[CRITIQUE] Dune

Temps de lecture : 4 minutes.

Dans un futur lointain, les voyages interstellaires sont possibles grâce à l’Épice, uniquement présente sur la planète désertique d’Arrakis. Alors qu’elle est détenue pendant plusieurs décennies par la Maison Harkonnen qui s’est considérablement enrichie, l’Empereur décide de donner la régence de cette planète, également appelée Dune, au duc Leto Atréides. Même s’il a conscience du piège, ce dernier se rend sur Arrakis avec sa concubine, dame Jessica, et son fils Paul. Sur Dune, le peuple autochtone, les Fremen, attend l’arrivée d’un messie qui les libérera de l’Imperium. Ils voient en Paul cet homme.

Connu comme étant l’un des romans les plus difficiles à adapter, Dune de Frank Herbert a vu plusieurs réalisateurs s’y casser les dents. Après le film de 1984 renié par David Lynch, la minisérie en trois épisodes de 2000 de John Harrison et l’adaptation interrompue d’Alejandro Jodorowsky dans les années 1970, cette nouvelle tentative s’annonçait périlleuse. Une nouvelle fois, le cinéaste québécois Denis Villeneuve parvient à être fidèle à l’histoire d’origine tout en prenant possession du matériau pour livrer une adaptation qui respecte les thèmes complexes de l’œuvre. En 2017, il avait déjà su faire revivre Blade Runner dans une suite audacieuse, Blade Runner 2049, dont les couleurs renvoient à ce nouveau long-métrage. L’utilisation des tons orangés et de la brume renforce le côté futuriste de l’œuvre et plonge le public dans un état onirique.   

Les intrigues politiques, complexes et mystérieuses, et le rapport à l’écologie sont au centre du récit. Écrit en 1965, le livre de Frank Herbert n’a jamais été autant d’actualité. Alors que notre planète brûle et que l’exploitation de la nature est en plein cœur des problématiques de nos sociétés — même si encore beaucoup de personnes refusent de le voir —, l’histoire de l’exploitation de l’Épice renvoie à notre monde capitaliste qui cherche à accumuler toujours plus de « richesses ». L’Épice, ou Mélange, est une drogue puissante qui confère des pouvoirs et permet la navigation entre les différentes planètes. Sans cette substance, le marché interstellaire s’effondrerait. Si l’exploitation a été pendant 80 ans orchestrée par la Maison Harkonnen, dont le physique lourd et bouffi du baron Vladimir (joué par Stellan Skarsgård) renvoie à l’opulence morbide du luxe, l’arrivée sur Arrakis des Atréides, peuple svelte et droit, risque de changer les choses. Chacun voit en cette planète une manière d’avancer son pion sur un échiquier géant pour gagner en puissance : les Harkonnen se sont d’ailleurs enrichis grâce à Arrakis qu’ils ont contrôlé d’une main de fer sans égard pour les peuples et les microcosmes de la planète. À son arrivée, le duc Leto (interprété par l’incroyable Oscar Isaac) veut changer cela en travaillant main dans la main avec les Fremen qui vivent en harmonie avec la nature aride de la planète. En opposant sans cesse les deux manières de vivre, le récit met en exergue les problèmes de chacune des sociétés. Le long-métrage parvient à montrer et expliciter les différents points de l’intrigue pour devenir un messager puissant de la cause écologique et de la sobriété. 
Dans Dune, les Fremen survivent sur une planète inhospitalière en la comprenant et voient dans les inconvénients des atouts — comme les vers des sables, gigantesques animaux attirés par le bruit qui dévorent tout sur leur passage. Pour les Maisons de l’Impérium, l’exploitation de l’Épice passe par l’exploitation de la population. Si pour le moment, le sujet est effleuré, il devrait prendre de l’importance dans la seconde partie. De l’autre côté, les sœurs Bene Gesserit influencent le cours de l’Histoire et tirent profit de la crédulité des gens dans l’idée qu’un messie puisse les sauver. 
Au centre des intrigues et des croyances, le personnage de Paul (incarné par Timothée Chalamet) cherche sa voie. Alors que sa mère, dame Jessica (Rebecca Ferguson, parfaite dans l’incarnation de la dualité pour sauver son fils et son devoir Bene Gesserit) une religieuse Bene Gesserit puissante, lui a enseigné les méthodes de cette école sororale, il doit apprendre à vivre avec des visions troublantes du futur. Les relations père-fils et mère-fils sont d’ailleurs passionnantes et riches. Loin d’être binaires, il y a un respect de l’intégrité de l’autre et de l’échange. Timothée Chalamet parvient à montrer les failles et les assurances de ce héros hors-norme, un quasi anti-héros. Sa prestance contrebalance avec sa silhouette frêle. Paul est un adolescent qui s’émancipe au fur et à mesure du récit : de l’emprise de sa famille et de son héritage, mais surtout de ses visions. 

