[DÉFI] Un bon film dans lequel quelqu’un crie sans que l’on entende un bruit

Une femme s’évanouit de manière théâtrale, un objet roule doucement au sol en gros plan, des inconnus fomentent un plan machiavélique juste à côté des concernés… Le cinéma est rempli de motifs, parfois récurrents, qui intriguent et s’impriment dans nos esprits. Le deuxième mardi de chaque mois, nous vous proposons le défi “Un bon film avec…” : chaque rédactrice dénichera un film en lien avec un thème (plus ou moins) absurde mais qui vient naturellement à l’esprit. Pourquoi ces images s’imposent-elles ? Quel sens recouvrent-t-elles dans notre imaginaire ? Et dans l’œuvre ? Les retrouve-t-on dans un genre précis ? Comment deviennent-elles des clichés ?


/! Cet article peut contenir des spoilers. /!

Temps de lecture :   minutes

Quand quelqu’un crie sans que l’on entende un son sortir de sa bouche, c’est souvent synonyme de peur. La terreur glace le sang du protagoniste et l’empêche de pousser un cri. Cela peut également apparaître au moment de sa mort : le personnage n’a alors plus de force pour émettre un dernier son. C’est également un moyen de souligner la détresse d’un personnage qui, impuissant, ne peut agir ni sur le plan physique, ni sur le plan sonore.

Créateur de tension, ce motif souligne l’inconfort d’une situation. C’est le cas lorsque le protagoniste ne doit laisser échapper de bruit qui le trahirait. Cela peut créer un moment comique, comme dans Retour vers le futur 2 (Back to the future, Robert Zemeckis, 1989). Marty doit empêcher Biff Tannen, l’antagoniste de la saga, de prendre possession d’un Almanach du futur qui le fera devenir riche et transformera 1985 en un futur apocalyptique. Dans la séquence où Marty crie sans que l’on entende un bruit, il se trouve sous le bureau du proviseur et tente de lui reprendre l’Almanach qu’il a confisqué à Biff quelques instants auparavant. La main de Marty est juste derrière la chaise du proviseur, qui regarde le bal se dérouler par la fenêtre. Marty essaye de faire glisser le magazine vers lui, mais le proviseur se rapproche du bureau avec sa chaise écrasant au passage la main du pauvre Marty qui ne peut émettre un son, seulement un cri silencieux.

Ce motif, comme d’autres avant lui, peut se trouver dans différents genres, comme vous allez le voir à travers les trois analyses de séquence choisies pour ce défi. À travers Les Frissons de l’angoisse (Profondo Rosso) de Dario Argento, L’Ange de la Vengeance d’Abel Ferrara et Matrix de Lana Wachowski et Lilly Wachowski, retour sur des cris muets à jamais.

Et surtout n’oubliez pas de voter à la fin de l’article.

Les Frissons de l’angoisse, Dario Argento, 1975

Témoin d’un meurtre, Marc (David Hemming) est persuadé d’avoir oublié un détail. Aidé d’une amie journaliste (Daria Nicolodi), il mène l’enquête tandis que les attaques se multiplient.

Les Frissons de l’angoisse se situe à la frontière du fantastique. Tout commence avec le meurtre originel : ombres portées, chant enfantin, celui-ci a tout d’un cauchemar. Puis advient une séance de télépathie : la parapsychologue Helga Hullman (Macha Méril) parvient à lire les pensées du tueur et le provoque. Il n’y a ni sorcière, ni fantôme, mais il est bien question de hantise.

Un des moteurs du fantastique est le son. La musique électro-rock des Goblins participe de l’atmosphère, mais pas seulement. Argento joue des contrastes, notamment grâce aux silences, et du décalage son-image. C’est le cas dans la scène du meurtre de Helga. Cette scène est répétée à deux reprises : elle est d’abord vue depuis l’intérieur de l’appartement, alternant point de vue de la victime et point de vue du tueur, puis de la rue, par le protagoniste. Là, à nouveau, il y a redoublement : Marc entend un cri avant que celui-ci n’apparaisse à l’écran. Puis, à la fenêtre de son appartement, Helga hurle : le son, cette fois, ne nous parvient pas. 

