour quelqu’un qui fait trop de zèle. Les employés acceptent de venir se faire ausculter pour faire plaisir à son père. Quand elle demande des analyses des employés qui travaillent au niveau des rejets de l’usine, le patron Stéphane Pérez (Olivier Gourmet), la recadre avec obligeance. Elle n’est pas prise au sérieux. Slimane s’énerve quand elle pose trop de questions. Son futur beau-frère lui dit de laisser tomber en avouant à demi-mot que même si l’usine est coupable de rejets toxiques, ils sont tout petits à l’échelle du monde. Ce discours symptomatique est l’une des raisons pour lesquelles ce film est essentiel, surtout aujourd’hui. Nour et Emma, la journaliste, sont deux femmes qui se battent contre une vision machiste et patriarcale de la société. 

Rouge évite l’écueil du manichéisme et parvient à rendre humain chaque personnage. Les motivations de chacun sont respectées du directeur qui pense être le seul à maintenir l’usine à flot aux intérimaires qui préfèrent ne pas se plaindre des conditions déplorables pour être sûrs d’être rappelés. De plus, le film dresse le portrait d’une déficience écologique flagrante. Il faut changer le système en profondeur pour modifier à jamais cette France qui pense intérêt avant santé, qui pense gain avant nature. Quand Emma montre à Nour pour la première fois les dégâts qu’Arkalu a causés, 20 ans plus tôt, en rejetant dans le lac des produits chimiques, le rouge a envahi l’espace. Les arbres, les maisons, l’eau, tout est dénaturé. Le cinéaste filme l’usine, les dommages sur la nature de manière presque abstraite. Les plans qui se succèdent de près en hauteur et même de loin sont comme un mirage. L’illusion renvoyée au grand public que tout va bien. Heureusement qu’il y a des femmes et des hommes qui pensent que malgré la taille de la destruction, il est essentiel de prévenir, d’anéantir et d’arrêter cela. Rouge est un manifeste à l’action. 

Marine Moutot

Rouge
Réalisé par Farid Bentoumi
Avec Zita Hanrot, Sami Bouajila, Céline Sallette
Drame, Thriller, France, 2020, 1h29
Ad Vitam
11 août 2021

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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