En découvrant au fur et à mesure les différentes planètes de la galaxie et l’univers visuel riche de Dune, nous pensons à une saga comme Star Wars dont le film originel de 1977 s’inspire profondément de l’œuvre d’Herbert et des thématiques de l’histoire : la rébellion et le besoin d’être libéré de l’oppresseur. Mais également de Mad Max qui se déroule également dans des paysages désertiques et dans lesquels le pouvoir transforme les êtres humains en monstres morbides. Le même message catastrophe parcourt d’ailleurs les deux récits : la fin de l’humanité. Les Harkonnen, comme les chefs de clan de Mad Max, n’ont presque plus forme humaine. De plus, la qualité scénaristique du film et l’adaptation nous font penser à des trilogies comme Le Seigneur des Anneaux, dont la qualité littéraire rencontrait la qualité cinématographique. Denis Villeneuve prend le temps de développer son récit et d’exposer l’univers. Il ne précipite pas le déroulement des actions et laisse les spectateur.trice.s le temps de comprendre les enjeux. La mise en scène du cinéaste vient être rehaussée par une musique immersive et grandiose, composée par Hans Zimmer. Si nous pouvons par moment reprocher un abus dans son utilisation, la musique est dans la plupart des séquences un véritable atout. Elle complète l’image — déjà sublime du chef opérateur Greig Fraser — et coupe le souffle. Ainsi, si les atouts du scénario sont indéniables, sa réalisation fait de ce premier opus une œuvre majeure du cinéma contemporain. Dune touche juste et fort dans l’intime. Les temps en suspension sont des moments d’introspection qui nous permettent d’être au plus proche des protagonistes et de les comprendre. Denis Villeneuve réussit là où les autres adaptations n’y étaient pas parvenues : il nous plonge entièrement dans cet univers. 

Avec Dune le réalisateur nous offre la nouvelle saga cinématographique que nous attendions depuis longtemps. Nous avons rarement été aussi excité.es à la sortie d’un film par sa puissance initiatique.

Marine Moutot

Dune
Réalisé par Denis Villeneuve
Avec Timothée Chalamet, Rebecca Ferguson, Oscar Isaac
Science-Fiction, Etats-Unis, 2h35
15 septembre 2021
Warner Bros. France

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

2 commentaires sur « [CRITIQUE] Dune »

  1. Bonsoir Marine,
    Excités, et comment ! Épatés même par ce qu’est parvenu à réaliser Villeneuve. Il faut avouer qu’il nous avait laissé un gage puissant avec la suite de « Blade Runner », il parvient cette fois à marquer les esprits avec le plus beau, le plus juste « Dune » qu’on ait vu au ciné (et pourtant j’ai de l’affection pour la version malade de Lynch, cf mon article).
    Excités toujours nous sommes dans l’attente de la partie suivante qui, hélas, n’est toujours pas en chantier. J’espère que les chiffres d’entrée feront l’electrochoc espéré chez les décideurs de la Warner pour ne plus tarder. Avec Villeneuve aux commandes, cela s’impose.
    Superbe article au fait, je me suis refait le film en le lisant.

    Aimé par 1 personne

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