Ni musique, ni parole, tout est silencieux, jusqu’à ce que le tueur porte le coup fatal et que le corps de la victime brise la fenêtre en basculant. Cette fenêtre qui se brise, qui séparait les personnages et étouffait les sons, c’est Marc qui réalise ce qui est en train de se dérouler sous ses yeux. Car dans Les Frissons de l’angoisse, le jeu sonore fait écho au jeu visuel : loin d’être transparente, l’image se reflète et se dédouble aussi, et doit être déchiffrée. La fenêtre; au cœur de cette scène, derrière laquelle crie la victime, est un motif récurrent et, plus tard, se mue en miroir, qui lui-même devient opaque. La surabondance d’images, en plus de participer au caractère fantasmagorique de l’ensemble, complexifie la lecture. Dans cette scène, Marc se trouve aux pieds d’un bar tout droit sorti d’une peinture de Edward Hopper : une image dans l’image, dans laquelle il semble plongé, avant de devenir le spectateur d’un tout autre spectacle. Ici, tout est vision, tout est regard. Son, image, tous ces échos sont autant de reflets d’un souvenir-clef qui semble insaisissable. Tout comme pour le meurtre originel, dont les protagonistes apparaissent d’abord comme des ombres portées, Marc dispose d’abord de l’indice – le son – avant la compréhension – l’image -, qui reste parcielle – muette. Images et son ne sont que des visions dont il ne sera possible d’assembler les fragments et tenter de reconstituer ce qui s’est joué qu’à posteriori.

Copie de Photogrammes x6

Marc et son ami entendent un cri. Les deux hommes se séparent. En rentrant chez lui, Marc aperçoit une femme à la fenêtre. Aucun son – ni intra ni extradiégétique n’est audible. Le coup fatal est porté, le son éclate. 

Johanna Benoist


Les Frissons de l’angoisse (Profondo Rosso)
Réalisé par Dario Argento
Avec David Hemmings, Michael Brandon, Mimsy Farmer, Jean-Pierre Marielle…
Thriller, Epouvante, Italie, 2h06, 1975.
Ressortie : 27 juin 2018
Distribué par : Les Films du Camélia

L’Ange de la Vengeance, Abel Ferrara, 1981

Jeune femme muette et discrète, Thana travaille dans un atelier de couture new-yorkais. Un jour, elle subit tour à tour deux viols brutaux. Elle se transforme peu à peu en tueuse d’hommes.

Film phare du sous-genre du rape and revenge movie (Crime à froid, Bo Arne Vibenius, 1973 , Revenge, Coralie Fargeat, 2018) L’Ange de la Vengeance marque les débuts du cinéma du new-yorkais Abel Ferrara. Le long-métrage décrit la trajectoire d’une jeune femme, de l’impuissance à la violence. Tantôt objectifiée par les hommes, tantôt mise à l’écart, Thana répond aux outrages qu’elle a endurés par une prise de pouvoir matérialisée par une arme, un Ms.45 (titre original du film) qui la place à égalité avec les hommes qui abusent d’elle. Cette séquence constitue l’acmé d’un film porté avec brio par Zoë Lund.

Cette vengeance s’opère lors d’une séquence finale flamboyante au cœur d’une soirée d’Halloween déguisée sur fond de musique jazzy. Thana apparaît sous la forme non pas d’un ange mais de sa forme terrestre, une nonne. Elle a peint en rouge vif ses lèvres charnues, qui n’ont pu délivrer une seule parole depuis le début du film. Son employeur l’emmène à l’étage et lui baise les pieds, fétichisme non consenti qui ne déclenche aucune émotion visible chez la jeune femme. En parallèle, la propriétaire de Thana découvre chez elle un cadavre, elle l’accuse d’être une sorcière. Thana n’a pas que des amies parmi la gent féminine.

