[CRITIQUE] Suprêmes

Temps de lecture : 3 minutes.

En 1989, à Saint-Denis dans le 93, Didier et Bruno évoluent dans un groupe de tagueurs. Dans une France qui les oublie ou les dénigre, ils rêvent d’autres choses. Après avoir recouvert Paris et la banlieue de “NTM”, ils montent un groupe qui va révolutionner le rap français.

Après un passage par la comédie musicale avec Toi, moi et les autres (2011) et des films plus durs sur les violences faites aux femmes (La Taularde, 2016 et Une histoire banale, 2014), la cinéaste française Audrey Estrougo se penche sur les origines du groupe de rap le plus subversif de France : Suprême NTM. 

Plongée immédiate dans le récit d’une bande de potes qui deviennent, un peu par hasard, des rappeurs. Suite à un pari, à cause de l’ego de Didier Morville (futur JoeyStarr), lui et son ami Bruno Lopes (Kool Shen) ont quelques jours pour écrire des chansons afin de se produire sur scène. Cette première performance, époustouflante, marque la naissance du groupe. Sans volonté de continuer dans le rap, les deux jeunes et leurs amis sont pourtant poussés de toutes parts à produire un premier album et à faire des concerts. Pas seulement de la part de producteurs qui souhaitent créer un nouveau groupe, mais aussi du public qui se reconnaît dans leurs textes. Quand leur premier manager, Frankie, vient les voir en jupe à Saint-Denis, il comprend qu’il a affaire à des ami.e.s qui resteront ensemble, quoi qu’il arrive. Cette ambiance de légèreté, dans un monde qui les dénigre en permanence, est à la fois drôle et touchante et en accord avec l’équipe très soudée et fusionnelle qui a présenté le film en Séance de Minuit au Festival de Cannes cette année. Le long-métrage débute en 1989, juste avant le premier concert. Il n’y avait pas nécessité à commencer le récit plus tôt, la complicité des jeunes est évidente. Un montage alterné les présente rapidement, avant que Didier et Bruno se retrouvent dans leur lieu habituel, sous une structure d’aire de jeu au cœur de la cité. Les deux se complètent et se comprennent. Avec leurs caractères bien trempés, ces jeunes parviennent à exprimer à travers des textes durs leur réalité. Racisme, violence, inégalité des classes, leurs chansons vont plus loin que simplement parler de leur condition, elles traitent d’une population invisibilisée. 
La cinéaste choisit pour incarner une troupe de talentueux et jeunes acteurs à suivre : Sandor Funtek (Kool Shen), Théo Christine (JoeyStarr), Félix Lefebvre (Sébastien Farrant)…

Pourtant le propos de Suprêmes dépasse le biopic et le désir de raconter l’histoire d’un groupe de rap. La réalisatrice inscrit en permanence le parcours de ces jeunes gens dans la société des années 1990. Le film s’ouvre sur le célèbre discours de François Mitterrand autour des banlieues. Générique et réducteur, le message que porte l’ancien président est simpliste et ne reflète qu’une infime partie de la réalité que vivent les personnes des cités HLM. Pour montrer l’évolution de la violence — et du groupe —, les années sont inscrites tels des intertitres en exposant des images d’archives. Les contrôles de police que subissent régulièrement les membres de NTM sont filmés dès le début comme une routine, un passage obligé pour rentrer chez soi. C’est le quotidien de tout le monde et ils s’en accommodent avec lassitude. Au fur et à mesure que les années passent, les contrôles sont plus tendus, plus brutaux. L’utilisation de reportages de l’époque ou d’images d’archives vient appuyer le propos réquisitoire du groupe. Audrey Estrougo va plus loin en faisant retourner des émissions aux jeunes acteurs. Elle montre comment les médias tentent de se réapproprier leurs propos et les modifient. Ce serait à cause d’eux que les banlieues s’enflamment à travers la France, à cause de leurs paroles subversives et critiques. En s’inscrivant intelligemment dans l’actualité de l’époque, le long-métrage nous fait comprendre que les enjeux abordés sont encore d’actualité. JoeyStarr et Kool Shen ont bien été l’étendard d’une génération délaissée par le gouvernement français, mais ils sont aussi des artistes dont l’art a dépassé leur condition sociale.  

Suprêmes possède une énergie folle à l’image des différents membres du groupe. Si les nombreux personnages secondaires ne sont pas aussi développés que les leaders de NTM, chacun a une identité propre, ce qui les rend uniques. Le film est le portrait d’une banlieue enflammée. Avec des séquences de concerts intenses, des moments musicaux bien retranscrits et des instants d’amitié et de partage, le nouveau long-métrage d’Audrey Estrougo est passionnant, même pour les néophytes de NTM ou du rap. 

Marine Moutot

Suprêmes
Réalisé par Audrey Estrougo
Avec Théo Christine, Sandor Funtek, Félix Lefebvre
Biopic, Musical, France, Belgique, 2019, 1h52
Sony Pictures France
24 novembre 2021

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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