[CRITIQUE] Illusions perdues

Temps de lecture : 4 minutes.

XIXe siècle, Angoulême. Lucien Chardon, dont la mère était une de Rubempré, rêve de devenir poète. Alors qu’il travaille dans une imprimerie, il monte à Paris avec sa maîtresse, Madame de Bargeton. Sur place, elle l’abandonne de peur de salir son nom et son rang dans la société. Lucien se retrouve seul dans un monde où l’argent et la renommée sont plus importants que tout.

Le cinéaste français Xavier Giannoli, qui a déjà émerveillé le public avec ses longs-métrages, comme Marguerite (2015) ou À l’origine (2008), adapte l’une des œuvres majeures d’Honoré de Balzac : Illusions perdues. Sur les faux-semblants, le pouvoir de l’argent et de la renommée, le récit est une critique acerbe de la société capitaliste sous la Restauration (1814 – 1830). 

Nous suivons le jeune Lucien de Rubempré — interprété par l’excellent Benjamin Voisin — habité par des idées de grandeur. L’histoire met en exergue les différences entre Paris et le reste de la France. Là où se trouve la cour du Monarque est le seul endroit où les talents peuvent se révéler. Poussé par les encouragements passionnés de sa maîtresse et de sa famille, le jeune homme pense être doté d’un don littéraire sans précédent. Mais même si cela est vrai, Lucien se heurte à un monde codé dont il n’a ni les habiletés ni la compréhension. Très vite, il réalise que son talent n’est que du vent et se trouve dans la foule des inconnus qui rêvent de grandeur. Mais de Rubempré possède assez d’ambition pour réussir et parvenir au centre d’un échiquier dont il connaît mal les règles. 

La puissance des Illusions perdues est sa forte charge critique envers la société où tout se vend et tout s’achète. Le capitalisme d’aujourd’hui trouve ses racines dans le milieu littéraire et journalistique décrit par Balzac. Comme le résume si bien Étienne Lousteau incarné par Vincent Lacoste : « Mon métier est d’enrichir les actionnaires du journal ». Le luxe, la beauté et l’Art côtoient avec charme le cynisme, la malhonnêteté et les mensonges. Lucien, fraîchement débarqué de sa campagne, regarde avec effroi et émerveillement le monde autour de lui. Balzac, comme Giannoli dépeignent méticuleusement les personnages, le livre comme le film dissèquent leurs innocences et doutes pour les révéler au grand jour. S’ils ne sont pas profondément méchants ou hypocrites, ils restent des êtres attirés par le profit et le pouvoir. L’enivrement de Lucien dans ce monde le montre à la fois enfantin dans ses réactions et capable de calculer et de tromper. Tour à tour, sensible, charmant, il est celui qui n’hésite pas à poignarder ses camarades d’un jour. Mais comment faire autrement dans ce monde du plus offrant ? Comment ne pas penser à notre société actuelle où l’argent gouverne toutes les strates de la société ? Les illusions de ce désargenté qui ambitionne d’arriver au sommet, côtoyer l’élite, ressemble beaucoup aux fictions que l’école et l’État vendent aux jeunes gens qui se lancent à la conquête de leurs rêves. Lucien se perd dans les méandres de rivalités de pouvoir dont il ne peut comprendre ni les enjeux ni les aboutissants. Lui qui veut encore croire en la beauté de l’art et la réussite, se retrouve dupé et trompé à son tour. Lucien ne se heurte pas seulement aux limites de ses capacités à performer, mais également à celles de la société à l’accepter tel qu’il est.
Lucien est un jeune insouciant qui, au moment de la gloire, ne sait pas se faire discret. Prétentieux, faisant confiance aux mauvaises personnes, de Rubempré n’a pas compris comment fonctionnait les sphères qu’il désire intégrer. Il a cru que la réussite n’était pas une chose que l’on perdait. Inconstant dans ses désirs, mais puissant dans son art, il n’a pas su faire les sacrifices que demande l’écriture. Le livre est, par ailleurs, dédié à Victor Hugo, figure du drame romantique. L’auteur le décrit par ces mots dans sa dédicace : « Vous qui, par le privilège des Raphaël et des Pitt, étiez déjà grand poète à l’âge où les hommes sont encore si petits, vous avez, comme Chateaubriand, comme tous les vrais talents, lutté contre les envieux embusqués derrière les colonnes ou tapis dans les souterrains du Journal ». Honoré de Balzac place Lucien en opposition à ce modèle parfait du poète qui ne se vend pas. Il fait également référence au début de sa carrière où, jeune provincial, il est arrivé à Paris et a gagné sa vie en écrivant dans un journal. 

L’adaptation de Xavier Giannoli modernise l’écriture de Balzac, dont les charges littéraire et descriptive permettent d’entrer au plus profond du récit et des mœurs des personnages. Illusions perdues est une histoire tant de perte de repère que de destruction. Il met en scène cette haine que peut inspirer le succès, alors que tant de personnes cherchent à l’atteindre. Le cinéaste décide d’utiliser la voix-off pour ne pas perdre l’impact littéraire et les détails de l’ouvrage d’Honoré de Balzac et parvient ainsi à rendre vivant, touchant et brûlant le récit d’un jeune homme auquel nous nous sentons intimement lié.e.s dans une époque pourtant si loin de nous. L’auteur est remis à l’ordre du jour, alors que Marc Dugain avait (mal) adapté Eugénie Grandet, sans parvenir à lui insuffler la vie nécessaire pour être transporté.e par l’histoire, Giannoli met de la grandeur et la puissance dans ses Illusions perdues. Il s’entoure d’excellents acteurs et actrices — Jeanne Balibar, Cécile de France, Xavier Dolan, bluffant en Nathan d’Anastazio, un condensé de plusieurs personnages du roman, Salomé Dewaels, sans oublier Gérard Depardieu, André Marcon et Louis-Do de Lencquesaing — pour donner corps à cette foule. Jean-François Stévenin, disparu cet été, incarne Singali, un homme que l’on paye pour faire le succès ou la perte d’une pièce de théâtre : personnage central de ces jeux de pouvoir.


Rythmé, intense et vibrant, Illusions perdues est un film abouti, réjouissant, qui reste longtemps en tête, nous obnubilant avec le récit de ce jeune homme dont la beauté et le talent sont broyés par la marche du capitalisme.

Marine Moutot

Illusions perdues
Réalisé par Xavier Giannoli
Avec Benjamin Voisin, Cécile de France, Vincent Lacoste
Drame, Historique France, 2021, 2h20
20 octobre 2021
Gaumont Distribution

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

Un avis sur « [CRITIQUE] Illusions perdues »

  1. Brillante critique Marine, dans laquelle je me retrouve totalement. Voilà qui fait drôlement plaisir de voir un projet si ambitieux du cinéma français parvenir à un tel niveau de qualité dans tous les compartiments. On saluera également la direction artistique et so’ sens du détail, la finesse des costumes, le chef opérateur, la qualité du montage, et bien sûr tous ces comédiens formidables, des plus fameux (Depardieu formidable) aux jeunes plein de promesses (Benjamin Voisin et Salomé Dewaels).

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