Retour à la soirée déguisée, gros plan sur le visage poupin de Thana, puis sur ses jambes parées de porte-jarretelles que découvre le patron en soulevant sa robe. Dans sa lingerie, elle a caché son arme. Dans un geste sexualisé, elle s’en empare. Le premier coup de feu tonne et fait basculer la séquence dans la fantasmagorie. Les personnages se meuvent au ralenti, comme dans un rêve, les sons sont étouffés, en sourdine, les notes de musique extradiégétiques se font discordantes et la lumière clignote tout à coup. Ce basculement marque le renversement de la position de Thana, de victime à vengeresse. Elle se tient en haut des marches, sa tenue religieuse lui conférant une autorité symbolique ainsi que l’arme (phallique) qu’elle tient fermement. Celle-ci parle pour elle et se décharge d’une violence trop longtemps contenue. Elle rend la monnaie de leur pièce à ceux qui se sont servis d’elle, les hommes, sans distinction. Elle est l’ange qui délivre les hommes de leur péché mortel.

Le joyeux carnaval se change en bestiaire affolé, les convives, entre figures expressionnistes et parade à la Phantom of the Paradise, tentent de fuir. Ils implorent à la jeune femme de cesser le massacre, on devine sur leurs lèvres leurs paroles dissuasives. Thana, c’est bien sûr Thanatos, la Faucheuse, qui prive les hommes de leur parole mais aussi de leur vie. L’alternance entre des plans sur la jeune femme, impassible, et ses victimes masculines, le visage déformé par la douleur de l’impact rythme la scène et accroit le sentiment d’accumulation ressenti lors de cette tuerie de masse. Son amie incarnée par l’actrice Darlene Stuto réussit à se saisir d’un couteau de cuisine et à se placer derrière Thana.

Dans un geste –lui aussi très sexualisé- elle place le couteau devant son entrejambe, et l’enfonce dans le dos de la protagoniste. Cette pénétration finit par lui arracher un cri muet, élan de vie dans la mort. Thana semble enfin libérée. Elle n’aura trouvé qu’un moyen tragique de communiquer en fin de compte, la violence.

Lucie Dachary


L’Ange de la Vengeance
Réalisé par Abel Ferrara
Avec Zoë Lund, Albert Sinkys, Darlene Stuto
Thriller, États-Unis, 1h21, 1981
 ESC
Disponible sur OCS

Matrix, Lilly Wachowski, Lana Wachowski, 1999

Neo, hackeur, tente de comprendre qu’est-ce que la Matrice, quand un mystérieux message sur son ordinateur lui indique le chemin à suivre. Il fait alors la rencontre de Trinity qui le met en contact avec Morpheus. Cet homme lui annonce qu’il peut lui révéler toute la vérité et lui rendre sa liberté.

Matrix est un film où l’on parle beaucoup pour un film d’action. Véritable philosophie du cyberpunk, le récit propose un futur dystopique où le 1999 que nous connaissons n’est qu’un ersatz d’une autre réalité contrôlée par des machines qui se nourrissent d’humains pour survivre, en 2199. De l’Allégorie de la caverne de Platon, à Simulacres et simulation de Jean Baudrillard en par les Aventures d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, la saga se nourrit de plusieurs influences philosophiques pour remettre en question notre société capitaliste et industrielle de la fin du XXe siècle. Encore pertinent aujourd’hui où les prédictions du premier opus semblent se réaliser — sans tomber dans le complotisme —, Matrix accorde beaucoup d’importance à la transmission du savoir. La bouche a une importance capitale dans cette transmission : c’est par là que la parole passe, mais également que le corps de Neo change. Durant une longue partie du récit, Neo est privé de sa parole, car il est démuni de son destin : ce sont d’autres qui décident pour lui, il ne peut qu’écouter ou faire ce qu’on lui demande. Ainsi à différents moments, il crie, mais aucun son ne s’échappe de son corps. La reconnexion avec lui-même passe par la reprise du corps. Neo doit apprendre à parler avant de pouvoir crier. 

La première fois que Neo (Keanu Reeves) se retrouve dans l’incapacité d’émettre un son se déroule au début du film, quand il se fait interroger par l’Agent Smith (Hugo Weaving, lunette noire et costume impeccable) qui veut qu’il lui dise où se trouve Morpheus (Laurence Fishburn). Neo lui dit d’”aller se faire foutre” et lui demande de passer un coup de fil. L’Agent lui sourit en lui disant « Comment passer un coup de fil quand on ne peut plus parler ». La bouche de Neo disparaît alors, comme avalée par sa propre peau. Il tente de pousser des cris étouffés. Les Agents insèrent un mouchard dans son corps. Terrorisé, incapable de réagir, il s’égosille. Ici la métaphore est limpide : le pouvoir en place muselle les personnes qui sortent hors du système et tente par tous les moyens d’infiltrer ce système underground.

Après avoir été privé de la parole, c’est par la bouche que Neo reprend le contrôle de son corps. Alors qu’il a été relâché par l’Agent Smith, Neo rencontre enfin Morpheus et décide de découvrir la Vérité en prenant la pilule rouge. Le monde autour de lui se modifie : un miroir brisé se reconstitue et sa main pénètre ce même miroir. Peu à peu, le tain de la glace se diffuse sur le corps de Neo qui commence à paniquer, jusqu’à pousser un cri qui se transforme en un bruit métallique que l’on identifiera par la suite à la Matrice et au monde virtuel créé par les machines. Ce même cri dissonant et non humain interviendra quand il infiltre la Matrice à la suite de la connexion à son corps dans le monde réel. Il est une nouvelle fois privé de sa capacité à crier ou d’émettre un son humain. Ce son est le synonyme de la possession de son corps par les machines et la technologie. De même quand il va voir l’Oracle, la première chose qu’elle fait quand elle l’ausculte c’est de lui demander d’ouvrir la bouche. Neo émet un “ha” timide qui fera dire à la voyante qu’il n’est pas l’Élu et qu’il cherche encore à être ce qu’on attend de lui.

Copie de Photogrammes x8 (1)

C’est par Morpheus que Neo retrouve la parole. A la fin du film, alors que l’Oracle lui a prédit qu’il devrait faire un choix entre mourir ou sauver Morpheus, Neo décide de prendre son destin en main – et par là même devenir l’Élu – et de sauver Morpheus des mains des Agents, sans pour autant mourir – ce qui aurait pu être le sacrifice du fils (Jésus, ici Neo) pour le père (Dieu, ici Morpheus). Il retourne dans la Matrice et parvient à tuer et survivre à de nombreux ennemis. Au moment où il retrouve Morpheus et qu’il a éliminé les Agents qui le gardaient, Morpheus a la possibilité de s’échapper. Attaché sur une chaise, les poignets liés, Morpheus est affaibli par l’interrogatoire qu’il a subi. Pourtant dans un cri puissant, il défait ses chaînes en fer qui le retenaient. Ce cri – sonore – représente l’être humain qui reprend ses droits et pleins pouvoirs. Ceux et celles qui se battent pour leur croyance et leur vérité. C’est l’humain contre la machine, la liberté contre la soumission.

Copie de Photogrammes x8 (2)

Marine Moutot


Matrix
Réalisé par Lilly Wachowski, Lana Wachowski
Avec Keanu Reeves, Laurence Fishburne, Carrie-Anne Moss
Science-ficton, États-Unis, 2h16, 1999
 Warner Bros Picture
Disponible sur Netflix

Retrouvez de nouvelles pépites le mardi 12 octobre 2021. Nous proposerons plusieurs bons films dans lesquels quelqu’un s’enfuit en courant et chute.

Vous aussi, mettez-nous au défi de dénicher des films en rapport avec votre thème, en votant pour le Défi #30 avant le 11 octobre 2021. Vous pouvez également proposer de nouveaux thèmes en commentaire ou sur les réseaux sociaux.

 

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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